Eh, pardi! quand on a le beau mal des vingt ans,
Qu’on se donne plusieurs amours dans un printemps,
Et qu’on s’est fait voleur de filles sur les routes,
Comment faire,--voyons,--pour les épouser toutes!
Pourtant si le malheur... impossible!... était vrai,...
Mais il n’est pas vrai!--non,--mais enfin,--que ferait
Miette?... A cette idée, elle se sent en elle
Comme un coup de colère, une force nouvelle,
Une indignation dont tout le sang lui bout!...
Sans doute qu’elle irait alors, poussée à bout,
Lui parler comme il faut, à ce gueux, tête à tête!
... «Mais non, il a le droit d’oublier!... je suis bête!»
... Mars fuit, avril s’en va; le joli mois de mai
Avec les rossignols revient, tout parfumé.
Et voici juste un an qu’au bord de la rivière
L’aubépine au courant donnait sa fleur première
Et que Mion la vit, présage de malheur,
Noyée au fil de l’eau, la blanche et triste fleur!
--«... Tôt! dit l’oncle un matin; tôt, ma fille! es-tu prête?
Le vent souffle bon frais; la Camargue est en fête;
Le bateau du collègue attend.--On part demain!»
Elle songe: «Dieu va sur moi tendre sa main;
Dieu lui-même, de sûr, m’ordonne ce voyage.
Les saintes m’aideront, voudront mon mariage...
Oui, par vous, le malheur que m’a prédit Finon,
O saintes! ne sera qu’un rêve du démon!»
Ils sont sur le beau brick le _Suffren_, capitaine
Fournier, un vieux marin de vieillesse incertaine
Que depuis soixante ans la mer a ballotté
Du royaume du Phoque à l’empire du Thé,
Toujours content, qu’il ait ou non le vent en poupe.
Son fils Toussaint,--depuis qu’il mange seul la soupe,
L’a suivi sur son bord, beau petit de vingt ans
Que tourmente beaucoup son âge de printemps
Et qui, voyant Miette, a songé dans lui-même,
Sur-le-champ: «Je la veux pour ma femme, je l’aime!...
Mais nous aurions dû faire un voyage plus long!»
Bon vent frais. Le _Suffren_ est parti de Toulon.
Il vient d’y débarquer des blés,--une fortune,--
Devant le vieux balcon de la maison commune,
Que soutiennent les deux portefaix du Puget
Vers lesquels ce matin son beaupré s’allongeait.
Il eut bien quelque mal à sortir de la rade,
Mais maintenant il va comme à la promenade;
L’oncle François, content, le fait voir à son air,
Et vif comme un marsouin, il respire la mer.
Mion n’a point de peur.--François dit:--«C’est ma nièce!
Bon sang ne peut mentir... c’est une fine pièce:
Ça ne craint pas la mer! D’ailleurs pas de danger!
Que le bateau chavire,--on la verra nager!»
Sous son voile argenté de brume soleilleuse,
Luit dans le clair matin la côte merveilleuse,
Depuis les îles d’Or, la presqu’île de Gien,
Faron gris sur Toulon, Six-Fours--qui se voit bien!--
Et Bandol,--jusqu’au Bec de l’Aigle qui se penche
Vers la Ciotat, au bord du flot bleu toute blanche.
Ici la vague bat des falaises de roc
Qui droites, peu à peu se creusent par le choc;
Elle brode plus loin la courbe de la plage,
Et, dans les golfes pleins de bateaux au mouillage
Elle s’en va lécher sur les roches du bord
Les pins dont la racine au plein soleil se tord;
Et sur les penchants doux comme sur la falaise
La vigne s’étageant mûrit partout à l’aise,
Offrant au vent d’Afrique, exposant au Midi
Sous le pampre en festons son beau fruit attiédi.
Au flanc roux des coteaux taillés en étagères
La verdure suspend ses dentelles légères,
Figuiers et câpriers, palmiers de loin en loin,
Et l’oranger blotti dans le plus chaud recoin.
Là-bas, sur l’Océan, par l’assaut des marées
Croulent en blocs noircis les côtes déchirées,
Et le flot règne seul sur le rivage amer...
Ici c’est un jardin qui descend à la mer.
Elle est là, sur la mer, pas ailleurs, la Provence!
Le Flot bleu court vers elle, elle vers lui s’avance.
Rois tous deux, l’un vers l’autre ils viennent en chantant,
Lui sous le bleu manteau de lumière éclatant,
Les vaisseaux dans ses mains et couronné d’écume,
Elle avec son bouquet dont tout l’air se parfume.
Même dans la colère il la caresse encor,
Et n’ose rien ôter à sa parure d’or;
Elle, venant à lui sans changer de visage,
Garde jusqu’en ses bras la fleur de son corsage!
Mais c’est sa fiancée. Ils s’aiment. Leurs amours
Font ce bruit de baisers que l’on entend toujours!
Au vent d’Est nuageux la mer se faisait grise.
Toutes voiles dehors le brick suivait la brise,
Et sur le pont nos gens,--assis, debout, fumant,--
Regardaient le rivage et causaient doucement.
Le patron admirait son brick filant grand largue,
Miette se voyait arrivée en Camargue,
Toussaint, la dévorant des yeux, brûlé d’amour,
Cherchait l’occasion de lui faire sa cour,
Et François, bénissant leur mariage en rêve,
Bâtissait leur maison--sur un point de la grève
Qu’il savait--à son goût, au fond d’un petit port,
Où chassant et pêchant il attendrait la mort.
--«... Est-ce que, dit Mion, la mer sera méchante?»
--«Non... mais de se fier aux chansons qu’elle chante,
On aurait tort,--surtout s’il nous vient du mistral!
Quand il souffle dans son porte-voix, on est mal.
Tenez, j’ai traversé, par ce vent du tonnerre,
Le golfe du Lion fréquentes fois... Misère!
Là, si la mer montait égale avec le vent,
Nos vaisseaux les plus gros y resteraient souvent!...
Mais elle n’y vient pas de très loin; de Port-Vendre,
Par là; c’est ce qui fait que l’on peut se défendre!»
--«Toi, dit François, tu n’as rien vu de si mauvais
Que les glaces là-bas au pôle, non jamais!
Sur la _Zélée_, avec d’Urville, étant novice,
J’ai commencé par là quarante ans de service...
Ce que c’est que la vie et par où nous passons!
Figurez-vous qu’on marche entre de hauts glaçons...
Tenez, imaginez les gorges d’Ollioules
En glace! sans genêts pardi! ni farigoules!
Mais avec des ours blancs pour lapins!... Un malheur!
J’en ai vu des pays... Té, voilà le meilleur!...»
Et François étendait la main vers le rivage.
Le brick passait devant Bandol, le beau village
Qui chante,--martelant, dès l’heure du réveil,
Ses tonneaux, et bêchant l’immortelle au soleil.
Fournier dit: «Ce Dumont d’Urville? on le renomme;
La mort l’a pris trop tôt; c’était un bien bon homme...
Était-il de Marseille ou de Toulon?»--«Du Nord,
Je crois,... mais, dit François, pour être brave et fort
Penses-tu qu’avant tout il faut être des nôtres?
Tiens,--en mer, les Bretons passent avant nous autres;
Suffren peut saluer Jean Bart!»--Et sur ce mot,
François toucha son vieux bonnet de matelot.
--«Allons! cria Fournier, voilà que le vent vire!
Et nous allons l’avoir sur le nez du navire!»
Puis au bout d’un moment: «Pour sûr, c’est du mistral
Qui se prépare. On va danser.--Souffle, brutal!»
«L’Océan, reprit-il, est un mâle: on l’appelle
Océan; mais chez nous la mer est bien femelle,
La gueuse! Et j’aime mieux l’autre avec son grand dos,
Sa longue-grosse lame et ses montagnes d’eaux,
Que celle-ci, la chatte, avec ses pattes douces,
Sa lame courte et vive et ses brusques secousses!...
Tenez, sentez-vous pas qu’il semble, coups sur coups,--
Flouc! flouc! plaf!--que la mer manque toute sous nous?»
Il fallut relâcher le soir même à Marseille,
Le vent l’ayant voulu... Toujours jeune et si vieille,
La ville apparaissait, dans le calme du soir,
Magnifique, et Miette, heureuse de la voir,
Battait des mains disant: «Que c’est beau! qu’elle est riche!»
Les rochers, les villas dentelaient sa corniche;
Tous les vitraux lançaient des éclairs d’or vivant;
Et les platanes verts, touffus, chantant au vent,
Venaient jusqu’à la mer en larges avenues;
La jetée écumait, et dans l’éclat des nues,
Sur son haut mamelon, la Notre-Dame d’or
Reluisait, protégeant les mâts pressés du port.
--«... Si vous saviez comment Marseille fut bâtie?»
Dit Toussaint,--et Mion, leste à la repartie:
«Elle n’a pas poussé, je parie, en un jour!»
Il répondit: «Marseille est l’enfant de l’amour!»
Et se tut: il était gêné près de la fille.
Mais étant attablés, le soir, comme en famille,
Il lui vint en l’esprit de faire son savant,
Et prenant un bouquin qu’il feuilletait souvent,
Le seul livre du bord,--dépareillé,--de lire
A haute voix, voulant que Miette l’admire.
--«Bien pensé, se disait François, c’est un mâtin!...
Mais au moins, cria-t-il, ça n’est pas en latin?»
--«Non, en français.»--«Tant mieux!» Mion prit la parole:
--«Moi,--le français, je l’aime; on l’apprend à l’école.
Dans les Crèches et dans nos Chansons en patois
C’est le parler de Dieu, des Anges et des Rois...»
C’était après souper, sur le pont, sous les voiles
Qui séchaient dans le ciel sans brise et plein d’étoiles.
Devant eux mille mâts pressés semblaient un bois...
Toussaint, près du fanal, lisait,--soignant sa voix:
--«ENVIRON six cents ans avant l’ère chrétienne,
Des Phocéens, quittant la mer Ionienne,
Arrivèrent d’abord près du Tibre romain,
Puis, poursuivant le long des côtes leur chemin,
Parvinrent jusqu’au Rhône, et là, pleins d’allégresse,
Trouvant ce beau pays aussi beau que la Grèce,
Demandèrent au roi Nannus, chef redouté,
Le droit d’établir là leur tente, et leur cité.
«Justement Nannus, roi des Ségobriges, père
De Gyptis, glorieux de son peuple prospère,
Par la guerre affermi, dans la paix triomphant,
Célébrait le repas de noces de l’enfant.
Et durant ce repas,--telle était la coutume,--
C’est Gyptis qui devait, blonde en son blanc costume,
Parmi les conviés choisir selon son cœur,
En offrant, toute pleine, une coupe au vainqueur.
«Le chef des Phocéens, Protis, prit place à table
Parmi les fiers guerriers du prince redoutable,
Tous Gaulois bien armés, farouches, presque nus,
De qui les arts n’étaient pas encore connus.
«Au milieu du repas, la jeune souveraine,
Gyptis, entra,--tenant en main la coupe pleine.
Ses yeux clairs rappelaient l’eau de la coupe d’or;
La coupe reluisait, ses cheveux plus encor;
Et Gyptis regarda lentement l’assemblée,
Vit l’inconnu Protis,--et, doucement troublée,
Blanche, marcha vers lui, qui ne savait pourquoi,
Et dit: «Je vous choisis pour époux. Buvez, roi!»
«Elle c’était la Gaule, et lui c’était la Grèce.
Ils n’eurent qu’à se voir pour sentir leur tendresse
Et de ces noces d’or naquit, en souriant,
MASSILIA, la sœur des reines d’Orient.»
«... O Miette! avez-vous bien compris mon histoire?»
--«Il va te demander de lui servir à boire!»
Dit François,--qui lui mit le fiasque dans la main!
Mais elle:--«Excusez-moi; je suis lasse. A demain.»
Toussaint resta confus...--«Voyez-vous la petite!
Dit François; mais aussi nous allons un peu vite.»
--«C’est juste, dit Toussaint; plus tard je parlerai...»
Lorsque parlait Toussaint, Mion songeait: Noré!
TROISIÈME PARTIE
CHANT IV
LA CAMARGUE
PRÉLUDE
LE RHONE
LE RHONE
PRÉLUDE
Là-haut, près la noble Genève,
Au pied des monts--il est d’azur,
Mais chez nous, où son cours s’achève,
C’est un fleuve de limon pur!
Le cheval à crinière jaune,
Nez écumeux, front de taureau,
C’est le Rhône indompté, le Rhône,
Couleur d’or et de bon terreau!
Il bondit, galope et dévale;
Et de lui voir les reins si forts,
--Nez au vent, hennit la cavale
Qui venait boire sur ses bords!
Les ardents troupeaux qu’il abreuve,
Les taureaux noirs, les chevaux blancs,
--De humer l’air qui vient du fleuve,
Sentent l’amour gonfler leurs flancs.
Le Mistral fou qui le chevauche
Est son égal, non son vainqueur!
Et la Provence est sur sa gauche:
La gauche est le côté du cœur!
La Durance,--qui n’est pas morte!--
Veut ce vieux mâle pour époux...
Elle l’atteint;--et lui l’emporte!
Ils mêlent leurs lits de cailloux.
Ses fureurs avec l’amoureuse
Ont laissé ce désert brûlant,
Lit de noces, la Crau pierreuse,
Faite des cailloux du mont Blanc!
Ah! qu’il est brave, le beau fleuve!
Vieux chemin qui court à la mer
En lutte avec la force neuve
Des locomotives de fer!
Plus d’une barque y court grand largue
Portant blés et vins qu’il a faits,
Et c’est lui qui fit la Camargue,
Et, du coup, les bœufs camarguais!
Il a fait Lyon et Valence,
Arles, voisine d’Avignon,
Et lorsqu’à la mer il se lance,
Il lui fait peur, le compagnon!
... Le cheval à crinière jaune,
Nez écumeux, front de taureau,
C’est le Rhône indompté, le Rhône,
Couleur d’or et de bon terreau!
CHANT IV
LA CAMARGUE
Avant l’amour, le cœur du jeune homme est pareil
A la terre qui rêve espérant le soleil.
Le ciel d’aube est tout pâle; à peine un buisson bouge,
Puis, au-dessus des monts, le ciel se raie en rouge...
Et la terre frissonne... Ainsi, dans les vingt ans,
Les hommes au sang jeune, aux cœurs chauds, bien battants,
Sentent déjà l’amour sans connaître l’amante.
Un frisson les agite; un rêve les tourmente.
Puis tout à coup la fille apparaît; il fait jour!
Et l’être tressaillant s’éveille en plein amour.
Toussaint se disait donc: «L’amour m’a saisi l’âme
Comme un coup de soleil! Oh,--je l’aurai pour femme!»
Mais la vie est un jeu du sort, où les baisers
Et les désirs du cœur volent entrecroisés,
Souvent perdus pour ceux à qui tu les envoies.
L’échange est difficile, et rares sont nos joies.
Miette, à son réveil sur le brick matinal,
Revit Marseille, ouvrant au port comme un canal
Sa riche Cannebière, où les tentes de toiles
S’enflaient aux brises,--sœurs sédentaires des voiles.
... On dirait que si près de la mer vaste, à voir
La toile sur les mâts vibrants s’enfler d’espoir,
Elles veulent, rêvant Stamboul et l’Amérique,
Tous les miroitements d’un sillage féerique,
La vie aventureuse et l’inconnu lointain,
Entraîner lentement, sur les flots, un matin,
Les maisons tout d’un coup en pleine mer flottantes,...
Et voilà le désir qui soulève les tentes!
... Restez, marchands du port, restez dans les maisons!
Vos maux seraient pareils sur tous les horizons;
Nous ne devons pas tous faire le tour du monde!...
Les voiles vous diront comment la terre est ronde,
Et que leur bon moment c’est encor le retour.
Goûtez,--dans le repos,--le travail et l’amour.
--«... Si notre chant français s’appelle _Marseillaise_,
C’est que les Marseillais n’ont point la voix mauvaise,
Et ne l’ayant pas fait ils l’ont le mieux chanté!»
Ainsi parlait Toussaint, par son brick emporté;
Et Toussaint parlait d’or. C’est une bonne gloire
D’avoir bien dit un chant qui dit toute une histoire!
Écrits, les mots sont morts, mais dans le souffle et l’air
Ils ont tout leur esprit, sur les lèvres de chair!
Le beau de leur destin, c’est d’aller par le monde
Calmant, troublant les cœurs comme le vent fait l’onde,
Volant de bouche en bouche, et, portés par la voix,
Tenant sous leur pouvoir tout un peuple à la fois.
Quand le _Suffren_, par un bon vent, quitta Marseille,
Sur le pont--des poissons sautaient dans leur corbeille,
Congres et loups pêchés par l’équipage à bord,
Et d’autres, achetés à des pêcheurs du port,
Rascasses, rouquiers, sars, langoustes et dorades,
«Deux jours de bouillabaisse enfin! mes camarades,»
Disait le vieux patron aux hommes enchantés...
Et le brick revoyait les rocs diamantés,
Les calanques, tendant leurs beaux bras aux chaloupes,
Les grands pins-parasols qui dominent par groupes,
Les chênes-verts penchant volontiers vers la mer,
Les villas au soleil respirant le bon air,
Blanches sous les festons frémissants de la treille,
Et tandis que fuyait derrière lui Marseille
Les hauts mâts et les monts tout perle et diamant,
La côte au loin suivait comme un enchantement.
Le brick y voit courir dans la pinède verte,
Apparus,--disparus tout à coup sous la Nerthe,--
Les trains de fer, serpents sifflants, soufflant le feu,
Lançant un blanc nuage épars dans l’air tout bleu.
Il voit Séon la rouge, avec sa terre à briques,
Les Salins scintillants par carrés symétriques,
La Venise du Sud, Martigues, dont on rit,
Mais qui, tranquille, et sans penser aux gens d’esprit,
Entre l’étang de Berre et la mer bleue assise,
Rit d’être pauvre, heureuse et belle,--quoi qu’on dise...
C’est un nid de pêcheurs,--reflétant dans les eaux
Cent voiles, comme autant d’ailes de grands oiseaux;
Voyez; une eau bouillie avec la rousse écorce
Des pins, leur a donné sa couleur et sa force,
Et dans ces voiles d’or, seins gonflés et vivants,
L’âme heureuse des pins murmure encore aux vents.
Ils sont beaux, nos pêcheurs!--Les uns tirent à terre
Le grand filet, qui sort des flots pleins de mystère,
Emperlé, secoué par leurs bras vigoureux.
Les autres, en bateau, le traînent derrière eux
Et balayent les fonds d’algues et de rocailles.
D’autres prennent les thons dans de plus grandes mailles;
C’est la madrague: on voit de la queue et du dos
Les thons luire et bondir, flots vivants sur les flots.
Et puis, tous les petits pêcheurs de la cannette,
Leurs roseaux dépassant de cinq mètres leur tête,
Immobiles, debout, assis sur les rochers,
Suivent du rêve au loin les navires penchés.
--Leur panier sur l’épaule, une main sur la hanche,
Ceux-ci courent, pieds nus, dans la grand’route blanche,
Deux, trois heures,--afin de verser les premiers
Aux villes, des poissons sautants dans les paniers!
--Plus d’un pêche au flambeau par les nuits sans étoiles,
Et tous ont des bras forts, dorés comme les voiles!
... O mon pays d’amour! Dans ma joie à t’aimer,
De ce qui te fait beau je voudrais tout nommer!
Et la Camargue enfin parut dans un mirage,
Et Miette se vit au bout de son voyage
Quand le brick dépassa le canal Saint-Louis,
Et le grand Rhône, ardent à ses yeux éblouis.
Là-bas, le petit Rhône au soleil luit de même.
Le fleuve en ses deux bras presse l’île qu’il aime,
Et de ces mêmes bras il tient,--droits dans la nuit,
Dans les vents, il tient bon,--sur la lame et le bruit,--
De ses poings de colosse aux puissantes étreintes,
Le phare Pharamand et le phare des Saintes,
Flambeaux géants qu’il garde allumés sur ce bord
Pour protéger la Vie,--et qui veillent sa mort!
La Camargue apparaît, la lande verte et jaune
Faite des flots de sable entassés par le Rhône
Qui la porte en avant pour repousser la mer,
Quand il sent que déjà le vent lui vient amer
Et qu’il va se noyer aux grandes ondes bleues.
La lande fuit là-bas, loin, loin, durant des lieues,
Plate, luisante, avec ses lacs et ses marais
Fiévreux, où la tortue en vain cherche le frais.
Sur ces bords chauds, fangeux, désolés et fertiles,
Les tamaris noués rampent comme reptiles.
Naissant et renaissant des eaux, le moucheron,
Qui suit bêtes et gens, par bandes danse en rond
Dans l’air chargé de sel, de miasmes et de fièvre.
Les enfants du pays, la pâleur sur la lèvre,
De trop près dans leurs jeux ont respiré d’abord
Ce sol d’où le fécond soleil tire la mort!
Et seuls les noirs taureaux et les chevaux sauvages
Mangent la saine vie à flots sur ces rivages,
Ruminant avec l’herbe et mâchant avec l’air
Les vigueurs du mistral, du Rhône et de la mer.
Et tel est leur amour pour l’ardent pâturage,
Que, tirés de leur île, on les voit à la nage
Traverser le grand Rhône,--et l’écume aux naseaux,
Mugissants, défier ses mugissantes eaux!
Ils sont vaillants aussi, fils aussi du vieux Rhône,
Les pasteurs de taureaux dont la selle est un trône,
Et le sceptre un trident, les rois de ce désert,
Sur leurs petits chevaux maigres, aux pieds sans fer,
Selle arabe, étriers fermés et crins incultes,
Bruns quand ils naissent, gris plus tard et blancs adultes.
La corde suspendue et roulée aux arçons
Est en poil de leur queue,--et les rudes garçons
Qui poussent ces chevaux pleins de nerf et de grâce
Sont comme eux Provençaux et Sarrazins de race...
Et c’est beau, sur la mer, quand le soleil se fond,
De voir la plaine,--avec les Saintes dans le fond
A l’abri du clocher crénelé qui nous parle
Des temps où le païen remontait jusqu’en Arle,
Où pour le repousser l’église de ce bord,
L’église même avait ses machines de mort,
C’est beau de voir la nue au loin qu’un rayon perce,
Les arbres confondus qu’un mirage renverse,
Les marais et le fleuve et la mer--rougissant
Comme un champ de bataille inondé par le sang,
Et dans la pourpre obscure, où tout s’abîme et nage,
De voir, grandis au loin par l’effet du mirage,
Deux bouviers camarguais, sur leurs chevaux ardents,
Gouverner cent taureaux du bout de leurs tridents!
La Camargue apparaît entre les bras du Rhône.
Sur l’Est la vaste Crau, non moins plate et plus jaune,
Toute pelée, étend son désert de cailloux
Où pousse une herbe courte, un gramen sec et roux
Que les troupeaux, perdus d’espaces en espaces,
Coupent avidement avec leurs dents voraces,
Chassant pour découvrir çà et là les brins verts
Le galet protecteur qui les a recouverts,
Tandis que les labris, les chiens au long poil rude,
Veillent sur eux, et que,--droit dans sa quiétude,--
Son bâton à la main, l’âme flottante au vent,
Le pâtre au grand chapeau les oublie en rêvant.
L’été, quand ces troupeaux, rassemblés en armée,
Regagnent l’Alpe fraîche où l’herbe est parfumée,
Muet, donnant à peine à ses chiens un conseil,
Il les suit, l’âme errante et mêlée au soleil.
Mais c’est là, dans la Crau si vaste et si paisible
Qu’il semble un roi pasteur des âges de la Bible,
Le pâtre, quand debout, du long manteau couvert,
Sceptre en main,--il regarde au loin, dans son désert!
La Camargue et la Crau, filles du Rhône libre,
Sont libres! Le Mistral, c’est leur âme qui vibre!
Et le Champ de cailloux et l’Ile au sol bourbeux
N’ont pour rois que le pâtre et le gardeur de bœufs!
La mer jadis venait jusqu’à la Crau peut-être,
Mais le Rhône aux reins forts, qui ne veut pas de maître,
Partout rongeant toujours ses bords, plaines et monts,
Charrie obstinément sables, pierres, limons,
Et, se sentant mourir, de ses deux bras d’Hercule
Les chasse devant lui--dans la mer qui recule!
Et même lorsqu’enfin il est pris dans la mer,
On peut le voir, un temps encor, terrible et fier,
Avec des cris que ceux des vagues feront taire,
Dans l’eau couleur d’azur--marcher, couleur de terre!
O notre père ardent, vieux Rhône limoneux!
C’est ton orgueil, c’est toi que tes fils ont en eux,
Fleuve plein de terreau fécond--et de lumière,
Dont le Mistral jaloux tord et mord la crinière,
Cheval au sang mêlé du sang des taureaux forts,
Qui te laisses monter,--mais sans bride et sans mors!
Un jour, m’étant baigné, Rhône, dans tes eaux rousses,
Je conçus tes vertus formidables et douces,
Et je chantai, le soir,--d’un accent plus nerveux,
Le Rhône même, avec du Rhône à mes cheveux!
Où le Rhône finit peut finir la montagne!
Jusqu’à la mer le nom des Alpes l’accompagne;
Les Alpes l’ont vu naître aux blancs glaciers du Nord:
Les Alpilles, de loin, le suivent vers la mort,
De leurs pics déclinants où le soleil éclate
Dentelant l’horizon de la Crau nue et plate.
Tel apparaît de loin, de la mer, aux vaisseaux,
Ce pays que le Rhône a créé de ses eaux,
Que de ses eaux sans cesse il accroît et féconde,
Le bon père,--l’aïeul dont le dos porte un monde!
--«... La fête est dans trois jours. Allons chez nous d’abord,
Dit Toussaint. Avec lui François était d’accord.
Un char à bancs les prit pour traverser la plaine.
Toussaint parlait beaucoup... Mion parlait à peine.
Parfois ils traversaient de noirs troupeaux de bœufs
Debout, couchés, rêvant, sur les ajoncs bourbeux
Et ruminant le sel et les plantes amères.
--«J’ai peur!» disait Mion.--«N’ayez peur que des mères,
Quand elles ont le veau!» disait, fleurette aux dents,
Leur voiturin,--fouettant deux camarguais ardents.
Des groupes de taureaux sur le bord de leur route
L’herbe pendante au mufle et l’oreille à l’écoute,
Les regardaient venir,--puis lents mais curieux,
Tournaient la tête afin de les suivre des yeux...
Plus loin, deux, trois poulains, queue au vent, tête haute,
Pris d’une peur d’enfants, détalaient côte à côte...
Sylveréal passa, bouquet de pins-pignons
A dômes réguliers comme des champignons;
Puis ils virent un char qui portait vers les villes
Les poissons des étangs, carpes, muges, anguilles;
Puis Toussaint salua la cure de Boismeaux,
Le château dans le parc où frêne, chêne, ormeaux,
Platanes et sapins embrouillent leurs ramures...
Un double souvenir chante dans ces murmures.
Les bouviers de Camargue ont connu Miollis,
L’évêque...--Ame suave et droite comme un lis,
Évêque, par ma voix la Provence te loue!--
Et son frère,--qui fut gouverneur de Mantoue,
Vécut ici.--Soldat que touchait la Beauté,
Il accrut d’un laurier dans le marbre sculpté
Sous les lauriers d’Andès le tombeau de Virgile.
O souvenir tressé de gloire et d’évangile!
Un accident survint; le palonnier rompit.
Lombard, le voiturin, d’un air triste, leur dit:
«C’était le palonnier de Monseigneur!»--Brave homme!
Il a fréquentes fois conduit, comme il le nomme,
Monseigneur. Il l’a vu là-haut, dans l’évêché,
A Digne, doux au pauvre et clément au péché...
Et Lombard à Toussaint conta cette aventure: