Quand Miette parut au seuil du moulin d’huile,

Elle vit noir d’abord,--puis, près d’elle, immobile,

Elle aperçut Finon; puis les gens assemblés

Parurent un à un à ses regards troublés.

--«Entre! lui cria-t-on; viens écouter la vieille!»

Finon disait:--«Mes gens, j’ai porté ma bouteille.

Un peu d’huile! pour un baume!»--Et tous, riant fort:

--«Le baume d’aïoli! pour réveiller un mort!»

--«Soyez chrétiens, meuniers; patron, sois charitable;

De l’huile! pour un baume!»--«Un baume pour la table!»

Disaient les meuniers noirs, de vrais Maures, la dent

Luisante, et dans du pain beurré d’huile mordant!

Finon devant la porte apparaissait en ombre

Sur le jour du dehors qui baissait, déjà sombre,

Et Miette surprise avait peur vaguement:

Cet endroit lui pesait comme un pressentiment.

--«Chante-nous la chanson, la vieille! dit un homme;

Ou bien... tu sais comment le souterrain se nomme?

La cuve de dessous... s’appelle les enfers!...

Attention, sorcière!--et dis tes plus beaux airs!»

Et la sorcière chante avec sa voix branlante

Et le pas du mulet suivait sa chanson lente:

--«Les olives sont-elles mûres?

Oh! oh!

Près du ruisseau plein de murmures,

Coupez, coupez un long roseau!»

--«Oh! oh!» disaient en chœur les gens tout d’une haleine,

Et le mulet tournant roidissait mieux sa chaîne...

--«Les olives noircissent-elles?

Ah! ah!

Montez dans l’olivier, mes belles,

Si les garçons ne sont pas là!»

--«Ah! ah!» riaient en chœur ces gens pleins de malice,

Et les meuniers mangeaient leur huile avec délice.

--«Belle fille, fais la cueillette,

Oh! oh!

Tout en chantant ta chansonnette

Dans les branches, comme un oiseau.

«Et frappe du roseau les branches,

Ah! ah!

A terre, sur les toiles blanches

L’olive noire tombera.»

--«Ah! ah!--Finon la masque aura de l’huile vierge!»

--«Et vous irez au moulin d’huile,

Oh! oh!

Vous irez toutes à la file

Voir couler l’huile comme une eau!

«Notre âne attendra sur la porte

Ah! ah!

Et du poids d’huile qu’il emporte

L’âne mécontent se plaindra!»

--«Ah! ah!--Si tu dis vrai, nous te devrons un cierge,

Sainte sorcière!»

--«Et nous en mettrons sur la table,

Oh! oh!

Et dans le calèn de l’étable

Qui reluira comme un flambeau!»--

--«Oh! oh!--C’est bien,» dit le patron;

«... Mais, sorcière, il fallait apporter le jarron!

Je ne remplirai pas ce grand fiasque, la vieille!...

--«Eh bien! j’achèverai de remplir la bouteille,»

Dit simplement Mion,--qui prend aussitôt peur,

Car Finon la regarde,--«Eh donc! elle a bon cœur,»

Dit Finon, «comme moi... quand on veut!--Qu’on m’écoute,

Braves gens!--Le bonheur, qui la cherche, est en route!

... Oui, quelqu’un,--tu m’entends!--vient vers toi de retour,

Miette; écoute un peu: tu seras riche un jour!»

DEUXIÈME PARTIE

CHANT VII

LA VIEILLE MASQUE

PRÉLUDE

LA BELLE AU MIROIR

LA BELLE AU MIROIR

PRÉLUDE

La belle au miroir, la lèvre vermeille,

A voulu se voir,

Et le dos courbé, vieille, toute vieille,

S’est vue au miroir.

Jésus-Maria! quel est ce visage!

Ai-je donc cent ans?...

--La vieillesse vient, comme le bel âge,

Avec les printemps.

Vierge, tu seras un jour vieille femme;

Vois donc celle-ci:

Dans son corps plié frissonne son âme...

Tu seras ainsi.

Tes pauvres cheveux sur ton crâne aride

S’ébourifferont;

Chaque souvenir sera par sa ride

Marqué sur ton front.

Tu ne marcheras qu’en tordant l’échine,

Butant en chemin,

Et pour soutenir ta faible ruine,

Le bâton en main.

Devant le feu vif, en un tas assise,

Tu tendras tes doigts,

Mais ton corps sera--par soleil ou bise,--

Plein de frissons froids.

C’est l’âge où les gens vous disent: «Marraine!»

On est mère-grand...

Tâche donc qu’un gars bien vaillant te prenne

Quand l’amour te prend!

Ne donne ton cœur qu’au gars qui t’apporte

L’anneau de bel or...

Aux autres chanteurs ferme bien ta porte,

Ton cœur mieux encor...

Ou bien sans enfants devenue aïeule,

Et laide à ton tour,

Aï! tu te verras mourir toute seule

Dans ton lit d’amour.

CHANT VII

LA VIEILLE MASQUE

La sorcière est malade; elle meurt, pauvre vieille!

--«Pour masque qu’elle soit, il faut bien qu’on la veille,»

Dit une femme, bonne,--et curieuse un peu.

Et le soir, chez Finon, grands discours et grand feu

Vont leur train.

Dans le fond d’une espèce d’alcôve,

Sur le lit, apparaît la tête à demi chauve

De la vieille, les yeux fermés sur le coussin,

Qui rêve--mâchonnant quelque méchant dessein.

Ses lèvres vont toujours, marmonnant sa pensée.

On a mis sur son lit des haillons à brassée.

Près d’elle,--fume encor, sur un tronçon de pin,

Un peu d’orge bouilli dans un mauvais toupin.

Au mur, un bénitier de verre est sur sa tête,

Un rameau de laurier par-dessus...--«Elle est prête,

La masque,--ont murmuré les commères tout bas;

Ma foi, tant mieux si la guenon n’en revient pas!»

Et devant le sarment qui jette sa flammade,

Toutes--se soignant bien, car Finon est malade,--

Un grand bol dans la main, et buvant à longs traits,

D’un air mystérieux bavardent leurs secrets,

Sans voir qu’au fond du lit, demi-morte, la vieille,

En rouvrant ses bons yeux, tend sa plus fine oreille!

... Patati, patata, les caquets vont leur train.

Trop de vent ou trop d’eau: des plaintes pour refrain;

C’était mieux temps passé; la terre devient folle;

On vous refait la terre et le ciel, en parole;

Puis viennent la malice et les méchancetés,

Les contes malveillants à plaisir inventés,

Le mensonge brodant de sa poignante aiguille

Un détail vrai: voilà pour toi, ma bonne fille!

Pour toi, garçon!--«Mius va donc tirer au sort,

Cette année!--Il part, oui.--C’est bon, il n’a pas tort!

Il en compromet deux!--Qui?--Miette et Norine!

--Et Norine? Noré l’épouse?--Non, voisine;

Il en épouse une autre.--Et qui donc?--Devinez,

Commère.» La commère en nomme vingt. «Tenez,

Vous ne devineriez jamais!--Miette?--Certe!

--A d’autres; ça n’est pas!--Mais ce serait sa perte!

Une coureuse!... Et puis si pauvre!... Un père ainsi,

Toujours gris! Épouser... ça, lui, Noré! merci!

C’est un gueux; mais il fait ce que font tous les hommes;

Il fait bien s’il en trouve!--Ah! pauvres que nous sommes,

Les mères! Nos enfants ne nous sont que douleurs!

Cette Mion savait que Noré cherche ailleurs;

Eh bien, n’a-t-elle pas suivi le calignaire,

Le mois passé, jusqu’à la Verne!--Bonne mère!

--Oui, oui, un qui chassait là-bas les a surpris!

--Aï, sainte Vierge!» Et les matrones font des cris,

Et se signent, buvant les tisanes sucrées

Pour la vieille Finon avec soin préparées,

Et Finon ouvre l’œil au fond du lit obscur,

Et le grand feu flambant danse, blanc sur le mur,

Tandis que secouant tous les ais de la chambre

Souffle sur le campas le vent noir de décembre.

--«Miette doit venir ce soir nous assister.»

--«... Ah! bien,--moi, justement je ne peux pas rester,

Dit la plus jeune. Adieu, commères... Tiens, c’est elle!...

Entre... Bonjour, Mion... Voyez comme elle est belle!

... C’est l’âge de l’amour!»--«Et comment va Finon?»

--«Aussi mal qu’il se peut.»--«Mais parle-t-elle?»--«Non.»

Alors autour du lit on s’approche, on chuchote.

La tête de Finon marmotte; l’œil clignote;

Elle bâille; et chacun de se dire tout bas:

«Voici les bâillements. Ça ne durera pas.»

--«Buvez, marraine,» a dit Mion de sa voix douce.

Elle offre la tisane, et Finon la repousse.

--«Voyez-vous, il faudrait qu’elle pût manger; oui,

Mon mari s’est sauvé rien qu’en mangeant!»--«Mais lui

N’était pas si vieux?»--«Non.»--«Pardi! la pauvre Fine,

Elle, a cent ans et plus peut-être sur l’échine!»

Ainsi va la veillée. On boit, on mange, on dort;

On vit gaillardement sous le nez de la mort.

Vers minuit, l’une dit:--«Assez veiller, commères.

Si nous passons la nuit, qui fera nos affaires

Demain? Je pense donc qu’il faut aller au lit.

A ton âge, une nuit sans sommeil vous pâlit,

Miette,--mais le corps aisément la supporte.»

--«Oui, oui, Miette est jeune, et vaillante, et si forte!

Allons, allons dormir;--pardi, nous savons bien

Qu’assister les mourants est un devoir chrétien;

Entre voisins, fût-on ennemis, on se prête

Dans le besoin; devant la mort, plus rien n’arrête;

Mais vois, décidément, la vieille a l’âme au corps

Chevillée, et n’ira que demain chez les morts.

Adieu.»--«Non, dit Mion, j’ai peur; restez encore.»

Une vieille resta, qui partit vers l’aurore.

Finon passa la nuit sans bouger, seulement

L’œil clignotant toujours, la lèvre en mouvement,

Et, quand Mion fut seule, elle eut comme un long râle...

Le petit jour d’hiver faisait la vitre pâle.

--«Que voulez-vous, Finon?» La vieille s’accouda

Sur l’oreiller. Miette accourut, qui l’aida.

--«Aï! oï! aï! dit Finon, aï ma tête! oï ma jambe!»

Et son œil luit, fixé sur le grand feu qui flambe.

«Eh! comme il brûle bien, le bon bois, n’est-ce pas,

Qu’on n’a pas ramassé soi-même, de ses bras,

Et porté sur son dos d’ânesse! Éteins, canaille!

Gueuses de bonnes gens, vite, allons, qu’on s’en aille,

Et me laissez mourir sans vos soins de voleurs!...

Aï, ma tête et mon bras! Je suis toute en douleurs!...

Qui m’a mis cette robe en douleurs! qu’on me l’ôte!

Tôt, tôt, sortez d’ici, braves gens pris en faute!

Je vous ferai bien voir... Non, non!... Le croyez-vous

Que je puisse emmasquer? faire de mauvais coups?

Masque si vous voulez,--mais pour le bien des filles!

Je sais faire bouillir le mou mêlé d’aiguilles,

Et vous lever le sort si le diable vous tient!...

Aï, aï! soulagez-moi!... Je vous ferai du bien!»

Mion se rapprocha:--«Que voulez-vous, marraine?

Buvez ceci.»--Finon a bu la tasse pleine.

«Ah!--fait-elle, et s’allonge avec soulagement...

«Bon, dit-elle, bon,» puis--après un long moment:

«Qui donc est par là?»--«Moi, Miette.»--«Toi, petite?

Miette... de Noré?»--Miette, bas et vite

Dit: «Oui, c’est moi, Finon.»--«Le gueux! Les hommes, tous,

Sont des gueux! c’est l’amour, qui rend les hommes fous.

Ah! oui!... Je me souviens du battoir sur la rive...

Le rossignol chantait, sur le battoir... J’arrive...

Je regarde, et je vois les gazons écrasés...

Alors j’ai deviné le reste,--les baisers!...

Les baisers, ça se boit comme un poison, ma belle!

Depuis,--tu n’es point femme et n’es plus demoiselle...»

--«Vous vous trompez!» répond Miette à demi-voix.

--«... Sur le battoir... l’oiseau qui chante, je le vois!...

Là,... là,»--reprend Finon, l’œil pétillant de fièvre,

Tendant son doigt noueux et remuant la lèvre;

«... Là, c’est l’endroit profond... on lave dans ce creux!...

C’est là qu’il t’a donné le baiser, l’amoureux!

Et dans ce même endroit... (le rossignol le chante!)

... Je l’ai noyé!... Depuis ce temps, je suis méchante!

... Noyé, l’enfant! noyé, pauvre agnel innocent!

Noyé,... tenu sous l’eau! de mes mains!... pas de sang,

Pas de trace!... Il vaut mieux pour l’enfant qu’on le noie!

... Mais comment faire afin que Dieu tout seul me voie?

Creusons la terre ici des ongles... Pauvre ami,

J’ai baisé par trois fois son visage endormi,

Et do, do, l’enfant do! le bon lit d’herbe grasse!...

Sur le battoir... l’oiseau... chante... à la même place!

Chante, beau rossignol! chante, c’est la saison...

L’amour est bon, pardi! c’est le meilleur poison!»

Blanche comme sa coiffe, et droite, épouvantée,

Miette regardait Finon ressuscitée.

Et Finon sur son lit assise--délirait

Ou qui sait, le voulant, confessait son secret:

--«... Tous les jours... j’ai porté, tous les jours, au bel ange,

Des fruits, du pain, du vin... parce qu’il faut qu’on mange!

Et je laissais cela sur la rive et, la nuit,

Je le voyais venir--et s’en aller sans bruit,

Tout rayonnant, pareil à Jésus dans l’étable...

Son père est marié, bon, riche... et charitable!...

Il reverra l’enfant dans le ciel... moi, jamais!...

Pourtant je l’ai tué parce que je l’aimais!...

Écoutez, mes amis, c’est une histoire vraie:

Le garçon fait le mal, et la fille le paie.

On a vingt ans, pardi! Les rosiers sont en fleurs.

La nature le veut... voleurs! voleurs! voleurs!...

... Qui m’écoute ici?--là, debout, qui me regarde?...

C’est toi, Mion?... hélas! ma Miette, prends garde!

Tu fais ce que je fis, tu marches dans mes pas!

Un péché qu’on a fait ne se rattrape pas!

Toute la vie en pleurs ne lave plus la tache!

Celle qu’on montre au doigt, vois-tu, d’abord se cache;

Mais la faim fait sortir le loup du bois; alors,

Les langues vont,--parfois avec des mots si forts

Qu’on se défend; on parle, et l’on devient mauvaise;

Si d’autres font le mal, on leur dit: «A votre aise,

Mignons! je ne suis pas la seule: embrassez-vous!»

On fait peur aux méchants avec de méchants coups,

Et pour avoir un jour lavé dans la rivière

On vit ensorcelée, et l’on meurt en sorcière!

... Ah! oui! nous mourrons tous un jour! Vivez contents,

Lâches! et dépêchez, car on a peu de temps!

La mort vient. Elle venge. Un jour, tant que vous êtes,

Riches, pauvres, les gens marcheront sur vos têtes!

Ah! ah!...» Et maintenant la masque rit très fort,

Puis d’une voix éteinte: «Es-tu là, vieille Mort?

Oui, Masque!... je connais tes vilaines grimaces...

Tu ris, marraine? écoute, il faut que tu repasses

Demain. J’ai quelque chose à faire. Attends un peu!»

Et Finon se levant se traîne vers le feu:

--«Où donc es-tu, toupin?--Et vous, le vin et l’huile?

Vous voici.--Le remède est sûr,--et trop facile.

L’huile mêlée au vin.--Flambe, feu!--L’huile bout.

Du thym, du romarin, un baume!»--Et tout à coup,

Ayant bu longuement sa boisson salutaire:

--«Attends, Mort!--tu feras demain mon lit de terre.

J’ai quelque chose à faire aujourd’hui, pour l’amour!

... Tu reviendras. Demain doit être encore un jour...»

Un ciel blafard d’hiver se voit par la fenêtre.

Dehors miaule un chat...--«Mes chats ont faim, peut-être;

Hier, croyant de finir, je les ai mis dehors,

Miette,--car les chats mangent leurs maîtres morts.»

Finon ouvre la porte: un matou qui miaule

Entre, la queue en l’air, saute sur son épaule,

Et deux autres, jaloux, se frottent sur ses pieds.

--«Assez, diables!--Je dois mourir; vous m’épiez!--

Tenez, mangez!--mais lui, mon pauvre petit ange,

Qui va me le nourrir, moi morte? il faut qu’on mange...

Il faut manger pardi!... Miette, approche-toi.»

Miette se rapproche. Elle tremble d’effroi.

--«Non; je te veux du bien; va, va, tu peux me croire...

Tu viens de voyager?... conte-moi cette histoire.

Dis-moi tout. Il le faut... Maintenant je vais mieux.

Le baume fait effet. Du vin,--le lait des vieux,--

De l’huile et des parfums...»

La vieille questionne.

L’enfant, pâle, répond comme en rêve.

--«Aï, ma bonne,

C’est fait!... lorsqu’à présent tu manges... c’est pour deux!

A présent, notre histoire est pareille! ah! les gueux!...

Mais toi, faudra nourrir l’enfant,--si Dieu l’envoie,--

A ton sein, de ton lait,... qu’importe qu’on te voie!...

Puis écoute...--La mort va m’attendre un instant;

C’est ma commère! Elle a baptisé mon enfant...

Nous sommes toutes deux des masques du même âge;

Nous nous obéissons...--Écoute; du courage!

Je verrai ce gueusas,--beau garçon,--ton Noré,

Et j’expliquerai tout; je dirai, je ferai

Qu’il t’épouse!--Alors oui tu seras riche, heureuse,...

Et moi, moi... (l’entends-tu, ma fosse que l’on creuse?

Ma caisse que l’on cloue?... Assez, chats! loin de moi!)

Moi Finon, j’aurai fait ton bonheur... et pourquoi?

Parce que j’ai connu ton cœur,--au moulin d’huile,--

Et qu’après moi,...--vois-tu, ça n’est pas difficile:

On pose un peu de pain près de l’eau, sur le bord,--

... Tu nourriras... avec le tien... mon petit mort!»

Puis voyant qu’au dehors la neige à présent tombe:

«Deuil de vierge!» dit-elle.--Il t’annonce la tombe,

Car vierge et fille-mère ont droit au même deuil!

Mais comme il sera pâle et froid sur ton cercueil!

Quand midi sonne au loin--Finon dit: c’est mon heure.

Près du lit de Finon morte--Miette pleure.

TROISIÈME PARTIE

CHANT Ier

UN RETOUR

PRÉLUDE

LES CHANTS DU PEUPLE

LES CHANTS DU PEUPLE

PRÉLUDE

Nous pouvons faire des chansons,

Poètes d’étude et de plume!

Et les chansons que nous faisons

Les faire aligner en volume!

Nous pouvons, gravement assis,

Trouver en nous creusant la tête

Rimes riches et mots précis...

Le peuple est le maître poète.

Nous pouvons limer du français

Ou du provençal de parade;

Nous pouvons avoir des succès...

Le peuple a le prix de l’aubade!

Il dit, sans se gratter le front,

Le bon pain, les vins et la femme...

Les gros savants y reprendront;

Mais chaque mot lui sort de l’âme.

Triste ou gai, quelquefois moqueur,

Il ne signe pas de grimoire,

Car c’est pour soulager son cœur

Qu’il chante, et non pas pour la gloire!

Et ce n’est pas en rien faisant

Qu’il fait ces chants que nul ne signe...

C’est en forgeant, c’est en semant,

En faisant les blés et la vigne!

CHANT Ier

UN RETOUR

Pourquoi ne nous viens-tu qu’une fois en dix ans,

Neige au voile brodé de diamants luisants,

Toi qui fais mieux aimer le soleil, par contraste,

Lorsqu’il vient, rouge et chaud, fondre ta candeur chaste!

... Par la neige fondante, et qui rend au soleil

Le blé jeune, égayé, vert, à l’espoir pareil,

Comme on porte Finon sur la verte colline,

Dans l’herbe dont ses os vont nourrir la racine,

Dans les tant vieux cyprès que rajeunit la mort,

--Là-bas sur le chemin, parlant haut, chantant fort,

Quelqu’un vient à grands pas, un brave capitaine

Qui dix ans a vécu sur une mer lointaine,

Riche, heureux du retour, vieux garçon, vieux marin,

Qui sent son cœur trembler comme un vrai tambourin!

C’est l’oncle de Mion, le frère de sa mère.

Ah! retours au pays après l’absence amère,

Comme vous nous enflez le cœur, retours joyeux!

Salut, rochers pelés, familiers à mes yeux,

Sécheresse, vent dur qui blesse mes paupières,

Champs de ronces semés de méchants tas de pierres

Vous êtes, ô laideurs de mon pays, cent fois

Plus douces à mes yeux que les trésors des rois!

Là j’ai joué, petit. Dans ma fraîche cervelle,

C’est ici que la vie entra, toute nouvelle,

Et la terre et le ciel,--pour la première fois;

Pauvre pays de rien, m’ont parlé par ta voix!...

--«Ah! disait à Toinon qu’il tenait embrassée

Le vieux marin bruni,--la poitrine oppressée,--

Ah! ma sœur! J’en ai vu des hommes en dix ans,

Des pays froids, des chauds, ennuyeux, amusants,

Des hommes jaunes, blancs, le nègre et le Peau rouge,

Mais c’est fini, du diable à présent si je bouge!

J’aime mieux le village où naquit notre ancien...

Miette, mon enfant, je te marierai bien!

J’ai le sac! et de plus j’ai déjà mon idée!...

Tu verras. Qu’en dis-tu? tu n’es pas décidée?

Ça viendra!--Mais voyons... c’est Noël dans huit jours?

J’entends payer chez vous le repas des retours!

Invitez des amis; j’éventre la futaille!

Beau-frère, haut le coude! et bataille, bataille!»

Et, pour Noël, de voir fumer le pauvre toit,

Les gens disaient: «Ici l’on va bien, ça se voit!»

Chez la pauvre Miette on était douze à table.

--«Ce que faisaient nos vieux, c’est chose respectable

Dit le marin François; or çà, voyons un peu,

Le plus vieux de nous tous, qu’il bénisse le feu!»

--«C’est toi!»--«C’est moi? tant mieux! Ça rappelle l’enfance;

Enfant, je l’ai béni, mais n’ai plus souvenance

De la prière. Eh bien, j’inventerai les mots.

Le Dieu qui fait le feu comprend même les sots.»

Et sa main qui tremblait s’étendit vers la flamme:

«O bon feu, chauffe bien la pauvre vieille femme,

Le vieil homme malade et les blancs pieds d’enfant!

Feu du pauvre, vivant trésor, feu bien chauffant,

Ris toujours dans mes yeux avec tes étincelles!

Feu, luis dans le soleil sur les moissons nouvelles,

Mûris la vigne, et puis viens brûler dans mon four,

Et passe dans mon sang, feu du ciel, feu du jour!

J’ai vu des gens mourir par la neige et la glace,

D’autres par l’incendie!... ô feu, reste en ta place!

Ne nous fais point de mal, joie et soutien des corps,

Et ne nous quitte enfin que quand nous serons morts!»

Il jette du vin cuit sur le feu qui pétille,

Et qui par là répond: «Soyez contents, je brille.»

Et la table est en train. Figue, orange, nougats,

La dinde, le poulet, le laurier sur les plats,

Jamais Mion n’a vu chez elle tant de joie!...

--«Mon oncle mettra fin au malheur. Dieu l’envoie!»

Et l’espoir de Noël lui vient de force au cœur,

Et quand l’oncle lui dit: «Chante!» et que tous en chœur

Reprennent: «Chante, oui!»--«Volontiers,» leur dit-elle.

--«Chante, dit un voisin, une chanson nouvelle!»

--«Non! fait l’oncle, un vieux chant, un vieux air du pays.

Ces chants qui nous berçaient, ce sont de vieux amis,

Croyez-moi. Ça s’apprend, voyez-vous, par l’absence!

Quand on est loin, perdu dans le monde, en souffrance,

Qu’on a beau regarder les choses d’alentour,

Les gens,--que tout vous est inconnu, sans amour,

Alors qu’une chanson du pays se réveille

Dans votre souvenir, la chanson la plus vieille,

La plus simple, il vous monte un trouble qui vous prend

Tout le cœur! et l’on pleure, et le plaisir est grand.

Chante! on sentira mieux le bonheur d’être ensemble!»

Et tous se font muets quand d’une voix qui tremble:

--«Et qu’est-ce, oncle François que je vous chanterai?

L’AUBADE?»--«Eh, dit François, fais, Miette, à ton gré.»

--«Je sonne, Marguerite,

Cette aubade pour toi.

Le tambourin palpite;

Ma mie, écoute-moi.»

--«L’aubade m’est connue!

C’est toujours le même air!...

Si cela continue,

Je me jette à la mer!»

--«Si ma belle sauvage

Croit m’échapper ainsi,

Je me jette à la nage,

Je la ramène ici!»

--«Tu crois tenir la fille,

Mon beau nageur, mais vois:

Je me suis faite anguille!

Je glisse entre tes doigts!»

--«Anguille, qui t’empêche!

Glisse aux doigts du nageur;

Mais le pêcheur te pêche,

Et c’est moi le pêcheur!»

--«Alors je suis l’eau vive

Dans ce jardin si beau.»

--«Et moi je suis la rive

Ou le lit du ruisseau!»

--«Alors, rose vermeille,

Je fleuris au jardin.»

--«Je serai donc l’abeille,

Pour dormir sur ton sein!»

--«Eh bien, je suis étoile!»

--«Et moi,... nuage aux cieux,

Je flotte comme un voile

Sur ta bouche et tes yeux.»

--«Si tu t’es fait nuage,...

Me voici maintenant

La nonne la plus sage

Enfermée au couvent!»

--«Oh! va, tu peux te mettre

Dans le couvent sacré:

Je me ferai le prêtre...

Je te confesserai!»

--«Sois le prêtre, qu’importe!

Vois-tu pâlir mon front?

Je suis la pauvre morte...

Les nonnes pleureront.»

--«Morte, il faudra te taire!...

Les nonnes ont pleuré,...

Mais moi, je suis la terre

Et--morte--je t’aurai!»

--«... Ton aubade me touche;

Je veux ce que tu veux...

Tiens donc, baise ma bouche,

Et sois mon amoureux!»

Ainsi chanta Miette.--O couplets pleins de charmes,

Sans tristesse, et qui m’ont pourtant tiré des larmes

Plus d’une fois, surtout chez les Anglais un jour,

Quand l’enfant les chantait sur la viole d’amour,

Au bord de l’Océan qui martelait la grève,

Un pâle enfant du Nord aux grands yeux pleins de rêve

Et qui disait: «Je suis le Nord aux blonds cheveux

Et l’azur de Provence est le ciel de mes vœux!»

Il chantait la chanson douce au cœur, aux oreilles,

Que chacun sait chez nous, les jeunes et les vieilles,

Que tes voisins, Provence, imitèrent parfois,

Mais qui n’a pu, bien sûr, éclore qu’en ta voix!

Et Miette songeait: oh! d’être ainsi suivie

Jusqu’à la mort, voilà le bonheur de la vie!

Et d’avoir entendu la fille tour à tour

Et l’amant,--tous restaient muets, rêvant l’amour!

--«Ah! ces vieilles chansons, dit l’oncle, je les aime!

Nos anciens là dedans ont mis leur âme même:

Il les faut respecter... Moi, j’en connais beaucoup.

... C’est un peu du pays...»

--«Qui les fit?»

--«Pour le coup,

Joseph! ta question en trois mots m’incommode!

Ce sont là des chansons, des airs du temps d’Hérode!...»

... Il avait raison, oui, le marin.--Ils sont vieux,

Ces chants, et les anciens, pères de nos aïeux,

Les tenaient de leurs grands qui n’en savaient point l’âge!

--D’où viennent-ils?--Peut-être un fada de village,

Un forgeron battant les vers de son marteau,

Un vanneur, quelque pâtre assis sur le coteau,

Fit les premiers couplets que chacun par la suite

Répéta; la chanson fut dite et fut redite

Et chacun y mêlant son mot, et le meilleur,

Tout le pays enfin a mis là tout son cœur!

--«Écoutez!» dit François.--La forte après la douce,

La grosse voix de bord chanta LE PETIT MOUSSE:

Trois vaisseaux du port de Marseille

Sont partis pour le Portugal,

Le vent qui dormait se réveille;

Il leur a fait beaucoup de mal.

Ils sont restés sept ans sur l’onde.

Ni pain, ni vin; mauvais métier!

Ils tirent au sort tout le monde

Qui sera mangé le premier.

A la courte paille l’on tire.

Le plus courte, le patron l’a.

--«Hohé! des mousses du navire,

Le plus brave me sauvera!

Miette et Noré · 第 7 / 12 段