--«O Miette! dit l’un, qu’as-tu, belle petite?

Rieuse on te connaît! fais donc voir ton mérite!»

Mais elle, le cœur gros, sentait battre son sein.

--«Elle aime donc l’amour? Moi, j’aime mieux le vin,»

Dit l’un.--Miette eut peur d’échapper une larme.

Un autre:--«Bon, le vin! mais l’eau pure a son charme:

Buvons à l’eau! buvons aux citernes, aux puits;

Qu’ils versent! car c’est l’eau qui fait le vin!»--«Je suis,

Dit Noré, comme toi, mais en trouvant l’eau bonne,

Je bois plus volontiers le bon vin qu’elle donne!»

Et la tablée en chœur riait par grands éclats,

Et chats et chiens léchaient sous la table les plats.

Puis, parmi les chansons et les pipes éteintes,

Le sommeil fit sentir ses premières atteintes,

Et Norine: «Demain, nous ne dormirons pas!

--Et pourquoi?--C’est dimanche et l’on danse!» Et tout bas:

--«Vous ne danserez plus, j’espère, avec Miette!»

Noré répondit: «Non.» Et, vite, la pauvrette

Feignant de se lever pour dormir dans son coin

S’en alla sangloter seule, dans le bois, loin.

Et cependant, (l’espoir est une herbe mauvaise!)

Miette doute encor que Norine lui plaise:

Oui, Noré fait cela dans le premier moment,

Pour son père... qui sait? par ruse assurément!

Et tandis que partout à l’ombre on fait la sieste,

Elle se dit cent fois ceci, cela, le reste,

Et pleure,--et songe au bal du lendemain... Hélas.

Mion! les jours de bal ne se ressemblent pas!

Vrai bal de moissonneurs que ce bal de dimanche.

On soulevait à flots de la poussière blanche;

On dansait au milieu d’un nuage mouvant,

Sur la place,--à midi!--pas un seul brin de vent!

Le soleil dardaillant traversait les platanes,

Où par milliers, sonnant comme autant de campanes,

Les cigales faisaient, à pleins tambours, un train

Où se serait perdu le bruit du tambourin

Si le tambourineur qui conduisait la danse

Sur celle de leur voix n’eût réglé sa cadence!

Là Norine et Noré dansèrent tout le jour,

Et Mion se vit seule et déçue en amour.

La moisson,--chez André,--s’acheva sans Miette.

Elle se dit malade,--et c’était vrai, pauvrette.

PREMIÈRE PARTIE

CHANT VII

LA FARANDOLE

PRÉLUDE

LE CRI DE PROVENCE

LE CRI DE PROVENCE

PRÉLUDE

Il vient d’un coup, sans qu’on le veuille,

Le Mistral, le grand vent!

Et quand il fait: «Zou! En avant!»

Tout tremble comme feuille.

«Et zou! Et zou!» fait le Mistral;

Alors la terre tremble!

Les vagues se battent ensemble,

S’il donne le signal.

C’est le camarade du Rhône;

Ils font même chemin.

Quand ils criaient: «Zou! au Romain!»

Les Césars riaient jaune!

Quand il dit: «Zou!» danse la mer,

Où l’on cargue les voiles,

Et, la nuit, on voit les étoiles

Vaciller au ciel clair!

Mauvais brouillard, mauvais nuage

Filent, s’il brame: «Zou!»

Car le Mistral est comme un fou

Pour la force et la rage.

Et quand le peuple provençal

A de grandes colères,

Il fait: «Zou!» le cri de ses pères

Du Rhône et du Mistral.

CHANT VII

LA FARANDOLE

Sur l’aire communale, à deux pas des maisons,

On vient rire, le soir, après les foulaisons;

On y cause, on y danse, on chante au clair de lune.

C’est un gai rendez-vous que cette aire commune.

Dix couples différents de chevaux de labour,

Chacun formant son cercle, y tournent dans le jour,

Au trot, les yeux bouchés sous le cuir qui se bombe,

Faisant de leur pied lourd, qui tombe et qui retombe,

Des épis déliés jaillir le bon froment.

Ah! dans ce monde-ci rien ne vient sans tourment:

Les raisins, les épis, tout se foule, se broie,

Les cœurs aussi,--pour qu’il en sorte un peu de joie.

Or ces gens qui, le jour, sous le pas des chevaux,

Fourche en main, rejetaient les épis par monceaux,

Ou,--ce travail fini,--lançaient en l’air la paille

Pour que le grain demeure et qu’elle--au vent s’en aille,

Les travailleurs et tous, enfants, jeunes et vieux,

Viennent, et l’aire éclate alors en bruits joyeux.

On se pousse, on s’appelle, on se poursuit, on lutte;

La fille et le garçon roulent dans une chute;

Se cherchent par la fuite au milieu des grands cris;

Les mains pressent la taille, et que de baisers pris!

Les gardiens, pour la nuit, font leur abri de toiles,

Mal clos, bon pour l’amour qui se plaît aux étoiles.

On se pose. Et les vieux souvent enflent la voix,

Oubliant qu’eux aussi furent fous autrefois.

... En attendant qu’un vent qui menace s’élève,

La nuit se tait. Le flot parle seul à la grève.

Et sur l’aire les cris s’apaisent par moment,

Et tous lèvent alors les yeux au firmament,

Car la saison de feu, qui change en or les plantes,

Est aussi la saison des étoiles filantes;

Moisson du ciel! La lune en faucille d’argent

Passe, et l’on voit trembler l’étoile à feu changeant,

Et souvent, trop chargé,--c’est le moment superbe,--

Le moissonneur du ciel éparpille sa gerbe.

O claires nuits d’été, plus douces que le jour,

Soupirez comme un sein jeune et gonflé d’amour,

Nuits pleines de regrets,--car le printemps s’achève,--

Nuits pleines de désirs, de silence et de rêve...

La terre brûle encor des baisers du soleil,

Et les exhale au vent dans un demi-sommeil.

Miette ce soir-là vint respirer sur l’aire.

Noré pourtant n’y doit pas être; mais que faire?

On s’ennuie à rester chez soi par ce beau temps.

Triste, on s’égaie un peu de voir les gens contents.

Noré, ce coureur, danse à la fête voisine

Dont on entend le bruit par-dessus la colline,

Un son de violons, de cuivres, vaguement

Dans un lent souffle d’air apporté par moment.

Et Miette s’assied loin des autres, à terre,

Hélas!--Et dans un coin, comme elle solitaire,

La sorcière Finon, que Mion ne voit pas,

En la suivant de l’œil a chantonné tout bas.

Malheur à toi, Mion, car la Masque est méchante,

C’est en te regardant que la chouette chante.

Hier, un petit mistral tout le jour a soufflé,

Plus fort le soir, qui dans la nuit a redoublé,

Et c’est pourquoi la mer, grosse encor, bat la roche,

A coups sourds,--dont l’écho s’éloigne et se rapproche

Selon le vent, et les appels du bal lointain

Semblent dans ce bruit triste un bonheur incertain.

Le ciel obscur et bleu, plein d’étoiles, fourmille.

--«Eh! là-bas! crie un vieux, quel est ce feu qui brille?»

--«C’est la lune levante à travers les pins.»--«Non!

«C’est un feu d’incendie! ou j’y perdrai mon nom!»

--«La lune à son lever semble un feu d’incendie;

«Qu’en dis-tu, de ce feu, toi, Brun?»--«Je l’étudie,»

Répond Brun, et bientôt: «Par malheur, c’est un feu!

Il tremble entre les pieds des pins noirs. Vois un peu!

Les Maures brûlent!»--«Oui, dit un passant, j’arrive

Des Maures. Le vallon brûlait. Le feu s’avive,

Et gagne sur le haut. Ils sont là plus de cent

Qui font la part du feu.»--«Oh! c’est puis trop souvent!

Ils brûlent, ces coquins, nos pinèdes, de rage,

Parce qu’on leur défend le droit de pâturage,

Tous ces gueux!... J’ai trouvé, passant par là des fois,

Un feu tout préparé pour détruire le bois:

L’allumette est liée à quelque branche basse,

Et frotte sur la roche au moindre vent qui passe,

Et tout part! Ces grands pins résineux flambent bien!

Tout craque; le feu court et gagne en moins de rien,

Car là tout est si sec! tout pousse entre les pierres...

Et les pommes de pin sautent dans les bruyères,

Lançant la flamme! Adieu, mon bois. Le gibier fuit...

Té, vé! quelle flambée!»--Et sur le ciel de nuit,--

Rougissant l’horizon,--le feu sinistre ondoie...

Mais c’est si loin, que tous reviennent à leur joie,

Quand un groupe, attentif aux lointains violons,

A dit: «Si l’on dansait?--Eh, les filles,--allons!»

Miette écoute au loin la mer lourde qui gronde,

Et ne voit pas Finon qui rassemble le monde,

Et qui chante à voix basse une ronde.--Et l’on rit.

Nous le savons déjà, la vieille a de l’esprit.

Quand on veut se moquer des gens, on les chansonne.

Finon fait la chanson... Alors, ce n’est personne.

Miette écoute au loin les violons du bal,

Et ce chant de gaîté lointaine lui fait mal,

Car Noré,--c’est sûr,--danse avec l’autre: Norine

Et son cœur tourmenté saute dans sa poitrine,

Troublé comme la mer triste qu’on ne voit pas.

Et Finon a cessé de fredonner tout bas,

Et des couples malins ont crié: «Farandole!»

Et, la main dans la main, toute une bande folle

Se forme en long ruban qui serpente... En avant!

On saute aux sons du bal apportés par le vent.

On dirait que ce vent, qui tombe et se relève,

Qui fait gémir la mer plus grosse sur la grève

Et la flamme ondoyer comme un drapeau de sang,

Tord cette écharpe humaine à son souffle croissant!

Et: «Zou!»--C’est là le cri de la ronde! il ressemble

Au sifflet du mistral dans la forêt qui tremble...

Zou!... des femmes là-bas, dont les fils sont en mer,

Pensent aux flots tout noirs sous le ciel pourtant clair!

Zou!--le vent monte. Zou!--demain beau temps de pêche.

Et zou! la farandole à grands bonds se dépêche

Va, vient, tourne cent fois ses anneaux repliés...

Elle ondule vers toi, la bête aux mille pieds,

Miette! la couleuvre humaine à mille têtes!

Zou!... tu la vois venir!... tu cours, puis tu t’arrêtes!

Et zou!... c’est bien à toi qu’on en veut!--Ils l’auront!

La farandole approche; elle se noue en rond;

Et Miette au milieu,--que rien ne peut défendre!--

Entend virer ce chant, d’abord sans le comprendre:

--«Lundi. La fille qui lave

Doit faire, quand elle est brave:

Flic, floc!

Quand on lui parle d’amour,

Doit taper à double tour.

«Mardi. Quand un galant passe:

«Permettez qu’on vous embrasse!»

Flic, floc!

Doit avec son battoir blanc

Laver la tête au galant.

«Mercredi. La fille sage

Du battoir connaît l’usage:

Flic, floc!

Quand on lui parle d’amours

Son bon battoir bat toujours.

«Jeudi. Moi j’en connais une

Que son battoir importune:

Flic, floc!

La belle l’a déposé.

L’amoureux prend un baiser.»

... Là, la bande se tait. Seule, une voix poursuit,

Perçante comme un cri de choucas dans la nuit:

«Vendredi. Fille jolie,

Le battoir que l’on oublie,

Flic, floc!

Près du ruisseau sur le sol,

Dira tout au rossignol!»

... Oh! Miette a compris! tout son corps se resserre.

Au secours! Elle est seule!--«Hélas! mon Dieu, ma mère!»

--«Samedi. Rossignol chante.

Qui chante, son mal enchante!

Flic, floc!

Il a tout dit en chantant,

Et tout le monde l’entend!

«Dimanche. On chante à la ronde

Cette histoire à tout le monde!

Flic, floc!

Chacun connaît le garçon,

Et la fille,--on sait son nom!»

Et zou!--La ronde tourne avec ce cri strident!...

Tous ils sont jeunes, tous amoureux cependant!

C’est le mal impuissant qui leur souffle sa haine.

Et zou!--Pas un d’entre eux qui garde une âme humaine!

Pareils à leurs mulets, ils tournent aveuglés,

Foulant aux pieds ce cœur comme on foule les blés!

Zou!--La pauvre à genoux tombe et se désespère:

Elle n’a pas d’amis; aucun n’aime son père.

Zou!--Elle ne dit mot; elle a peur, voilà tout.

Oh! Noré!... Si Noré paraissait tout à coup?...

Un cri de violon traverse la colline...

Et zou!--Là-bas Noré s’amuse avec Norine!

La mer qui bat les rocs, Miette, cœur mourant,

Croit la voir tournoyer, et l’eau froide la prend!

Et zou!--Là-bas le ciel tout rouge, pauvre fille!

Le ciel, incendié par les grands bois, vacille!

La lune qui paraît, c’est encore le feu!

Au secours! C’est la fièvre: «Hélas! songez un peu,

Si les pommes de pin sautaient dans les étoiles!»

Le vent a renversé les cabanes de toiles!

Zou! le ciel tourne! Zou! un dernier coup de vent,

La poussière volant, la paille s’enlevant,

Rompt la bande qui hurle,--et la pousse,--et la chasse!

... Et Miette à genoux reste seule sur place,

La tête dans ses mains, le sein plein de sanglots.

Le cri des violons répond au bruit des flots.

DEUXIÈME PARTIE

CHANT Ier

LE MUSEAU DE VENDANGE

PRÉLUDE

LA VIGNE

LA VIGNE

PRÉLUDE

La vigne a mal. Le diable est fin.

C’est une bête qui la mange!

Dieu sera bon: j’attends la fin;

Encore une vendange!

C’était notre plus beau trésor.

Quel air triste ont ces mêmes souches

Dont le vieux vin fait rire encor

Et les yeux et les bouches!

Les savants n’y comprennent rien:

«La vigne meurt... La vigne est morte...

Tout est perdu!»--Nous verrons bien!

Notre terre est si forte!

«C’est la ruine, paysans!»

--Non! Dieu ne veut pas notre perte:

Des plants, condamnés de trois ans,

Ont fleur et feuille verte!

Je vous dis qu’elle ne meurt pas;

«Allons donc! pourquoi mourrait-elle?

Que resterait-il ici-bas?...

La vigne est immortelle!

Amis, demain il fera jour.

Ce n’est pas là que nous en sommes!

Ce serait la fin de l’amour,

Du soleil et des hommes!

La vigne malade a sommeil?

Laissez faire, elle se repose.

Fiez-vous-en au grand soleil.

... Mais parlons d’autre chose...

La vigne a mal. Le diable est fin.

C’est une bête qui la mange!

Dieu sera bon: j’attends la fin;

Encore une vendange!

CHANT Ier

LE MUSEAU DE VENDANGE

Qu’on ait fait la chanson à la pauvre petite,

Que plus d’un mois elle ait été malade ensuite,

Noré le sait. Noré n’est pas méchant; Noré

A du cœur et, présent,--sans doute il l’eût montré.

Mais c’est fait maintenant! savoir à qui s’en prendre

Et puis, si tard après, ce serait trop d’esclandre,

Car Noré fait la cour à Norine Toucas.

Miette lui plaisait,--mais il n’y songeait pas.

Noré suit les conseils de toute sa famille.

Sur le bruit qu’il faisait la cour à cette fille,

Qu’il dansait avec elle, et que son foulard fin,

Elle l’avait au cou,--qu’ils se parlaient enfin,

Tous les jours que Dieu fait il en eut du reproche.

N’entend qu’un son celui qui n’entend qu’une cloche:

Ah! si Miette avait su se défendre un peu!

Mais il la fuit. Elle est timide. Amour, adieu!

Adieu,--pourquoi? qui sait! La fille est si jolie!

Noré de son côté croit vraiment qu’il l’oublie,

Mais avant que la flamme apparaisse, souvent

Invisible pour tous sommeille un feu couvant.

Mion ne lui dit rien? Eh, c’est tant mieux peut-être.

C’est par là justement qu’il peut la mieux connaître:

Trop de filles lui font l’œil aimable, à choisir!

L’orgueil de celle-ci doit lui faire plaisir.

... Que cela soit ou non, le garçon se répète

Qu’il faudrait être fou pour épouser Miette;

Que son père a raison de ne pas la vouloir,

Et qu’obéir au père est le premier devoir.

Elle,--elle se redit qu’elle est abandonnée,

Mais sans y croire; elle est toujours plus étonnée.

Elle ne revoit plus son Noré,--qu’en rêvant.

Son père ne sait rien. Il se tue en buvant.

Sans lui, sans son défaut, qui sait? on voudrait d’elle!

Quel malheur! elle n’est pas assez demoiselle!

Oui, c’est un grand malheur de n’avoir pas de bien.

Le père ne sait rien... La mère ne dit rien,

Et va vendre au marché tous les jours de bonne heure.

Là, songeuse et craignant l’avenir, elle pleure.

Ainsi se sont passés deux mois, bientôt trois mois.

Les premiers champignons vont, s’il pleut, dans les bois,

Crever le sol léger fait de débris de feuille.

Les cailles vont passer. Et s’il pleut (Dieu le veuille!)

La figue grossira--qui, maigre jusqu’ici,

Au lieu de se sécher molle--a presque durci

Sur la claie, au soleil effroyable qui plombe.

Le pampre çà et là rougit et même tombe.

Mais quoi! s’il ne pleut point, qu’y faire cependant!

Le vin sera meilleur s’il est moins abondant.

Ah! la vigne a du mal. Le diable nous la mange!

Il est fin, mais Dieu bon... Encore une vendange!

Septembre. Au jour naissant. Vendange chez Noré.

Mourvède, tibourin, raisin noir et doré,

Olivette et claret, pisse-vin, pis-de-chèvres,

Blanc muscat que le plus dégoûté porte aux lèvres,

Tout tombe sous la serpe et déborde aux paniers.

La charrette cent fois, défonçant les sentiers,

Emporte le trésor de cinquante cornues.

--«Bah! ces vendanges-là ne sont point mal venues!»

--«Mais quelle différence à celles d’autrefois!

Tenez, regardez-moi vos souches!»--«Je les vois,

Dit Jacque, et ça me fait saigner le cœur et l’âme!»

--«L’an qui vient, nous serons ruinés! dit sa femme;

Dans deux, trois ans, du train dont va le mal,--ma foi,

La vigne est morte!... Adieu, belle France!»--«Tais-toi,

Femme! quand on ne sait ce qu’on dit, faut se taire.

On ne pourrait donc plus se fier à la terre!

C’est mal parler.--Bon an, mal an, coquin de sort!

Elle nourrit le monde!--Et puis, Dieu n’est pas mort!»

Et le vieux, étendant le doigt vers la colline,

Pliant sur ses jarrets pour redresser l’échine:

«Dieu, le voilà!» dit-il.--Il montrait le soleil.

--«Je ne peux pas entendre un langage pareil!

Les fils ne doivent pas mal parler de la mère!

Et puis, la trop prévoir fait venir la misère.

Les savants trouveront à nous sortir de là!

La vigne a mal? eh bien, attendons, soignons-la,

Mais c’est blasphémer Dieu de dire qu’elle est morte,...

Ou ce sera la fin du monde; alors, qu’importe!»

Et tous, en entendant le vieux parler ainsi,

Travaillaient en silence et rongeaient leur souci.

La charrette au pas lourd, de canestelles pleine

Se plaignait du gros poids en traversant la plaine,

Et s’arrêtait au bas du coteau.--Là, des gens,

Allant, venant sans fin, chargeants et déchargeants,

Portant les hauts paniers d’une marche qui penche,

Le coussin à l’épaule, une main sur la hanche,

Et par-dessus la tête arrondissant un bras,

Gravissaient les sentiers rocailleux d’un bon pas,

Puis, là-haut, ils versaient banastes et cornues

Dans la cuve où Noré dansait, les jambes nues,

Se tenant d’une main à la corde,--en travers

Des poutres du plafond pleines de trous de vers.

Et parfois un porteur: «Est-il content! il danse!

... En as-tu trop?»--«Jamais!--Envoyez l’abondance!»

Or le soir de ce jour on vendangeait encor,

Et le soleil couchant colorait tout en or,

Quand Noré descendit voir un peu les vendanges,

Et Norine en pleurant:--«Il faut que tu me venges!

Mius m’a fait trois fois moustouïre! il m’a fait mal!

Pas en galant! Il m’a prise en traître et brutal,

Et m’écrasant la grappe en frottant mon visage,

Regarde, il a gâté la robe et le corsage!»

Il faut dire que c’est un jeu cher aux garçons,

Quand on vendange au bruit du rire et des chansons,

Jeunesse au cœur, baisers et grappes à la bouche,

Si quelque fille oublie un raisin sur la souche,

D’en barbouiller d’abord sa joue en châtiment,

Pour l’essuyer après des lèvres, bravement!...

Songez d’un vendangeur quels baisers on attrape,

Et ce qu’il presse mieux, ou la fille ou la grappe!

... Mius: «C’est de bon jeu. L’étourdie a trois fois

Oublié la grappille aux souches.»--«Je le crois,

Dit Noré; mais enfin, Mius, si ça l’ennuie!»

--«Vois, dit Norine, c’est ton baiser que j’essuie!»

--«Attends!» cria Mius qui la prit par le bras.

Et Noré:--«Garde à toi, si tu ne lâches pas!»

--«Toi, fit Mius piqué,--vas en défendre d’autres!

N’as-tu pas tes amours? gardons chacun les nôtres.

Il fallait être là, le soir de la chanson!

Nous avons chansonné ta Miette, garçon!»

--«... En étais-tu?» cria Noré.--«Tiens! je m’en doute!»

--«O gueux! ô mendiant!» dit Noré.--«Je t’écoute,»

Dit Mius, grand gaillard bâti comme Noré.

--«Tu n’es qu’un gueux! c’est tout ce que je te dirai.»

--«Répète-le!»--«Mais toi, lève la paille, drôle!»

Mius se mit un brin de paille sur l’épaule,

Et Noré s’avança... Tous les deux, l’œil dans l’œil,

S’attendaient, chacun plein de colère et d’orgueil.

--«J’en cherchais un, de ces danseurs de farandole,

Dit Noré, s’excitant à sa propre parole:

Le voici! Tu fus donc de ces brutaux, voleur!

Fils de ta mère! gueux! marrias!»--«Oh, malheur!»

Fit Mius, quand Noré lui fit sauter la paille...

--«Eh! Jacque! avec Mius ton enfant se travaille!»

Fait Brun; «Norine crie. On s’écorche là-bas!»

--«Laisse faire! dit Jacque. Ils ne se tûront pas.

Je tapais dur aussi, dans ma bonne jeunesse.

Allons les voir.--Il faut qu’un homme se connaisse!»

Les deux garçons se sont corps à corps attrapés.

Bras nus, et sur les dos tout ronds--les doigts crispés,

Les jambes s’écartant, les pieds mordant la terre,

Les mentons s’écrasant sur l’épaule contraire,

Ils s’attendent l’un l’autre et soufflent avec bruit.

Une feinte commence; une autre aussitôt suit.

Chacun arrache au sol l’autre qui s’y recampe;

Le souffle leur échappe et la sueur les trempe;

La chemise se colle aux flancs et craque aux doigts...

Ils se pressent toujours dans des bras plus étroits.

Mais l’un sent le menton de l’autre sur sa joue,

Et crie! et sa ceinture à longs plis se dénoue...

C’est Mius que Noré soulève, et dont les pieds

Sont pris dans la taïole aux contours embrouillés,

Et qui, manquant le sol, frappe des deux épaules!

Alors Jacque s’approche et dit: «C’est fini, drôles.»

Mais Noré prend Mius à la gorge.--Vaincu,

Mius lui porte un coup bien donné... «Bien reçu!»

A dit Jacque.

Norine au loin parle aux commères.

Noré sent de l’écume à ses lèvres amères,

Et clouant sous son poids l’adversaire effaré,

Il bégaie: «A présent, qu’est-ce que j’en ferai?

Que te ferai-je, gueux?... J’étrangle,--si tu frappes!»

Et renversant du pied un panier plein de grappes,

Il vous en ramasse une et l’écrase à plein poing

Sur la face de l’autre en ne le lâchant point!

--«Ah! tu fais la moustouïre aux filles!... Tiens, bois, mange!

Museau de porc! museau de lie et de vendange!»

Mius lâché ne put que se dresser honteux

Et la bouche et les yeux pleins de débris juteux...

--«Du sang!» crie une femme!--«Euh! du sang de la vigne!»

Dit Noré, qui s’en va,--car son père a fait signe.

--«Va, nous nous reverrons! dit Mius. Sans adieu!»

Oh! quand Miette apprit cela, Jésus mon Dieu!

DEUXIÈME PARTIE

CHANT II

LES PRESSOIRS

PRÉLUDE

LE PRESSOIR

LE PRESSOIR

PRÉLUDE

Pour faire de la joie,

Pour faire le bon vin,

On foule, on presse, on broie

Les grappes de raisin.

Il faut subir la peine

D’où sort un peu de bien.

Sois forte, ô race humaine!

Les cris n’y peuvent rien.

Tu saignes, chair blessée!

Vous saignez, ô cœurs purs!

L’âme pleure,--écrasée

Comme les raisins mûrs.

Sous un écrou qui serre,

L’Humanité se tord,

Pleurante de misère

Et saignante à la mort.

Et tous, l’orgueil, l’envie,

Ont sous l’écrou leur jour...

Il tourne, et fait la vie

Et l’éternel amour!

Patience, ô les hommes!

Espérons jusqu’au soir...

Ce n’est pas nous qui sommes

Les maîtres du Pressoir.

CHANT II

LES PRESSOIRS

La mère de Miette à son homme, la veille,

Avait dit: «Tiens, il pleut!--Après une eau pareille,

Les champignons sous bois vont pousser hardiment.

Mais qu’avions-nous besoin de pluie en ce moment?

Voilà ce qu’il fallait au temps des feuilles vives!...

Bon! cela fait toujours plaisir pour les olives.»

Et Miette et son père, à travers le carreau,

Regardaient sur la route à grand bruit tomber l’eau,

Et les gens pour rentrer se hâtant sous l’averse.

Les platanes des bords, que l’eau déjà traverse,

Piaillaient, pleins de moineaux mouillés et voletant.

Sous l’eau qui ruisselait tout paraissait content,

Le chemin qui changeait en miroir sa poussière,

Les flaques pétillant de gouttes de lumière,

L’olivier bien lavé des blancheurs du chemin

Et les gens sur les seuils tendant à l’eau leur main.

Et joyeux en son cœur, par le trou de la crèche

L’âne se mit à braire au parfum de l’eau fraîche.

Le tonnerre, un moment, roula, lointain et sourd.

--«Les limaces se vont promener au tambour,

Dit l’homme. Va, Miette, en chercher dans la vigne.»

Comme elle sort, la foudre éclate. Elle se signe:

--«Quand le tonnerre grondera,

Sainte Fleur m’en préservera.»

«Le tonnerre de Dieu n’appartient pas aux saintes,»

Dit Antoine.--«Tais-toi,» dit sa femme, et mains jointes

«Dieu ne t’entende pas!»--«Que boivent-ils là-haut?

Dit l’homme,--de l’eau donc!--Il paraît qu’il en faut!»

Et triste, à la fenêtre, il disait: «Ça m’ennuie!»

Des enfants, bec en l’air, dehors buvaient la pluie.

--«C’est un peu fort, grognait l’ivrogne; oh!--les canards!

... Femme, un verre de vin! Ça rend les vieux gaillards;

C’est le lait des vieux, quoi!»--«Tu sais que l’on me loue

Notre âne, chez Sidoine?»--«Oui, pour le puits à roue.»

--«Mais demain l’âne est libre, et tu n’aurais pas tort

D’aller aux champignons en cherchant du bois mort;

Quoique vieux, Briquet porte encore charge double,

Mais ne le frappe pas, pauvret!»--«... Ce fond est trouble,

Dit Antoine; fais-moi passer un bouchon neuf!»

Et l’homme s’endormit, rêvant qu’il était veuf.

Miette et Noré · 第 4 / 12 段