«Je lui donne amour et fortune,

Un grand vaisseau tout surdoré...

J’ai trois filles, qu’il en prenne une!»

--«Moi, patron, je vous sauverai!»

--«Monte au grand mât, vois-tu la côte?

Jusqu’à la pomme il faut monter!...»

Mais sur la vergue la plus haute

L’enfant s’est mis à sangloter.

--«Oh! qu’as-tu, lui dit tout le monde,

Et que vois-tu du haut de l’air?»

--«Je ne vois que le ciel et l’onde

Avec les vagues de la mer!»

--«Va, monte encore, petit homme,

Jusqu’à la pomme il faut monter...!»

Et quand le mousse est sur la pomme,

Le mousse s’est mis à chanter!

L’équipage prêtant l’oreille:

--«Que vois-tu du haut du grand mât?»

--«Je vois Toulon! je vois Marseille!

Le Bec de l’Aigle, la Ciotat!

«Je vois trois belles demoiselles

Qui se promènent sur le bord!»

--«Vaillant mousse, qu’elles sont belles!...

C’est le moment de chanter fort!

«Le capitaine t’en donne une,

Avec un vaisseau tout doré...»

--«J’ai bien gagné la belle brune

En risquant d’être dévoré!»

Les figures riaient...--«Ces enfants, c’est le diable!

Celui-là va mourir ou du moins c’est croyable?

Ah! ouiche! il grimpe en haut comme Petit-Poucet!...

La force de l’espoir, voyez-vous ce que c’est!»

--«C’est vrai, dit le marin; j’ai vu la mort certaine

Vingt fois,--eh bien voici François le capitaine!

Tant que l’événement ne m’est pas arrivé,

Je n’y crois pas!--Le reste, on peut l’avoir rêvé.»

Et Miette écoutant cette bonne parole,

Dit: «Finon se trompait! Rien n’est vrai! j’étais folle!

Un malheur aussi grand ne m’arrivera pas!...»

--«As-tu semé du blé de Noël sur des plats?»

--«Oui,--à la Sainte-Barbe.»--«Et cela me fait joie...

Apporte un peu ce blé, pour que je le revoie!»

On buvait, on fumait; on parlait bruyamment.

Elle apporta le blé... François, un bon moment,

Regarda les brins droits dans la soucoupe blanche,

Souffla dessus, rêvant au blé mûr qui se penche,

Et dit: «Voilà l’espoir, la Noël, le retour!

Salut, blé du pays!... c’est toi l’herbe d’amour!»

TROISIÈME PARTIE

CHANT II

HISTOIRE DE RIRE

PRÉLUDE

LA PAROLE

LA PAROLE

PRÉLUDE

La bise est quelquefois maligne,

L’hiver est quelquefois méchant;

Laisse au dehors dormir ta vigne

Et bois son vin d’où naît le chant!

Quand la plaine est molle de pluie,

Le vieux paysan prisonnier

Derrière la vitre s’ennuie

A voir le blé vert se noyer.

Mais ceux qui vivent au village

Par chambrée assemblés le soir

Passent le temps en verbiage

Oubliant le dehors tout noir!

Le bon calèn d’huile d’olive

Luit jusqu’au fond des yeux malins;

Le feu de vigne, flamme vive,

Chante au bruit des verres trop pleins.

«Dis-nous, compère, un de tes contes...»

Ah les bons vieux contes salés!

On n’entend plus le vent qui monte

Ni l’eau qui peut noyer les blés!

Un mot,--et le souci s’envole!

Si le conteur y met du sien,

Pendant une heure il vous console;

Il vous tient là, s’il parle bien.

Il vous tient pendus à ses lèvres;

Sa langue vous mène avec lui;

Le dernier des gardeurs de chèvres

Est par là maître de l’ennui!

Enfin si le conteur sait dire,

Vous auriez beau ne pas vouloir,

Quand il le veut, vous devez rire

Et vous sentir gai tout un soir!

Il faut rire à l’antique histoire

Qu’un de vous de son père apprit...

Et je sens là toute ta gloire,

Vieille puissance de l’esprit,

Parole! ô pouvoir qu’ont les hommes

D’imiter tout avec un son!

Toi qui fais voir ce que tu nommes,

Père et mère des arts qui sont!

Sans toi, lumière créatrice,

Le Réel tient caché le Beau,

La Force ignore la Justice,

Et l’Espoir meurt sur un tombeau!

La Raison, sans toi, reste vaine;

L’art du poète qui t’accroît

Du rythme qui bat dans sa veine,

Se dit le plus grand à bon droit!

Et,--toi dont les chants populaires

Et les vieux contes primitifs

Ont le mieux gardé, sources claires,

Les premiers bruits imitatifs,--

Je t’aime encore, moi qui t’aime

Fille des lèvres et de l’air,

D’égayer le paysan même

Quand le soleil est mort,--l’hiver.

CHANT II

HISTOIRE DE RIRE

... Et des Noëls, on en chanta de toute sorte.

Tous partaient au refrain de leur voix la plus forte,

Et maître Antoine, gris, ne dormait pourtant pas,

Tant vive était la joie, après ce beau repas.

Puis, un voisin joua des scènes de la crèche,

Imitant tour à tour Marie à la voix fraîche,

Saint Joseph, son époux, à la ronflante voix,

Et les gestes de ces personnages de bois:

D’abord l’Ange descend, au bout d’une ficelle,

Sa trompette à la main, annonçant la Nouvelle:

«Bergers de ces coteaux!» et les bergers surpris:

«Il parle francihot comme ceux de Paris!...

_Parla-nous prouvençaoù!_» La scène continue;

Puis, lorsque la Nouvelle est en tous lieux connue,

Chacun porte à Jésus ses plus riches présents,

Les pâtres, des agneaux; les Mages reluisants,

(Dont un nègre!) offriront le coffret magnifique,

Et le pauvre flûteur, son âme et sa musique.

--«... A ce matin,--j’ai rencontré le train

De trois grands rois qui partaient en voyage;

A ce matin, j’ai rencontré le train

De trois grands rois qui passaient par chemin!»

«A vous, voisin Joseph!»--«C’est qu’il pleut quand je chante!

Et puis... je ne sais rien!»--«Le rieur! il plaisante!»

--«Je ne chante jamais.»--«Tu contes, c’est bien mieux.»

--«Je commencerai donc, mais... soyez sérieux!»

On rebourra la pipe, on rapprocha la chaise,

Et pour mieux écouter chacun étant à l’aise,

Le farceur, gravement, sans sourire une fois,

Conta ce conte-ci,--qu’il inventait, je crois:

SAINT MICHEL

«Il s’agit des gens de Six-Fours...

(A Marseille on dit de Martigues;)

... Jamais bernant, bernés toujours,

Gens sans malice et sans intrigues,

Et qui peuvent prendre en un jour,

Si l’on veut leur jouer le tour,

Les raisins muscats pour des figues,

Et la flûte pour le tambour!

Or un an que la sécheresse

Faisait des siennes alentour,

Et rôtissait tout comme au four,

Le curé dit après la messe:

«Faut prier, pour qu’il plaise à Dieu

De pleuvoir,--ne fût-ce qu’un peu.

C’est sûr que s’il veut,--il le peut!»

Les Six-Fournains dressent l’oreille...

Sans comparaison d’animaux,

Ils dressent l’oreille à ces mots,

Car de sécheresse pareille

On n’avait pas vu de longtemps

Et Dieu veuille d’ici cent ans

N’en pas mander à nos enfants!

Les blés jaunes dès le printemps,

Les pampres rouges sur la treille,

Pas de suc aux fleurs pour l’abeille,

Pas aux grappes pour la bouteille,

Et la terre qui s’ensoleille

S’ennuyait de soif, nom d’un nom!

Et te bâillait de long en long

D’Antibes jusqu’en Avignon,

En passant par Digne et Marseille!

Les Six-Fournains, jugez un peu,

Sous le ciel toujours d’un gros bleu

Pechère! n’avaient pas beau jeu,

Perchés sur leur colline en pointe

Qui craquait par le sec disjointe,

Et qui n’eût pas donné de l’eau

De quoi faire boire un oiseau

Ou mouiller le bec d’une cruche,

Quand ils l’eussent, les braves gens,

Avec des puits dans tous les sens

Percée à jour comme une ruche!...

Tant pis pour qui si haut se juche!

Au bout de trois jours révolus

De miséréré, d’orémus,

Et de tous les amens connus,

Quand ils eurent prié Jésus

Et tous les saints du saint royaume:

--«Que récolterions-nous? du chaume!

Dit un vieux, s’il ne pleuvait plus?

Eh donc, puisque saint Michel chôme,

Et nous accueille de refus,

Voici ce que moi je conclus:

Un brancard et le saint dessus

Et partons pour la Sainte-Baume!»

Le curé leur prêta le saint,

Un magot assis, de bois peint,

Sculpté sans doute à coups de hache,

Jaune de barbe et de moustache,

Bleu de cheveux et d’habit vert,

Qui portait sur un fil de fer

Son auréole trop en l’air,

Et de côté... comme un panache!...

On prend le saint; on vous l’attache

Sur deux pins abattus exprès;

On fait quelques petits apprêts:

Les carniers ne restent point flasques,

Et l’on n’oublia pas les fiasques.

Quatre hommes prennent le brancard,

Sur l’épaule un bon bout de branche,

Campent une main sur la hanche,

Et--les voilà prêts au départ.

Ils étaient suivis de deux autres

Pour remplacer les fatigués,

Et voilà mes six bons apôtres

Qui moitié tristes, moitié gais,

Bénis par le curé qui chante,

Par leurs femmes pleurés d’un œil,

Emportent sur la route en pente

Saint Michel dans son bon fauteuil!

Là-haut, tout Six-Fours, l’âme en peine,

Suivit bien longtemps du regard

Les six Six-Fournains dans la plaine

Qui marchaient d’un pas de départ.

Ai-je dit: six? Qu’on me reprenne!

Derrière les six--en retard,

Un gros bon mulet oreillard

Qui porte à ses flancs, le gaillard,

Manne double et d’avoine pleine,

Me gâte ma demi-douzaine!

Ce mulet suivait pour le cas

Où, grâce à sainte Magdeleine,

Il pleuvrait gros comme le bras:

En ce cas, pourquoi perdre haleine

A porter sur échine humaine

Un saint massif en bois de chêne!

C’est bon pour un saint qu’on emmène

De marcher à dos de chrétien;

Mais quand il a, par faveur grande,

Accordé ce qu’on lui demande,

Au saint dont on n’attend plus rien,

Le dos d’un mulet suffit bien!

Ils allaient d’abord d’un pied leste;

Mais au bout de quelques cent pas

Il leur fallut quitter la veste

Qu’ils se passèrent sur le bras.

Car le mulet... par saint Sidoine!

Nos Six-Fournains ne songeaient pas

Que ce gaillard, gras comme un moine,

N’était chargé rien que d’avoine,

Et c’est pourquoi, déjà bien las

Ils portaient, en geignant tout bas,

Chacun sa veste et son repas.

Et l’avoine, foi d’honnête homme,

Était pour la bête de somme,

Croyez-moi, oui, pour le mulet...

Pourquoi riez-vous, s’il vous plaît?

En entrant aux gorges d’Ollioules,

Des enfants qui jouaient aux boules

Dirent: «Té, vé! des Six-Fournains!»

--«Et comment le savez-vous, drôles?»

Le plus petit de ces gamins,

Faisant porte-voix de ses mains:

--«Quand on promène ainsi les saints,

Il faut être pareils d’épaules!

Les deux géants, les quatre nains

Et le mulet,--sont Six-Fournains!»

Les six hommes se regardèrent,

D’un commun accord s’arrêtèrent

Et le saint,--ils le déposèrent

Sur le parapet du torrent,

Qu’un jardin d’orangers embaume!...

Le plus grand dit:--«La farce empaume!

Je suis de retour de la Baume!

C’est vrai, mon compère est trop grand.»

Mais le compère:--«Il voit ma paille,

Et sa poutre, il ne la voit point!

C’est toi le trop grand!»--«Pas besoin

Dit un autre, qu’on se chamaille.

Mettez-vous près;--bon;--un peu loin.

Bon! vous êtes égaux de taille!»

Et tous les six, de désespoir,

Dirent des «sacrés!...» fallait voir!

Ce qui n’était pas leur devoir,

Surtout dans un pèlerinage

Qu’ils faisaient pour faire pleuvoir!

--«Il faut reprendre le voyage,

Dirent-ils enfin tous les six;

Que les deux grands, par essayage,

Remplacent deux des trop petits...

(Heureux saint Michel, d’être assis!)»

Ils essayent... Le saint bascule!

Donc, à se faire remplacer

Les quatre durent renoncer.

Retourner était ridicule:

Six-Fours même eût ri de Six-Fours!

Que faire donc? marcher toujours!

Et par un chaud de canicule

C’est pourquoi le soir le Bausset

Vit cette bande qui passait,

Huit Six-Fournains dont un mulet

Et le saint de bois... qui pesait!

Ils cheminèrent de la sorte

La nuit, sous le ciel chaud d’été,

Et pour voir le saint et l’escorte,

Dans les villages en gaîté

Chacun paraissait sur sa porte.

De bonne heure, le lendemain,

Ils passaient à Saint-Maximin.

A Nans, les vieilles paysannes

Leur firent offre de leurs ânes

Qui sont bâtés pour les Anglais,

En leur criant: «Regardez-les!

Ils sont du pays d’où vous êtes,

Et ce sont de très bonnes bêtes!»

Le sentier qui monte fut dur.

S’ils suaient, je le crois! de sûr!

Les deux premiers pliaient l’échine,

Les deux autres se faisaient grands,

Et tels (suivis des deux géants)!

Et du bon vieux mulet qui dîne,

Mâchant les chardons et l’épine,

Cahin-caha le saint chemine,

Et nos piétons dans la ravine

Font rouler les cailloux sonnants.

Ils montent ainsi la colline...

Té! les voilà sur le plateau...

La Sainte-Baume, que c’est beau!

Le bois est vert, bien nourri d’eau,

Au Nord, sous la grotte et la source;

Allez-y voir; ça vaut la course.

Quel beau bois, mes amis de Dieu!

Des arbres viennent en ce lieu,

Qu’on voit en Russie, en Norwège,

Sous les ciels de pluie et de neige,

A Paris, aux pays du froid!

Enfin, c’est un sublime endroit.

Si fraîche en terre provençale,

Cette forêt n’a pas d’égale

Dans le pays de la cigale...

Juste au-dessus de la forêt,

Dans le roc, la grotte apparaît,

Noire comme une gueule ouverte

Qui veut manger la forêt verte!

Un cabanon est à côté

Par des capucins habité,

Comme un nid dans le roc planté.

Enfin le Saint-Pilon domine;

C’est le mont au-dessus duquel

La Sainte, par grâce divine,

Aux bras des anges, en plein ciel,

Volait et planait comme en rêve,

Toute nue et blonde comme Ève.

Quand jusqu’à la cime on s’élève,...

On voit la mer!--et sur la grève

La Ciotat,--Marseille,--Toulon,

Plaine, montagnes et vallon,

... La Provence... de long en long!

Les Six-Fournains, comme on peut croire,

Ne montèrent pas jusqu’en haut,

Mais, las et suant comme il faut,

Ne songeaient qu’à manger et boire.

Ils s’arrêtèrent dans le bois

Et s’assirent tous à la fois.

Les carniers s’ouvrent. On débouche

Les fiasques,--qu’on porte à la bouche;

Le mulet broute,--et le saint... louche.

Ils commençaient ce bon repas

Quand tout à coup:--«Tu n’entends pas?

Je crois qu’il pleut!»--«Rien qu’une goutte!

Eh non, il ne pleut pas.»--«Écoute!

L’eau qui tombe à travers le pin!...»

--«Oï! j’en ai reçu sur la main!»

--«Moi sur le pied! j’en suis certain!»

--«Moi sur le nez! sans aucun doute!»

--«MIRACLE! IL PLEUT!» Et les chemins

Déjà se changeaient en rivières,

Que nos six braves Six-Fournains

Disaient: «Je crois qu’il pleut, compères!»

L’eau trempa leur vin et leurs pains...

Et nos gens,--exaucés trop vite!--

Et que déjà le diable excite,

Mal contents d’être là sans gîte,

Regardent de travers le saint

Déjà sous l’eau presque déteint!

En quelques minutes, la troupe

Fut saucée... un poulpe... une soupe.

Ils ne songeaient pas au couvent

Où l’on ouvre à tout arrivant!

Ils n’avaient qu’une seule idée:

Six-Fournains partout et toujours,

C’était, pour fuir la grosse ondée,

D’aller s’abriter à Six-Fours!

Au moment de se mettre en route,

Voyant comme le saint dégoutte

Les quatre porteurs dirent:--«Non.

Le porte qui veut, nom d’un nom!

Nous voulions qu’il pleuve, sans doute,

Mais, grand saint, un peu de raison!

Après si longue sécheresse,

Tu pouvais nous laisser sans presse

Rentrer d’abord à la maison!...

Portez-le, vous deux, camarades!»

Dirent-ils aux deux grands gaillards.

Ceux-ci font de mauvais regards:

--«Portez-le, vous!»--Et des deux parts

On s’attaque d’abord d’œillades,

Puis de gros mots, puis de bourrades,

Et le mulet s’épouvantant

De l’eau, du tonnerre grondant,

De tout le fracas qu’il entend,

Comme un cabri fait des gambades,

S’affole et, donnant de la voix,

Tout en broûments et pétarades,

Vous flanque deux ou trois ruades

Dans le poitrail du saint de bois

Qui dans le ravin débouline

Et plus vite qu’il n’est monté

Descend du haut de la colline...

Cette fois, sans être porté!

Toute la bande alors s’approche

Au bord du ravin, sur la roche,

Et d’une voix pousse ce cri:

«Tu y es,... nigaud!... restes-y!»

Et sous l’eau qui vous les transperce,

Le mulet les suivant toujours,

Ils s’en vont! maudissant l’averse

Qu’ils venaient chercher de Six-Fours!

La pluie étant près de se taire:

... «C’est qu’il fallait ça pour la terre!

L’oiseau chante; l’arbre est plus vert;

Et puis le vin sera moins cher!

Nous avons fait pleuvoir, c’est clair,

A faire déborder la mer.

C’est la fin de la sécheresse!»

Et nos gens, emplis d’allégresse,

Vous lançaient les chapeaux en l’air!

Six-Fours reparut dans la plaine

En pain de sucre à l’horizon.

Ça ne leur fit pas de la peine

De revoir chacun sa maison.

Mais l’un d’eux fit:--«Oï! vois ces souches!

La poussière est encor dessus!»

Et tous les six,--ouvrant des bouches!--

Regardent, confus et déçus,

Autour d’eux, devant et derrière

Les pampres blancs, blancs de poussière!

Ils ouvrent les yeux et le bec:

Oh! coquin de sort! tout est sec!

Le lézard dort, la terre bâille,

La cigale partout criaille,

Et sur les clapiers, la pierraille

Et l’olivier,--midi dardaille!

Saint Michel vous fait de ces tours...

Il n’avait pas plu sur Six-Fours!

Et les bonnes gens sur leur porte

Criaient à nos six pèlerins

Quand ils rentrèrent: «Oh! coquins!

Si la sécheresse est plus forte,

La faute est à vous, malandrins,

Forçats, gueux, marrias, gourrins,

Voleurs, démolisseurs de saints!»

Enfin... (il faut que je le dise!)

Le saint fut par un charretier

... Dans une charrette à fumier!...

Rapporté devant son église.

Devinez ce qui se passa?

Le curé dit:--«C’est pas tout ça!

Ayant pour le pèlerinage

Fourni mon saint en bon état,

Je le veux tel qu’on l’emporta,

Verni, peint-neuf, et cætera.

Ou bien on verra qui rira!»

Et le saint resta là pour compte!

Il avait le nez fracassé,

Un de ses yeux d’émail cassé,

Et déteint, noir, dévernissé,

Il faisait peur et faisait honte!...

C’est ça qui pouvait fâcher Dieu,

De voir un saint sans feu ni lieu!

A la fin, le Conseil s’assemble.

Et,--discours du maire: «Il me semble

Que de le laisser là,--c’est mal!»

Tout le conseil municipal

Eut même avis... en général!

Le maire reprit: «Où le mettre?

Personne ne veut plus le voir!

Et s’il reste en plein air, peut-être

Que Dieu ne fera plus pleuvoir!

J’ai donc une idée, à savoir:

Comme il ne passe ici personne

De ces coquins qu’on emprisonne,

Six-Fours étant perché trop haut,

Voici mon idée... En un mot,

Notre prison est inutile,

(Ce n’est pas comme dans la ville!...)

Zou! dites-moi si j’ai raison:

Fourrons le saint dans la prison!

Tout le conseil fut unanime.

Et, sans avoir commis un crime

Le saint fut en prison conduit

Sans procès, scandale ni bruit,

Le jour même,--mais dans la nuit.

Il est en prison. Son œil brille

Derrière les barreaux de fer,

Et les enfants, garçon ou fille,

Ont peur de le voir, sous la grille,

Sans nez,--un singe! une guenille!

Plus noir qu’un diable dans l’enfer!»

Pendant tout ce récit, le conteur, l’air sévère,

Avait fumé sa pipe et regardé son verre

Car on est sérieux quand on a de l’esprit.

Mais quand il eut cessé,--le rire qui le prit,

Comme un coup de canon domina tous les autres.

--«Ah! compère Joseph, quels contes sont les vôtres!»

Et le rire nourri pétillait et grondait.

De nouveau sérieux, le conteur regardait

Autour de lui, ravi, fier de voir les figures,

Rouges, fermer les yeux et montrer les dentures;

Et c’était un concert de rire,--air et refrains,--

Mistral et vents coulis,--flûtes et tambourins;--

Et dans ce train-coquin qui semble une dispute,

Le rire de Miette est plus doux que la flûte.

«J’en mourrai!»--«Je suis mort!»--«Quel rire, braves gens!»

Déjà propos pareils, des plus encourageants,

Avaient aux bons endroits coupé le joyeux conte,

Et sans parler du rire en germe qu’on surmonte,

Les éclats qu’on faisait toujours plus longs, plus fous,

(En frappant les genoux des voisins à grands coups

Pour se communiquer le malin de la chose),

Présageaient au conteur, forcé de faire pause,

Le succès qui s’accrut, jusqu’à la fin montant!

--«De grâce, arrêtez-moi de rire pour l’instant!»

Criait l’un.--«Ah! mon Dieu! Mion, j’ai mal aux côtes!»

Et dans ce branle-bas François dit à ses hôtes:

--«C’est l’instant de lever le coude, mes amis!

Voyez-vous,--en tout temps le bon boire est permis,

Mais après la fatigue il devient nécessaire!»

Et, le rire cessant, chacun leva son verre.

--«... C’est bon de rire un peu sur la fin d’un repas,

Reprit François, j’ai ri.--Mais ça n’empêche pas

Que, malgré votre histoire et vos plaisanteries,

J’irai, vienne l’été, voir les Saintes-Maries-

De-la-Mer, en Camargue; oui, j’en ai fait le vœu.

Étant dans un péril j’ai promis devant Dieu,

Et si tu veux, Mion, petite Mariette,

Tu viendras avec moi, cet été, voir la fête

Des Saintes-de-la-Mer,--dont tu portes le nom.»

--«Si ma mère y consent, moi je ne dis pas non,»

Fit Mion, qui songea: «De ce pèlerinage

--Si le bon Dieu le veut--viendra mon mariage!»

Et lorsque les amis se furent retirés,

Et que Miette en haut dormait à poings serrés,

François dit aux parents: «Écoutez, mon beau-frère,

Ma sœur; j’ai mes projets; il faut me laisser faire.

Nous irons en Camargue,--à bord d’un bon bateau;

... Et le fils du patron, mon ami, riche, beau

Et jeune, épousera, s’il vous plaît, votre fille.

Il me faut un marin, jeune, dans ma famille,

Et riche. J’ai promis ma nièce à mes amis...»

--«Notre fille tiendra ce que l’oncle a promis!»

TROISIÈME PARTIE

CHANT III

LA COTE

PRÉLUDE

LES VILLES

LES VILLES

PRÉLUDE

Des vieilles villes de Provence,

Laquelle a le prix de beauté?

Et d’abord Avignon s’avance

Avec le vieux pont si chanté.

Le palais des papes surmonte

Son front couronné de créneaux;

En grondant, le Rhône qui monte

La lèche de ses grosses eaux.

Du levant, Saint-Tropez la Calme,

Auprès d’elle vient se ranger

Élevant dans ses mains la palme

L’algue marine et l’oranger.

Du fond des collines vient Digne

Qui, par son pierrailleux sentier,

Nous porte, enguirlandés de vigne,

Le chêne vert et l’amandier.

C’est elle qui fit de lumière

L’esprit net de ce Gassendi

Qui toucha l’esprit de Molière

Lumineux comme le Midi.

Puis, ceinte de lierre et d’épines,

Jonchant de pierres son chemin,

Marche Fréjus tout en ruines,

Tout en pleurs, la croix dans sa main.

Et, sur le Rhône, Arles se lève,

Portant ses Arènes au front,

Vieux arceaux où le passé rêve,

Où tant d’hirondelles naîtront.

Ses pas foulent les pierres creuses

De ses Aliscamps où le soir

Les garçons et les amoureuses

Devant la Mort parlent d’espoir!

Dans sa main la Vénus se dresse,

Qui,--marbre beau comme la chair!--

Lui ressemble et naquit en Grèce,

Cheveux ondés comme la mer!

Puis vient la ville du silence,

Aix,--Versailles du Roi René,--

Tenant les Lois et la Balance...

Mirabeau fut son dernier-né.

Puis Toulon paraît, toute ceinte

De rochers gris et d’arsenaux,

Poussant des cris de femme enceinte,

Toujours en travail de vaisseaux...

Et, joûtant pour le prix entre elles,

Toutes se font un regard fier...

Mais, ô Provence, tes plus belles

Sont celles que baise la mer!

Et parmi toutes, c’est Marseille,

Fille des Grecs et des Gaulois,

La cité si jeune et si vieille,

Reine dédaigneuse des rois.

Mille bateaux, fumée et voiles,

Tiennent dans le creux de sa main;

Son front de phares et d’étoiles

Fait sur la mer luire un chemin.

Et toutes,--quand elle s’avance

Jetant ses flottes sur les eaux,--

Soufflent l’âme de la Provence

Dans les ailes de ses vaisseaux!

CHANT III

LA COTE

Les jours suivant les jours, l’an tourne, le temps passe

D’un pied toujours pareil, et pour tous, quoi qu’on fasse,

Pour l’heureux et le triste il fuit également,

Si bien qu’enfin pour tous la vie est un moment.

Depuis Noël, il a coulé de l’eau sous l’arche!

L’hiver pâle a poussé devant lui dans sa marche

Son troupeau mugissant de nuages venteux,

Les neiges sur les monts lointains, les ciels douteux

Où la lumière semble en lutte avec la pluie,

Et ces jours où la plaine est déserte et s’ennuie,

Car la terre est trop molle et le bon travailleur,

Oisif, passe son temps à l’espérer meilleur.

Il regarde du seuil le blé court qui frissonne;

Les sarments dépouillés de pampres par l’automne,

Puis coupés et liés en javelle, à présent

Pétillent de gaîté dans le foyer luisant,

Fils des vignes,--bavards comme le vin, leur frère,

Qui brille et parle aussi du soleil dans le verre,

Cependant qu’au dehors les ceps noirs et noueux,

Forcés de renfermer leur vieille force en eux,

Tout nus sous le couchant glacial qui rougeoie,

S’endorment tristement, eux, pères de la joie.

L’olivier par bonheur, le laurier toujours vert,

Le pin, les font rêver d’un pays sans hiver.

Le jour suivant le jour, les cerises sont proches.

Miette, qui se fait les plus poignants reproches,

A rongé son souci, dévoré ses regrets.

Noré ne lui dit rien, même en lui passant près,

Et de nouveau l’on dit qu’il est tout à Norine.

Mion renferme en soi la peur qui la chagrine,

Le souvenir du mal que lui prédit Finon.

«Une chose pareille! est-ce possible? oh, non!

Trop bon est Dieu pour qu’un si gros malheur m’arrive!»

Et d’y songer, la pauvre est plus morte que vive!

Mais d’y croire? jamais!--c’est encore une enfant

Que rien,--pas même un peu de vice,--ne défend,

Et quand elle s’écoute en sa chair, la pauvre âme,

La fille à l’abandon, honteuse d’être femme,

Dit parfois: «Mon malheur me parle, en moi vivant!»

Puis: «Non,--je rêve. On croit aux choses, en rêvant!»

... Contre le mal lui-même il faut de la malice.

Miette et Noré · 第 8 / 12 段