O minute de mort qui contient tout l’oubli!

Ce n’est pas le printemps; pourtant vous êtes vertes,

Plantes dont autour d’eux les tombes sont couvertes!

L’oiseau n’a pas son nid; pourtant il a chanté!

C’est de voir tant d’amour, de force et de beauté.

... O moines qui dormez, bras croisés, sous la terre,

Dans la ruine en fleur du cloître solitaire,

O cloître fait exprès pour attrister le jour,

Tombeaux!--vous voilà donc les témoins de l’amour!

Ils avaient dit: «La femme est comme un vase immonde,

Plein de péché. L’amour est le crime du monde.

Satan, le monstre vert, est partout: fuyons-le!

Fuyons tout ce qui plaît aux regards, azur bleu,

Roses roses, blancheurs d’enfants, rires des vierges,

Et vivons dans la tombe à la lueur des cierges.»

Tels, sous le capuchon, blêmes, le front penché,

Frappant un cœur saignant des désirs du péché,

Cilice au flanc, rosaire aux doigts, ceints d’une corde,

Murmurant nuit et jour: «Seigneur, miséricorde!»

Pour mériter la joie et le ciel des élus,

Pour vivre après ce monde, ils ne vécurent plus.

Elle est venue un jour vous toucher de son aile,

Moines, la pâle Mort, votre amante éternelle!

Elle a pressé vos yeux avec son doigt de plomb,

Et baisé votre lèvre, et baisé votre front.

Que vous a-t-elle dit, aux nuits de ses approches,

Quand le _Dies iræ_ pleurait avec les cloches,

Moines? Qu’a-t-elle fait pour vous qui l’aimiez tant?

Dans son lit--dormez-vous avec le cœur content?

Fîtes-vous bien, vivants, d’avoir pour fiancée

Cette grande ombre, en deuil comme votre pensée,

Quand plein de désir d’elle et de crainte à la fois,

La redoutant du cœur, l’appelant de la voix,

Vous disiez à Celui qui demandera compte:

«Reste avec nous, Seigneur! parce que la nuit monte»?

O moines, nul ne sait!--Mais si le noir couvent

En ce jour appartient à l’air libre et vivant,

Aux oiseaux dont frémit la verdure immortelle,

C’est Elle, votre amour, qui l’a voulu! c’est Elle,--

Pour qui vous habitiez dans l’ombre,--c’est la Mort

Qui, heurtant votre seuil familier d’un pied fort,

A fait taire à jamais vos matines funèbres,

Et qui, crevant à jour vos voûtes de ténèbres,

Livre aujourd’hui, pendant votre profond sommeil,

Vos tombes à l’amour, tout le cloître au soleil!

Mais lui, le couple heureux, voit-il son sacrilège?

Ils sont jeunes. Cela dit tout; que vous dirais-je?

... Si le soupir d’amour vous effleure un cheveu,

Étant jeune, on frissonne et l’on est avec Dieu.

O puissance d’amour! Amour dans la jeunesse!

Le monde, si c’est toi qui veux qu’il disparaisse,

Disparaît!--Elle avait pourtant assez souffert,

Miette, pour l’amour qui maintenant la perd!

Des soucis, des chagrins et de la jalousie

Elle avait eu pourtant la part qui rassasie!

Eh bien! non, tout cela, voyez-vous, n’était rien!

Amour! poison d’oubli! fait de mal et de bien!

Qui peut y résister? qu’est-il? qui peut répondre?

Le monde y jetterait son âme pour la fondre

S’il n’avait pas la peur d’un Dieu prêt à punir,

Et dans ce qui fait naître il voudrait se finir!

Le gros chien de Noré, Flambeau, levant la tête,

Accourut, jappant clair, sautant, la queue en fête...

Et tout à coup Mion, de ses yeux grands ouverts,

Regarda de nouveau les murs, les lierres verts,

Cette terre de tombe et ces arceaux, les ombres

Au fond du cloître, et vit dans un mur en décombres,

Par un grand trou béant,--le midi, le plein air,

Saint-Tropez tout là-bas qui luisait sur la mer,

Et, se sentant venir une honte profonde,

Pleura de se revoir encore de ce monde.

DEUXIÈME PARTIE

CHANT V

LE FOULARD ROUGE

PRÉLUDE

LE CŒUR AU VENT

LE CŒUR AU VENT

PRÉLUDE

J’ai fait de mon cœur trois morceaux,

Et pourquoi? pour une parole!

Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole!

Le premier morceau qui s’envole

Ce fut pour les nids des oiseaux.

Vole mon cœur en trois morceaux,

Vole mon cœur, vers l’oiseau vole!

J’ai mis mon cœur en trois lambeaux

Pour un baiser qui me rend folle.

Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole

Le second morceau qui s’envole

S’accroche aux buissons des tombeaux.

Vole mon cœur en trois lambeaux,

Vole mon cœur, au tombeau vole!

En trois lambeaux, en trois morceaux,

J’ai mis mon cœur et m’en désole.

Vole, vole, vole, ah! mon cœur vole!

Le troisième morceau qui vole

N’est pas pour vous, oiseaux, tombeaux.

C’est pour qui m’a fait tous mes maux!

Vers mon ami mon cœur s’envole!

CHANT V

LE FOULARD ROUGE

Et maintenant, Noré, que te sens-tu dans l’âme?

As-tu changé d’idée? as-tu choisi ta femme?

L’amour de cette enfant, l’amour vrai, l’amour fort,

Entre-t-il dans ton cœur? ou ton cœur est-il mort?...

Il n’est pas même né, le cœur d’homme en toi-même,

Garçon! tu ne sais pas encor comment on aime.

Tu n’as que tes vingt ans encor, un sang trop chaud,

Mais pour aimer c’est plus, mieux que cela qu’il faut:

Il faut peine et pitié, comme Miette!--En somme,

Elle est déjà plus femme, elle, que tu n’es homme.

Tu n’as pas réfléchi sur toi-même, garçon.

Tu vis, bras au travail, esprit à la chanson,

Mais en riche après tout, sans connaître de peine,

Et tu suis ton plaisir où le hasard te mène.

Pourtant tu n’es pas sot, certes non, ni méchant,

Fier Noré; tout d’abord on t’aime en t’approchant;

Mais ton cœur n’est pas fait, ton âme n’est pas faite;

Le bon conseil se fausse en entrant dans ta tête,

Et tu ne guides point tes instincts emportés!

Tantôt, lorsqu’en sueur, tous les sens agités,

Tu l’as prise en tes bras, l’enfant, comme une proie,

Ton cœur de chair battait à se briser de joie!

Mais ta jeunesse seule a commandé ton sang;

Seule elle enflait ton sein de son soupir puissant,

Et seule te faisait une beauté sauvage,

Quand l’amour de Miette éclairait son visage.

Ah! si tu n’en sais rien, un jour tu le sauras

Qu’un brave cœur battait sur le tien dans tes bras,

Et quand ton jour viendra d’approfondir les choses,

Tu comprendras quels mots gardaient les lèvres closes

Où Miette t’offrait sa vie avec l’amour.

En attendant,--sois dur! Il viendra bien, ton jour.

Un coup de feu sonna dans les échos des roches,

Et Noré, qui craignait les pleurs et les reproches,

Dit: «Je dois m’en aller, rejoindre les amis.»

Dans ses yeux grands ouverts qui semblent endormis

Elle sèche ses pleurs, regardant comme en rêve

Noré qui dit: «Je pars, il le faut;» et soulève

Un lierre,--et disparaît, sifflant son chien Flambeau,

Et Miette se voit seule dans ce tombeau.

Pour la seconde fois alors son cœur éclate;

Elle mouille de pleurs le foulard écarlate,

Le mord,--et le pressant déchiré dans sa main:

«Ah! si ce bœuf m’avait massacrée en chemin,

En voyant ta couleur de sang! si j’étais morte,

O présent de malheur, parce que je te porte,

Maintenant je serais en paix sur le coteau,

Comme ce pauvre bœuf mort en désirant l’eau!»

Car elle comprend bien, maintenant qu’elle y songe,

Qu’il n’a pas même dit: «Je t’aime,» par mensonge;

Non; il l’a seulement emportée en courant

Comme un loup fait, la nuit, d’une brebis qu’il prend,

Et la peur et l’amour lui troublaient tant la tête

Qu’elle n’y voyait plus, et sa misère est faite!

Après tout, son malheur, jusqu’ici, n’était rien.

Elle aimait sans espoir quelqu’un trop riche en bien,

Elle trop pauvre, avec un père qu’on méprise;

Elle n’avait donné qu’un baiser par surprise,

Et reçu ce maudit mouchoir en souvenir;

Rien de plus; si cela l’avait tant fait souffrir

Ce n’était que de crainte et d’amour,--des idées!

Les choses pouvaient être encore accommodées,

Jusqu’ici; rien n’était perdu; tout son tourment,

Noré pouvait encor l’effacer en l’aimant;

Rien ne montrait encor qu’un beau jour, fait plus sage,

Noré ne lui vînt pas parler de mariage;

Et ne le fît-il pas, au fond de son ennui,

Malgré tous les malheurs qui lui venaient de lui,

Et les mauvaises gens qui mentaient sur son compte,

Après tout, elle était malheureuse, sans honte,

Tandis que maintenant,... pardonnez-lui, mon Dieu!

A l’air froid dont Noré vient de lui dire adieu,

Elle a compris d’un coup sa misère et sa faute!

Elle ne pourra plus marcher la tête haute,

Et se sentir l’orgueil d’elle-même! aï! Seigneur!

Ce galant sans amour l’a faite sans honneur!

Tous les garçons sont fiers d’être la force même.

Vous êtes, vous, la grâce,--et la force vous aime,

Jeunes filles!--Pourtant, quand ils vous parleront

Si bas que la rougeur vous couvrira le front,

Quand ils vous diront: «Viens, ce soir, à la fontaine,

Ou près du bois,» alors,--chose étrange et certaine,--

Ces forts ayant perdu leur force en vous aimant,

Ce qu’ils voudront de vous pour vous chérir vraiment,

Filles,--c’est qu’au désir de feu qui les emporte,

Votre grâce d’enfant s’oppose, et soit plus forte!

De ce qu’ils demandaient le refus leur est cher.

C’est le secret de Dieu; le secret de la chair.

Repousse donc l’amant pour être épouse, fille.

Sois plus forte que lui,--pour fonder la famille,

Ou le gueux se dira, lui qui faiblit toujours:

«J’ai peur de sa faiblesse! Elle est prompte aux amours!»

L’amour qu’il veut de toi, l’homme t’en fait un crime,

Et chargé de sa faute, il te voudrait sublime,

Parce qu’il rêve, au sein qui doit former ses fils,

La force du lion et la candeur du lis!

C’est pourquoi, si tu crains ta faiblesse, petite,

Quand il parle d’amour, marche vite, cours vite,

Va, feins de te cacher sous le saule ou l’ormeau...

Alors il t’atteindra pour t’apporter l’anneau!

Mion n’en voit pas tant dans sa pauvre pensée;

Mais le cœur tout ému, la poitrine oppressée,

Elle sent bien qu’au lieu de s’approcher de lui

Elle éloigne Noré d’elle-même aujourd’hui!

Elle pleure à sanglots, comme une Magdeleine...

L’amour vrai lui viendrait s’il pouvait voir sa peine,

Car l’amour vrai pardonne à tout,--même à l’amour!

Mais Dieu seul voit son cœur aussi pur que le jour.

Miette a sangloté si haut qu’une chouette,

Abandonnant son mur, s’envole sur sa tête,

Et Mion s’épouvante et voit dans son esprit

La tête de Finon qui s’envole et qui rit:

«Flic! flic! floc!» c’est Finon qui rit!... C’est effroyable,

Sur la terre des saints ces visions du diable!

Ah! c’est un sacrilège affreux d’avoir choisi

Pour cachette d’amour juste cet endroit-ci!...

A cette idée, elle a cru voir, frissonnant toute,

Les arceaux se donner la main! et, sous la voûte,

Les morts, tous les esprits ténébreux de l’endroit,

Paraître en cercle! Alors elle se meurt d’effroi

Au souvenir du soir de la ronde sur l’aire...

Tout le cloître à présent l’entoure avec colère!...

Mais si ses yeux troublés reviennent par hasard

Sur une herbe du mur croulant de toute part,

Sur une mouche à miel qui du lierre s’envole,

Sur un rayon,--alors tout le ciel la console!

Puis, de nouveau, l’esprit désolé de ce lieu

Souffle au fond de son cœur les menaces de Dieu.

Elle jette un regard de prière autour d’elle.

Sur les tombeaux sans croix comme l’herbe vient belle!

Comme le lierre est haut et vert sur les vieux murs!

Un merle y vient becquer un bouquet de grains mûrs.

Il picore en sifflant.--A la saison première,

Il avait fait son nid peut-être dans ce lierre,

Et bien d’autres oiseaux, chardonnerets, pinsons,

Y devaient faire un bruit de feuille et de chansons

Jusqu’au soir, depuis l’heure où l’aubette vermeille

Fait remuer partout l’arbre qui se réveille.

Mais nous, il est donc vrai qu’un jour Dieu nous punit

D’oser parler d’amour où l’oiseau fait son nid!

Et Miette, laissant de pensée en pensée

Flotter son âme triste au bruit du vent bercée,

Sent l’oubli la gagner comme lorsqu’on s’endort.

Et regardant le cloître: «Où vont-ils? vers la mort,

Tant de portiques noirs alignés à la file?

Jamais je n’en ai vu de pareils dans la ville.

A quoi pourraient servir tant de portails, sinon

A s’en aller loin, loin, dans un endroit sans nom,

Plein d’ombre,--lorsqu’on veut se perdre hors du monde?»

Ainsi fuit son esprit dans la douleur profonde,

Comme un ruisseau de rien qui se fond dans la mer.

Si grand est son chagrin, si poignant, tant amer,

Qu’il a pris en entier son cœur et sa mémoire;

Elle ne voit plus rien que sa tristesse noire;

C’est sans songer à rien qu’elle dit: «Pauvre moi,»

A force de souffrir ne sachant plus pourquoi!

Comme fait le ruisseau qui, plaintif dans sa course,

Tant qu’il va vers la mer se souvient de la source,

Mais quand la mer l’a pris, il ne se connaît plus!

Ainsi les pauvres cœurs dans la douleur perdus.

O gaîtés d’autrefois! bon rire de Miette,

Qui partout lui faisiez du travail une fête!

Ne sonnerez-vous plus dans les champs, dans les bois,

O nos vieilles chansons, si jeunes dans sa voix!

Avant qu’elle eût aimé le fier ingrat qu’elle aime,

Sa jeunesse faisait plus gai le printemps même;

Et le soleil semblait plus souriant encor

Lorsqu’en ses cheveux noirs il mêlait son fil d’or.

O chansons, mots pour rire et paroles heureuses,

Revenez sur sa bouche! Au nid, chansons peureuses!

Au nid, rire! reviens au jeune sein naissant

Qui palpite gonflé, montant et s’abaissant...

Ne reviendras-tu pas, mon beau rire à dents blanches

Qui partais dans les blés, aux moissons,--dans les branches,

Aux olives,--parmi la vigne en vendangeant!

Ou quand reviendras-tu, beau rire au son d’argent?

Elle s’est relevée. Un mur doit être proche

Que l’on voit du dehors bâti droit sur la roche,

Et si haut qu’en tombant du haut le coup est sûr!...

De quel côté, se dit Miette, est ce grand mur?

Et de nouveau, sentant sa grosse peine croître,

Ramène ses regards sur les portes du cloître

Et dit: «Laquelle va vers l’endroit que je veux?»

Mais la peur tout à coup fait frémir ses cheveux,

Lorsqu’elle voit ces mots gravés dans une pierre:

MA FAUTE S’EST COUCHÉE AVEC MOI SOUS LA TERRE.

Un moine sur sa tombe a voulu ce verset,

Et la pauvre Mion, ne sachant ce que c’est:

«Dieu parle! Il ne veut pas, dit-elle, que je meure!

Toute ma pauvre vie il faudra que je pleure!

Ah! maudit ce Noré!»--Ce nom lui revenant,

La raison de ses pleurs lui revient maintenant!

Et lui semble nouvelle! et l’étonne elle-même!

Et sa peine en augmente, et c’est ainsi qu’on aime.

Alors, offrant aux vents son foulard déchiré:

«Adieu! présent maudit! Souvenir de Noré!»

Il est en trois morceaux, le beau foulard de soie,

Écarlate, couleur de sang, couleur de joie!

«Pars au vent!» Un morceau déjà flotte dans l’air,

Le plus petit, qu’un souffle emporte vers la mer;

Un autre est déjà pris dans des touffes de lierre

Où, longtemps fatigué de pluie et de lumière,

Il ira, vienne avril, au fond de quelque nid,

Et déjà le troisième à la brise frémit

Dans la main de Mion qui pleure et le regarde,

Quand tout à coup: «Non, non! dit-elle, je te garde!»

Et quand elle eut baisé le morceau du mouchoir,

Vite en son sein le mit, craignant qu’on pût la voir.

Puis, suivant un grand coq qui passa devant elle

Avec toute sa cour qui glousse et bat de l’aile,

Sous la voûte en cailloux, bien rangés un par un

Dans ce couvent superbe où le marbre est commun,

--Car Cogolin est près, d’où vient la serpentine,--

Miette traversa les couloirs en ruine,

Et trouva dans la cour Briquet tout débâté,

La fontaine au milieu qui chantait la gaîté,

Un chien fauve, au retour de quelque chasse ardente,

Haletant et suant de sa langue pendante,

Des porcs sur un fumier, juste au bord de la cour

Où, s’ouvrant d’un côté tout entier,--à plein jour,--

Elle fait voir des dos et des dos de collines

Qui, formant vagues, vont jusqu’aux vagues marines,

Et la mer vaste, au loin, comme un miroir brisé,

Multipliant les feux de l’azur embrasé.

C’est midi. Les Arnaud attendaient sur leur porte.

--«Nous avons déjà pris ce que ton âne apporte.

Les chiens ont reconnu Briquet. D’où viens-tu, toi?»

On s’embrasse, on s’appelle; on demande pourquoi,

Comment, si l’on va bien là-bas?--«Et le compère?»

«Les beaux melons d’hiver!»--«Vous les aimez, j’espère!»

«Pardi! Mais toi, Mion, faut venir au printemps,

Quand la fraise est au bois!--Nous sommes tous contents!

Dînons!--Qu’as-tu Mion?--Mange, belle petite!»

Ah! si Mion pouvait s’en aller tout de suite!...

Mais non, il faut causer, rire d’un mot moqueur,

Manger et vivre, avec son agonie au cœur!

DEUXIÈME PARTIE

CHANT VI

DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE

PRÉLUDE

FRUITS D’HIVER

FRUITS D’HIVER

PRÉLUDE

Comme une nonnette au couvent

Lorsque la lune prend le voile;

Quand à peine une pauvre étoile

Comme un cierge vacille au vent;

Quand le soleil même s’enroule

Dans le sac gris du pénitent,

Et jette un regard mal content

Par les deux trous de la cagoule;

Quand les pâtres, vêtus de peaux,

Pour la plaine mouillée et grasse

Laissent les monts qui, blancs de glace,

Ont manteaux de brume et chapeaux;

Alors, qui met la joie à l’âme,

Quand l’aube est si proche du soir?...

--C’est le bon feu, qui nous fait voir

De petits soleils dans la flamme.

Après le feu?--La flamme encor;

C’est le calèn d’huile d’olive

Qui porte au front la clarté vive

Comme un roi sa couronne d’or.

Puis?--Le fiasque de vin sans doute,

Qui sous sa paille, simplement,

Tient caché tout le firmament,

Une étoile dans chaque goutte!

Et puis après?--C’est la Chanson,

Les contes pour pleurer ou rire...

--Oui, mais encor?--La poêle à frire!

--Oui, mais le fruit de la saison?

Ingrats, c’est la châtaigne brune

Qui sous la cendre chaude cuit,

Et nous dit, s’ouvrant avec bruit:

«La bouteille est vide. Encore une!»

La bonne compagne d’hiver,

Ne l’oublions pas, la châtaigne,

Qui s’en vient, dès que le froid règne,

Mourir vive près du feu clair.

La montagne aux villes l’envoie.

Nos petits montagnards, noircis,

Oiseaux d’hiver, moitié transis,

La vendent comme un pain de joie!

Et que d’écoliers en chemin,

Attardés et prêts aux reproches,

Sur les châtaignes, dans leurs poches,

Font chaud à leur petite main!

CHANT VI

DES CHATAIGNIERS AU MOULIN D’HUILE

--«Tu dois être aujourd’hui lasse de ton voyage;

Demeure à la maison: nous allons à l’ouvrage...»

--«Non, dit Miette, non; j’aime mieux m’en aller

Aux châtaignes, compère, avec vous travailler.»

--A ton souhait, Miette; en avant tout le monde.

La châtaigne, cet an, est pesante et bien ronde,

Et cela fait plaisir en cherchant d’être sûr

A chaque pas qu’on fait de trouver un fruit mûr.»

Et sous les châtaigniers nus presque, aux branches grises

On marche. La forêt tremble aux frissons des brises.

Quelques feuilles encor, les dernières, dans l’air

Volent, tombent, couleur de la rouille du fer.

Les sentiers en sont pleins, comme d’une litière

Sèche, rousse et bruyante,--et sans voir trou ni pierre

Chacun jusqu’aux genoux y patauge à grand bruit.

Les enfants vont devant, puis les vieux; Mion suit,

Songeant que ce bruit-là tient son âme distraite

Et que seule au logis elle eût perdu la tête,

Mais de plus, si Noré qu’elle fuyait là-bas

Jusqu’en ce lieu perdu se trouve sur ses pas,

Qu’elle agira fort bien de partir au plus vite...

«Oui, dès demain.» Ainsi raisonne la petite.

--«Eh, toi!--sais-tu pourquoi l’on a donné ce nom

Des Maures à nos bois, dans la montagne?»--«Non.»

--«Ah! ah!»--et le compère en riant fort ajoute:

«Mon père me l’a dit fréquentes fois; écoute:

Tous ces Maures, c’était les Arabes, les gens

De l’Afrique, voleurs et toujours voyageants,

Qui dans les temps passés venaient sur nos rivages

A tout moment piller et brûler nos villages.

Mes pères s’en gardaient, pardi, comme du feu!

Et bâtissaient leurs nids haut, comme Pierrefeu.

Ah! ah! les Sarrasins! c’était leur grosse crainte!...

Mon père là-dessus savait une complainte...

Ah! ah!»--«Mais vous, pourquoi, compère, en riez-vous?»

--«C’est que, ces coquins-là, lorsqu’ils faisaient leurs coups,

Ils ne manquaient jamais d’enlever quelques filles...

Ou... de leur faire peur... s’ils les trouvaient gentilles!

... Il n’aurait pas fallu t’en venir autrefois,

Tranquille, seule avec ton âne, dans nos bois...

Tu n’aurais pas manqué de voir dans quelque sente

Un homme noir venir sur toi, la dent luisante,

Et,--pechère!--en criant,--t’emporter comme un loup!»

Et de rire.--Et Mion ne riait pas du tout,

Songeant que ce matin, là, dans le voisinage,

Elle avait rencontré le Sarrasin sauvage!

--«C’est ici, dit Arnaud, que nous nous arrêtons;

Ce matin nous avons laissé là nos bâtons.

Miette, prends le mien; moi, la forêt m’en donne.»

Et chacun se baissant, cherche fouille et tâtonne

Du bout des bâtonnets fourchus,--et de l’amas

Des feuilles, en montant, dégage pas à pas,

Les fruits roux,--dont la cosse épineuse s’entr’ouvre,--

Du flot amoncelé de feuilles qui les couvre.

--«Les sangliers ont fait la récolte avant nous,

Par ici, ce matin... Regardez-moi ces trous;

Ils ont fouillé du groin les feuilles et la terre.»

--«On en a tué deux ici même, mon père,

Juste un moment après que vous étiez parti,»

Dit un enfant.--«Et qui les a tués, petit?»

--«Un qu’on nomme Noré; c’est quelqu’un de la plaine,

Un étranger, mon père!»--«Et j’en ai de la peine,

Dit Arnaud. Ils pourraient rester chez eux, ceux-là,...

De chasseurs de hasard, bons à chasser au plat!»

Ainsi chaque moment presque, chaque parole,

Rappellent à Mion le mal qui la désole,

Et le sang dans son cœur troublé ne fait qu’un saut;

Et,--la pauvre--elle a su cacher plus d’un sanglot

En faisant bruisser les feuilles qu’elle froisse,

Mais ce jour entre tous fut long et plein d’angoisse.

Aussi, le même soir:--«Je repars dès demain.»

--«Comment! tu veux déjà te remettre en chemin?...

Attends un jour encor...»--«... J’ai peur d’être malade.»

--«La course est longue.»--«Non, c’est une promenade.»

Elle partit au jour, à pied, Briquet devant;

Mais le long de la route il la porta souvent,

Car avec le cœur lourd on a les jambes frêles.

Briquet portait un sac de châtaignes nouvelles,

Présent de Maître Arnaud, beau cadeau pour l’hiver.

Et la vivacité du temps, le frais de l’air,

La gaîté du soleil, le piquant de la bise

Qui couvre peu à peu le ciel de brume grise,

Rien n’a distrait Mion... qui connaît maintenant

La joie et la douleur qu’on se donne en aimant.

Quand Briquet bien trottant sentit l’étable proche

Il se mit à sonner comme un écho de roche,

Et des hi! et des han de sa plus belle voix

Réveilla dans la nuit tous les chiens en abois.

Alors Antoine dit: «C’est la voix de ma bête!»

Et la mère, Toinon, triste, a hoché la tête.

Et comme son mari questionne l’enfant,

Et la gronde,--la mère en souci la défend,

Dit: «Elle était malade; elle a bien fait, je trouve;»

Mais lui juge mal fait ce que sa femme approuve:

«Ça n’est pas clair, dit-il;--voyage et prompt retour,

Tout cela peut cacher des finesses d’amour,

Petite. On m’a parlé ce matin d’une histoire...

Il suffit, tu m’entends, je ne veux pas y croire,

Mais si le fils du gueux, de Maître Jacque André,

Veut faire son galant chez nous,--je le tûrai,

Vois-tu!--qu’il prenne garde à lui, notre jeune homme!

Et si tu fais mal, toi, la fille,--je t’assomme!

C’est dit; va-t’en dormir, et rêver là-dessus.

Bonsoir!»--La mère tremble et soupire: Ah! Jésus!

A quelques jours de là, Miette, au moulin d’huile,

Par les sentiers touffus poussait Briquet docile

Sur le bord du ruisseau noir des eaux du moulin.

Au printemps, il était du bleu du ciel tout plein,

Coulant clair étalé sur le blanc lit de pierre,

Quand Miette, y faisant écumer la lumière,

Battait à tour de bras son linge parfumé.

Flic! floc! Il est passé, le joli mois de mai!

Le rossignol est loin, dont la voix amoureuse

Excitait aux chansons la rivière pierreuse

Où, chaque avril, renaît le laurier-rose ardent

Que détruit chaque hiver le flot trop abondant.

Ils fleurissent l’été dans de petites îles

Que pressent doucement des filets d’eau tranquilles;

Maintenant ils sont morts, les lauriers-roses verts

A feuille aiguë et droite, et leurs pieds recouverts

Par l’eau torrentielle et noire de ressence

Attend que le nid chante et qu’avril recommence!

Mais l’eau recoulera, claire comme le jour,

Le nid du rossignol rechantera d’amour,

Tout recommence enfin,--comment?--par l’amour même!

Tout, excepté la paix dans le cœur--lorsqu’on aime!

Briquet allait chercher de l’huile, fruit nouveau,

Jusqu’au moulin massif, bâti tout près de l’eau,

Dont le mur apparaît gris parmi la verdure.

Elle entre. Là, de peur que l’attente ne dure,

Chacun, en apportant ou reprenant son bien,

S’assied, parle et répond, rit de tout et de rien;

On fait cercle, au-dessous des toiles d’araignées

Comme des bénitiers aux angles rencoignées

Dans l’ombre du moulin sans fenêtre, obscurci

Par l’émanation même du fruit d’ici,

Autour de la grande auge en pierre, dans laquelle

Tourne et tourne à plaisir sur l’olive nouvelle

La haute, lourde meule, au pas du vieux mulet

Qui tire son levier, sous le fouet du valet.

Miette et Noré · 第 6 / 12 段