Le lendemain, chargé comme un jeune âne ingambe,

Suivi de son patron qui traînassait la jambe,

Briquet, les paniers gros de glands, de romarin,

D’arbousier, de bruyère et de pommes de pin,

Descendait la colline et, trotteur sans reproche,

Briquet des quatre pieds, faisait feu sur la roche...

Le sentier retentit de son pas bien égal,

Et l’homme va disant: «C’est l’âne du mistral!»

Et l’âne gai, riant de son maître en lui-même,

File en vrai coup de vent, et le maître blasphème,

Et tous deux dévalaient les sentiers raboteux,

Faisant dégringoler les pierres devant eux,

Épeurant des oiseaux qui s’envolaient par bande,

Écrasant quelquefois fenouil, sauge ou lavande,

Violet poivre d’âne et thym bleu des lapins,

Dont l’odeur se mêlait, forte, aux senteurs des pins.

L’âne ayant faim faisait la descente pressée,

Et son maître, essayant de suivre sa pensée

Qui s’en allait avec son âne par devant,

Faisait: «Des champignons! j’en ai cherché souvent;

Je n’en trouvai jamais de si beaux, ni si vite!

Je sais chercher. En pareil temps, j’ai du mérite;

Les tout premiers,--on les vend cher; j’en ai beaucoup.

Il en portait cinquante, enfilés, à son cou.

Dans le clocher carré, là-bas sonnaient trois heures.

--«O l’âne! il ne serait pas trop tôt que tu meures!

Hé!--Tu m’essouffles tant,--que tout ce mauvais bois,

De la soif que j’aurai, je le boirai vingt fois!»

L’âne au bas de la pente alla moins vite.--«Rosse!

Criait l’homme, je vais te marquer sur la bosse!»

L’âne près du village arriva tout fourbu.

--«Nous rentrerons plus tard, lorsque nous aurons bu,»

Dit l’homme attachant l’âne au bec de la fontaine.

L’âne, étant bridé, but d’une langue incertaine.

--«Que c’est drôle, une bête! il n’a pas soif du tout!»

La masure d’Antoine étant à l’autre bout

Du village, il entra dans l’auberge sans crainte,

D’où sur l’heure il sortit avec sa bonne pointe,

Et, s’appuyant sur l’âne, il se mit en devoir

De rentrer,--mais, après quatre pas, il put voir,

Dans un chaix,--travaillant, la porte grande ouverte,

Un homme à son pressoir.--«Vous aurez de la perte,

Si vous travaillez seul.»--«Donne-moi donc la main,»

Dit l’autre.--Et plantant l’âne au milieu du chemin,

Antoine satisfait vint pousser à la barre.

--«Ça vaut un coup de vin, si tu n’es pas avare,

Dit-il ensuite: allons, tâtons le vin nouveau.»

«Moi, je le crains,» fit l’autre. «On ne craint rien que l’eau,

Dit Antoine qui but une forte rasade.

J’ai trop vu pleuvoir, hier!--Adesias, camarade.»

Il repart. L’âne suit. Mais, quelques pas plus loin,

Deux pressoirs! en plein air!--«Eh! n’a-t-on pas besoin

D’un coup de main, par là?»--«Tiens, Antoine l’ivrogne!...

Nous suffisons tout seuls, compère, à la besogne.»

Puis voulant s’égayer:--«Veux-tu tâter le vin?»

--«Pardi, si je le veux!»--«Eh bien, bois dans ta main!»

Il le fit, chancelant déjà. Chacun de rire.

Il repart; il chantonne, et la tête lui vire.

Et là-bas, où la rue et la route font croix:

--«Saints du ciel! Jésus Dieu! ho! qu’est-ce que je vois!»

Car, de quelque côté qu’il tourne sur lui-même,

Il a vu rougeoyer partout ce vin qu’il aime!

Partout, ici, plus loin, les pressoirs en grinçant

Font couler la liqueur trouble et couleur de sang.

Les presseurs que le vin grise par les narines,

La barre dans leurs mains, les mains sur leurs poitrines,

Les jambes en arrière et le buste en avant,

Poussent de tout le corps, et s’arrêtent souvent

Pour mieux rire d’un mot,--car c’est gai, la pressée!

L’âme du vin qui sort de la grappe écrasée,

Au-dessus du pressoir monte dans l’air joyeux,

Met le rire à la lèvre et l’étincelle aux yeux.

Le baquet qui reçoit la liqueur rouge,--chante!

Et l’ivrogne étonné, que cette vue enchante,

S’arrête et dit: «Amen! Que votre volonté

Soit faite, seigneur Dieu, de toute éternité!

En ce jour le bon vin pleut comme l’eau la veille!»

Et, sur l’âne adossé, l’ivrogne s’émerveille.

Les champignons qu’il porte, enfilés en collier,

Et qu’il s’ôta du cou tout à l’heure au cellier,

S’égrènent dans ses doigts, émiettés sur la route:

--«La mer serait de vin que je la boirais toute!

Dit-il.--Monsieur le maire a mis avec raison

Des fontaines de vin devant chaque maison!

Mais ça ne dure pas, non! (et sa voix s’enroue);

Les pressoirs s’en iront!... pas un qui n’ait sa roue!»

La première pressée est pour le vin nouveau;

L’autre fait la piquette: on y mêle de l’eau;

Ce qu’Antoine voyant, bientôt jure et s’indigne.

--«Le plus beau des présents de Dieu, le jus de vigne,

Vous le gâtez! fit-il. S’il se peut! Ils sont fous!»

Jacque vint à passer.

--«Allons, rentrez chez vous,

Grand malheureux! dit-il; vous rassemblez le monde.»

Chaque rue, en effet, s’appelant à la ronde,

Femmes, enfants et vieux, de tous les coins venus,

Tous, même les presseurs aux bras rouges et nus,

Regardaient le bavard, l’ami de Dame-Jeanne,

Qui parlait seul et haut,--s’adossant à son âne.

Et, juste vis-à-vis, Jacque venait ce soir

Porter au forgeron la barre d’un pressoir.

«Ça n’est pas de chez nous! dit-il, montrant l’ivrogne.

Le pays n’en fait pas!»

--«Approche!--Quand je cogne,

Dit Antoine, on me dit que j’ai peu de pareils!...

Je te connais: c’est toi le donneur de conseils!

Avec sa barre, il vient pour m’assommer, brave homme!

Approche! et parions que c’est moi qui t’assomme!»

Antoine menaçant faisait de mauvais yeux,

Et sa mine écartait les enfants curieux.

--«Avec des mots pareils, dit Jacque, tu fais croire,

(Prends-y garde, mon homme!) à la méchante histoire!»

--«Que veux-tu dire?»--Antoine approcha, poing fermé.

«Parle!»

--«Le dernier feu, qui l’avait allumé,

Dans les Maures, bandit? O marrias, prends garde!

Si c’est les gens d’en haut, passe, ça les regarde:

Ils réclament le droit au bois mort des forêts...

Mais si tu l’as fait, toi, c’est que tu te vendrais!

Il faut aimer le vin, pour risquer les galères!»

L’autre se rapprocha, pâle, plein de colères...

--«Va-t’en, nez de piment, piémontais!»

A ce mot,

Antoine hors de lui, jurant Dieu comme il faut,

Voulut sauter sur Jacque,--et roula dans la rue.

--«Qu’y a-t-il donc ici?» dit Miette accourue.

Les gens lui firent place, et les rires cessant:

--«Je te retrouverai, Jacque! je veux ton sang!

Et je te presserai tant fort si je t’attrape,

Que tu ne vaudras pas la piquette de grappe!»

Miette se crut morte. Elle dit: «Viens, Briquet»,

Prit l’âne par la bride et, pâle, suffoquait.

L’homme marcha, suivi par les enfants sans âme.

«Pechère!--C’est un vrai malheur! dit une femme.»

DEUXIÈME PARTIE

CHANT III

EN CHEMIN

PRÉLUDE

LE SEMEUR

LE SEMEUR

PRÉLUDE

Que portes-tu dans ta ceinture,

Dans ton sac noué sur tes reins?

Est-ce de l’or par aventure?

«Non, passant, c’est un sac de grains.»

Paysan qui vas par la plaine,

Et vas si droit, quoique voûté,

Que tiens-tu là, dans ta main pleine?

«C’est du blé de toute beauté.»

Le blé c’est du pain, mon brave homme.

A qui portes-tu ton trésor?

As-tu pour une grosse somme,

De ce beau blé, couleur de l’or?

Mais,--le bras levé,--la main lance

Le grain qui vole en éventail,

Et le paysan, en silence,

De l’aube au soir fait ce travail.

Les oiseaux croient, venus par bande,

Et d’heure en heure plus nombreux,

Que ce bras levé leur commande

De partager les grains entre eux!

Mais lui, tirant du sac de toile

Le blé sonore à l’or pareil,

Dès l’aube il le lance à l’étoile,

Et tout le jour vers le soleil.

Le soir vient. L’homme qui chemine

Lance toujours la graine aux cieux...

--Paysan qui courbes l’échine,

On est donc fou quand on est vieux!

Il me dit: «La terre m’appelle:

«La mère demande à couver.

«Mon grain pesant retombe en elle

«Qui saura le faire lever.

«Qu’elle est vieille, lasse et féconde!»

--Ah! ce que tu tiens dans ta main,

Maître,--c’est la force du monde!

C’est tous les hommes de demain!

CHANT II

EN CHEMIN

Tantôt Noré se bat pour Miette: elle espère.

Tantôt son père insulte et veut battre le père

De Noré: tout l’espoir qu’elle avait n’est plus rien.

Un temps loin du pays peut me faire du bien,

Songe-t-elle, et voilà qu’un matin--la petite

Dit: «Si cela vous plaît, mes parents, je vous quitte.

J’irai chez les Arnaud qui seront bien contents,

Et j’aiderai pour les châtaignes; c’est le temps.

Il doit y en avoir sous les feuilles, à terre!

Je pars.»--La mère dit: «Il faut la laisser faire.»

Le père grommela. Le chemin était long!

Une fille, courir la plaine et le vallon!

On l’aidait, lui, si bien! Il comprenait sans peine

Que Miette partît pour aider sa marraine!

Le compère avait-il besoin de ce secours?

Les plus gros accidents se voyaient tous les jours;

Les sentiers étaient pleins de chasseurs à cette heure,

Et de pâtres... Enfin, qu’elle parte ou demeure,

Il s’en moque! pourvu qu’il soit servi chez lui.

... «Et quand pars-tu?»--«Si vous le voulez, aujourd’hui.»

Il répondit: «C’est bon!--Que le diable t’emporte!»

L’âne est bâté, sanglé, bridé, devant la porte;

Le panier double aux flancs, il attend, le cou bas.

La mère de Mion ne se fatigue pas

D’expliquer les sentiers les plus courts à sa fille:

--«Fais bien des compliments à toute la famille,

Dit-elle enfin; n’as-tu rien oublié?»--«Non, rien.»

--«Voilà les six melons d’hiver. Tu diras bien

Que je les ai choisis plus beaux que pour les vendre.

Et voilà ton dîner, figues sèches, (pain tendre!)

Et piquette. C’est bien. Et tu n’oublîras pas,

En présentant les trois paires de petits bas,

De faire à la commère une bonne caresse!»

Et Mion suit déjà son âne qu’elle presse,

Quand sa mère lui crie encor de loin: «Mion!

Embrasse bien l’enfant, et fais attention

Que j’ai tenu les bas un peu grands pour son âge!

C’est mieux!» Mion n’en veut pas savoir davantage,

Mais Antoine poussant la fenêtre à grand bruit:

--«Surtout, rapporte-nous un peu de leur vin cuit!»

Leurs cruches à la main, les filles, sur la place,

A la fontaine, ont ri de voir Mion qui passe:

--Ah! ah! oh! oh! où va la belle, si matin!»

Et plus d’une a fait pis que pendre,--c’est certain,--

Qui jase le plus fort, le plus haut, sur son compte!

Pour mieux cacher son jeu,--qui sait même? sa honte,--

Plus d’une rit, mauvaise, en la montrant du doigt!

Qu’on parle d’elle ainsi, pécaïre! elle le voit,

Et se hâte: «i, Briquet!» Depuis la farandole,

C’est ainsi tous les jours; c’est à devenir folle!

Elle se dit qu’elle est heureuse de partir,

Qu’il fallait qu’elle parte. Il le faut, sans mentir.

«Va donc vite, Briquet!» Mais non, le gueux s’arrête.

«Hue, âne! Partons vite.» Ah! oui! Briquet s’entête,

Et braille. Il ne sait pas que la pauvre a besoin

De quitter ce pays et de se sentir loin,

Et d’oublier Noré d’abord, Norine ensuite,

Et Finon, et son père, et tout!--«Marche donc vite,

Bourriquet!»--Cris et coups.--Briquet n’obéit pas,

Et le gueux, tout à coup, revenu sur ses pas,

Court boire à la fontaine au beau milieu du monde

Et des mots à deux sens qui partent à la ronde,

D’où Miette, affrontant plus d’un mauvais lardon,

Le dut à contre-cœur tirer par le bridon.

Et plus loin, sur leur banc, les vieux à leur coutume

Étaient tous assis,--l’un qui dort, l’autre qui fume,--

Au soleil, adossés contre le mur tiédi,

Près du palmier qui vient dans ce coin au midi,

Dominant de son front deux ou trois lauriers-roses,

Mais ces vieux, si fâchés du train nouveau des choses,

Voyant passer Mion, ces vieux pleins de sommeil

Riaient à sa jeunesse et sentaient le soleil!

Enfin elle est en route, et près de la rivière.

L’âne va d’un pied vif, et Miette, en arrière,

Une aiguille aux cheveux, sous son chapeau,--d’un pas

De jeunesse, le suit en tricotant son bas.

Mauvais travail, qui met l’esprit en songerie.

En passant aux Trois Pins elle se signe et prie!

«Mon Dieu, délivrez-moi du mal d’aimer Noré.»

Mion depuis un mois ne l’a plus rencontré;

Il est vrai qu’elle y prend peine! Et la fille songe,

Repassant en détail le chagrin qui la ronge.

Comme c’est malaisé de s’arracher l’amour!

Elle fait ce qu’il faut cependant. L’autre jour,

Pour l’éviter, elle a,--se cachant dans la haie,--

Attendu que le gars fût au bout de sa raie.

Qu’il était fier! le col défait, poitrine au vent,

Guide nouée au bras de l’araire,--élevant,

Selon le creux, baissant le soc avec adresse,

Calmant le mulet vif ou piquant sa paresse,

Car si ce gueux, planté, n’avançait plus du tout,

Il ramassait un peu de terre tout à coup,

Pour la lancer avec des jurons de colère

Au fainéant fouetté par les mottes de terre.

Mion de sa cachette ainsi voyait Noré

Tracer droit le sillon de son bras assuré,

Et la terre s’ouvrir, fumante, belle, rousse,

Montrant le mauvais germe en travail, qui repousse,

Mais s’offrant toute prête à couver le bon grain.

Et Noré chantonnait pour soutenir l’entrain,

Et la fille entendait aussi, haut sur sa tête,

Dans le ciel d’aube, frais, plein d’éclat, tout en fête,

Haut, bien haut,--comme un point noir dans le bleu de l’air,--

L’alouette, montante au soleil, chantant clair.

Chaque saison chérit sa bête consacrée.

L’été jaune a chez nous la cigale dorée,

Ame des blés, vêtue aux couleurs du soleil;

Le brillant papillon, à la fleur si pareil,

Est au printemps, tisseur de roses et de soie;

Et l’automne et l’hiver n’ont d’heureux que ta joie,

Alouette!--C’est toi qui dis: Le jour! le jour!

Au paysan qui doit reprendre son labour;

Ton chant, si haut perdu, cependant l’accompagne

Dans le sillon perdu si bas dans la campagne;

Sous ta robe, couleur de terre et de bois mort,

Ton cœur gaulois, ton cœur de paysan bat fort,

Et ton gosier perlé, du haut du ciel de France,

Sème comme grains d’or des trilles d’espérance!

Et toi, terre d’automne, et toi, terre d’hiver,

Quand ton flanc maternel est déchiré du fer,

Ou frissonne de froid sous le blé court qui pousse,

Blottie en tes sillons, l’alouette t’est douce!

Jacque suivait Noré, le sac autour des reins,

Le dos plié, le front levé, puisant les grains

Dans le sac, et jetant sur sa trace à main pleine

Le pain futur,--tandis que de toute la plaine

Hoche-queue, alouette et moineau, par long vol

Accouraient, s’abattant comme grains sur le sol;

S’épeurant quelquefois tous ensemble d’eux-même,

Mais revenant toujours suivre l’homme qui sème,

Car ils connaissent bien, en marchant dans ses pas,

Qu’il répand de la vie à chaque tour de bras!

Et des voisins, passant par là, disaient au maître,

Pour plaisanter: «Alors? vous êtes fous peut-être,

De jeter votre bien aux quatre vents du ciel!»

Et tous riaient, l’espoir étant l’essentiel.

... Et Miette se dit qu’elle est sans espérance,

Sans amour, sans moisson, sans bien, toute en souffrance!

Jamais elle n’a mieux compris qu’elle n’a rien

Qu’en voyant maître André, pour féconder son bien,

Prêt à lancer les grains de sa main toute grande,

Lever son bras,--de l’air de quelqu’un qui commande

Tandis que ce Noré, qui la met en souci,

Guidant sa bête,--avait un air de maître aussi,

Et lui semblait, pressant les deux bras de l’araire,

Tenir comme un timon à gouverner sa terre!...

Ainsi Miette fait mille songes tout bas,

Toujours suivant son âne et tricotant son bas.

Autour d’elle parfois la route toute entière

Dans un coup de mistral cheminait en poussière;

Puis le mistral tombait; alors un autre vent

Soufflait, mais aussi fort! un mistral du levant!

C’est l’automne, le temps où la lumière est blanche.

Le feuillage éclairci montre toute la branche;

Et par plaine ou montagne on voit des tourbillons

De pampres rougeoyants, de feuilles,--d’oisillons

Dont le cri fuit perdu dans la plainte des bises.

Tout là-haut, en plein ciel, par des routes précises,

Les oiseaux voyageurs poussent contre le vent,

Vers l’ouest, les plus vieux par côtés et devant,

Leurs bataillons formés comme un soc de charrue.

C’est d’abord le ramier; plus tard l’oie et la grue.

L’étourneau moins prudent passe en désordonné.

Toujours seul, curieux et toujours étonné,

De taillis en buissons le rouge-gorge arrive,

Et vive et prompte, presque invisible, la grive

Aux grands yeux, ne paraît qu’au fin jour et le soir.

Mion marche, rêvant, tricotant, sans rien voir.

Lorsque des gens passaient:--«Bonjour la compagnie!»

Et ces gens se disaient: «La petite est jolie,

Mais elle a comme un air de tristesse.» Mion

Travaille au bas sans y mettre d’attention,

Mais d’être si pensive elle baisse la tête

Et ne voit rien,--et c’est l’âne enfin qui s’arrête.

Il a soif, il a faim. Elle ôte le bridon.

Le gueux! C’est près d’un puits où pousse le chardon.

Elle aussi boit et mange, et se remet en route:

«Hue!» et la songerie encor la reprend toute,

Et sans rien voir de plus, comme le soir tombait,

Qu’un vieux pâtre étendu, flûtant du galoubet

Aux chèvres qui broutaient tintant dans les bruyères,

Elle se reconnut près de Collobrières.

DEUXIÈME PARTIE

CHANT IV

LA VERNE

PRÉLUDE

L’HERBE D’AMOUR

L’HERBE D’AMOUR

PRÉLUDE

Par les bois, où s’en va la belle,

Le soir, le jour, de bon matin?

Même la nuit, que cherche-t-elle?

Le laurier, la sauge ou le thym?

Si c’est le trèfle à quatre feuilles

Que tu vas cherchant tout le jour,

Dis-nous, la belle, où tu le cueilles?

«--Non, monsieur; c’est l’herbe d’amour.»

Ah! mauvaise herbe vite pousse!

Celle-ci vient comme un poison.

On dit qu’elle est amère et douce;

On la cueille en toute saison.

Dans tous les pays de la terre,

L’herbe d’amour verdit, fleurit.

Elle aime le coin solitaire

Où le rossignol fait son nid.

Sur les toits, avec les colombes,

Les moineaux la becquent parfois;

On la voit verdir sur les tombes

Dans le clos où poussent les croix.

Qui dit amour dit herbe folle,

Fleur de folie et d’abandon,

Qui dans le vent s’envole et vole

Comme l’aigrette du chardon.

Sur la mer, à bord du navire,

On la voit passer dans le vent...

Peut mourir qui trop la respire

Car elle germe au cœur vivant!

Elle viendra dans ton cœur même,

Sans que tu puisses l’arracher;

Le vent, qui va partout, la sème

Dans le sable et sur le rocher.

Ne la cherche pas tant, ma belle;

Tu pourrais ne la trouver pas!

Mais quand tu ne voudrais plus d’elle

Elle verdirait dans tes pas!

C’est la mauvaise herbe vivace

Qui console en donnant la mort...

Les glaciers en ont sous la glace;

Elle est au Sud, elle est au Nord!

C’est le gui, peut-être le lierre,

Et, nous morts, tant qu’il fera jour,

Verdira sur notre poussière

L’herbe d’amour, l’herbe d’amour!

CHANT IV

LA VERNE

Le compère au village ayant de bons amis,

Briquet y fut reçu lit fait et couvert mis.

--«A la paille, Briquet!--Mion, prends la lanterne.

Demain tu partiras à l’aube pour la Verne

Où les Arnaud,--depuis deux, trois ans,--sont fermiers.

C’est le temps du travail sous leurs vieux châtaigniers:

Tu leur feras plaisir d’arriver à cette heure...

Tiens, Bourriquet, voilà ma paille la meilleure;

Mange et dors.--Toi, ton lit, Miette, n’est pas loin:

Sur sa tête, au grenier, près du trou pour le foin;

Tu l’entendras chanter peut-être en rêve, et braire!...

Maintenant nous allons souper; adieu, mon frère!»

Et l’on rentra souper (sans soupe), d’un lapin

Sauvage et d’un perdreau, tués de ce matin,

Car ces gens, bouchonniers par état,--c’est la mode

De l’endroit,--et chasseurs par goût, trouvent commode,

Chez eux, de travailler le liège,--et plusieurs fois

Par jour, d’aller courir sous les lièges des bois!

La salle, où se dressait la tablée, était pleine

D’écorce en tas,--ayant encor forme de chêne,--

De bouchons, grands, petits, pour fiasques, pour tonneaux,

De légers débris ronds pareils à des anneaux,

Et de grands couperets aux larges lames pures,

Et tout le monde avait les doigts noirs de coupures.

--«Vois-tu, l’on peut manquer de bouteilles chez nous,

Mais de bouchons, jamais!»--Et ces gens riaient tous.

--«Riez, dit le plus vieux; mais nous sommes malades:

La vigne meurt; le liège en mourra, camarades!

Bandol, qui fabriquait des futailles tout l’an,

Chôme vingt jours par mois!»--«L’ancien, le mal est grand,

Mais on eut toujours peur de quelque chose au monde:

Et le vieux vit encor!»--Et l’on but à la ronde.

A l’heure de dormir:--«O Miette,--demain,

Tu pourras rencontrer des bœufs sur ton chemin.

Les Maures en sont pleins. Dans les tournants, prends garde;

Et passe sans courir si l’un d’eux te regarde.

Et des coups de fusil ne t’épouvante pas:

C’est chasse au sanglier, de ces côtés là-bas.»

Le jour qui pointillait trouva Miette en route.

De rosée et de froid l’herbe blanchissait toute;

Un vent d’aube courait des roches aux buissons,

Glacial; l’olivier pâlissait de frissons,

Faisant voir l’envers blanc de sa feuillure grise,

Et le vallon chantait comme un torrent de bise!

Miette, laissant là le tricot pour l’instant,

Suivait l’âne à grands pas dans le sentier montant

Qui tournait, contournait, puis se tournait encore,

De colline en coteau, pierrailleux et sonore.

Les perdreaux caquetant sonnaient au fond du bois;

Miette en vit partir sur ses pas plusieurs fois;

Et devant que l’aurore eût rosi la colline,

Elle entendit chanter l’oiseau qui la devine,

Le rouge-gorge, au cri qui pétille,--pareil

Au bon feu de sarment qui parle du soleil.

Chaque arbousier, portant fruits rouges et fleurs blanches,

Portait un rouge-gorge aussi, qui dans les branches

Sautait, piquant les fruits dont il a les couleurs,

Gai dans la feuille verte et dans le blanc des fleurs,

Et quand le jour parut, rouge comme une forge,

Sous bois,--tout grésilla des cris du rouge-gorge.

Puis le jour se fit blanc, puis chaud. Dans les sentiers,

Le thym, le romarin, crenillaient sous les pieds.

Miette monte, et sent que le soleil la gagne.

Dans le vallon le froid, le chaud sur la montagne.

Voici, sur un plateau, qu’elle traverse un bois

Tout noir de l’incendie, et même dans ce mois

Il vous tombe un soleil si dur qu’elle put croire

Qu’un feu veillait encor sous cette terre noire.

Et Miette marcha plus vite tout à coup:

De voir ces pins muets, ces cadavres debout,

Nus et si noirs, perdant des écailles d’écorce,

Seuls, sans oiseaux, maudits et séchés dans leur force,

Elle avait peur,--et puis elle songeait un peu

A son père qu’hier on accusait du feu!

Elle passa le pont de terre et de bruyère,

Sur le petit torrent d’où l’eau saute en poussière.

C’est plus loin,--mais au bord de ce même torrent,

Desséché jusqu’au roc par un août dévorant

Capable d’avaler mille sources pareilles,--

Quand l’air tout blanc n’est plein que de flamme et d’abeilles,

Qu’on rencontra, couché sur le flanc, un taureau,

Langue tirée, et mort en meuglant après l’eau...

Mais avant de mourir fou de soif et de rage

Il avait fait grand’peur à des gens du village.

Elle le sait, Miette, et redouble le pas...

La sente est à mi-côte, et voici jusqu’au bas,

Jusqu’au sommet du mont qu’elle suit à mi-côte.

Les grands, grands châtaigniers, la forêt large et haute,

Si vieille!--En ce moment, tombent feuilles et fruit,

Et Briquet et Miette y marchent à grand bruit.

Par delà le vallon, sur la colline en face,

Rien que des rochers gris où seul le soleil passe:

C’est le Sud; mais ici, sur le versant du Nord,

Le bois de châtaigniers vieillit, toujours plus fort.

Des troncs blancs, un sur deux est noirci du tonnerre,

Mais la branche qu’un jour la foudre a mis par terre

Y prend racine, et fait des châtaigniers nouveaux,

Pleins d’élan, de verdure au printemps et d’oiseaux.

Chaque tronc creux pourrait cacher une personne;

Et la vieille forêt, toujours plus jeune, donne

Ses fruits, ses lits de feuille ou son ombrage frais...

Nos derniers sangliers vivent dans ces forêts.

... «Mon Dieu, ma mère!»--Juste au détour de la sente,

Immobile et debout, un bœuf noir se présente,

Broyant des liserons en grappe suspendus

A son mufle,--et Miette: «Aï! nous sommes perdus!»

Le bœuf est là. Briquet s’arrête et plus ne bouge.

Et Mion veut s’ôter du cou son foulard rouge,

Ce foulard de Noré,--qui lui porte malheur!

Mais l’âne va tirer sa part d’herbes en fleur!

Et le taureau fâché baisse déjà la tête...

«Au secours!» Mion crie! et voit bondir la bête

Par côté... Briquet suit... Et juste à ce moment

Où le sang lui tournait, sans avoir sentiment

Que de sa peur, Miette a vu--quelle rencontre!--

Accourir Noré!... oui, c’est Noré qui se montre!

Il chasse au sanglier, le gars,--et, tout courant,

Il reconnaît Miette, et dans ses bras la prend...

Il l’emporte! il la sent tout entière! elle tremble;

Leurs yeux se sont troublés; leurs cœurs battent ensemble!...

Et quatre pas plus loin, le couvent apparaît,

Caché d’abord par les grands bras de la forêt,

Et puis tout habillé de verdure et de lierre...

Miette frémissante a parlé la première:

--«Où veux-tu me mener?»--«Tais-toi!» dit le galant,

Et lui-même se sent tout pâle et tout tremblant.

Il pose l’épeurée à terre.--«Ah! lui dit-elle,

Où sommes-nous?»--Mais lui: «Miette est la plus belle!»

--«Où sommes-nous?»--Il dit: «Miette est dans mes bras!»

«... Adieu, Noré!» Mais lui: «Non, tu m’écouteras!»

Ils sont au beau milieu de quatre murs antiques.

Elle voit un enclos carré, fait de portiques,

En marbre du pays, vert et noir, des plus beaux,

Mais qui fait trop penser aux pierres des tombeaux,

Et c’est dans ce jardin, plein d’ortie et d’avoines,

Que dorment enterrés les prieurs et les moines.

--«Allons-nous-en d’ici! l’herbe y vient sur les morts...

Va-t’en, je ne veux pas!»--Mais entre ses bras forts

Il la presse, tendant sa bouche, qu’elle évite.

A son souffle, il frémit; du trouble, elle palpite;

Elle détourne encor sa tête du baiser,

Mais lorsque sur sa lèvre il vient à le poser

Elle se sent faiblir, il sent que son corps ploie:

Comme blessé,--le couple a chancelé de joie,

Et tombe, mort vivant, dans l’herbe enseveli.

Miette et Noré · 第 5 / 12 段