une fois dans des siècles, tout plie devant lui; le despotisme se
prosterne contre terre, et contrefait le mort, comme un animal lâche et
féroce à l'aspect du lion; mais bientôt il se relève; il se rapproche
du peuple d'un air caressant; il substitue la ruse à la force; on le
croit converti; on a entendu sortir de sa bouche le mot de liberté: le
peuple s'abandonne à la joie, à l'enthousiasme; on accumule entre ses
mains des trésors immenses, on lui livre la fortune publique; on lui
donne une puissance colossale; il peut offrir des appâts irrésistibles
à l'ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut
payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque a des talents
avec des vices lui appartient; il suit constamment un plan d'intrigue
et de séduction; il s'attache surtout à corrompre l'opinion publique;
il réveille les anciens préjugés, les anciennes habitudes qui ne sont
point encore effacées; il entretient la dépravation des moeurs qui ne
sont point encore régénérées; il étouffe le germe des vertus nouvelles;
la horde innombrable de ses esclaves ambitieux répand partout de
fausses maximes; on ne prêche plus aux citoyens que le repos et la
confiance; le mot de liberté passe presque pour un cri de sédition; on
persécute, on calomnie ses plus zélés défenseurs; on cherche à égarer,
à séduire, ou à maîtriser les délégués du peuple; des hommes usurpent
sa confiance pour vendre ses droits, et jouissent en paix des fruits de
leurs forfaits. Ils auront des imitateurs qui, en les combattant,
n'aspireront qu'à les remplacer. Les intrigants et les partis se
pressent comme les flots de la mer. Le peuple ne reconnaît les traîtres
que lorsqu'ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver
impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l'éblouit par des
prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme
illusoires, on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de
tous les ressorts de l'intrigue et du gouvernement, on le rassure en
lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive où la division
règne partout, où tous les pièges des tyrans sont tendus, où la ligue
de tous les ennemis de l'égalité est entièrement formée, où les
dépositaires de l'autorité publique en sont les chefs, où la portion
des citoyens qui a le plus d'influence par ses lumières et par sa
fortune est prête à se ranger de leur parti.
Voilà la nation placée entre la servitude et la guerre civile. On avait
montré au peuple l'insurrection comme un remède; mais ce remède extrême
est-il même possible? Il est impossible que toutes les parties d'un
empire, ainsi divisé, se soulèvent à la fois; et toute insurrection
partielle est regardée comme un acte de révolte; la loi la punit, et la
loi serait entre les mains des conspirateurs. Si le peuple est
souverain, il ne peut exercer sa souveraineté, il ne peut se réunir
tout entier, et la loi déclare qu'aucune section du peuple ne peut pas
même délibérer. Que dis-je? Alors l'opinion, la pensée ne serait pas
même libre. Les écrivains seraient vendus au gouvernement; les
défenseurs de la liberté qui oseraient encore élever la voix ne
seraient regardés que comme des séditieux; car la sédition est tout
signe d'existence qui déplaît au plus fort; ils boiraient la ciguë,
comme Socrate, ou ils expireraient sous le glaive de la tyrannie, comme
Sydney, ou ils se déchireraient les entrailles, comme Caton. Ce tableau
effrayant peut-il s'appliquer exactement à notre situation? Non; nous
ne sommes pas encore arrivés à ce dernier terme de l'opprobre et du
malheur où conduisent la crédulité des peuples et la perfidie des
tyrans. On veut nous y mener; nous avons déjà fait peut-être d'assez
grands pas vers ce but; mais nous en sommes encore à une assez grande
distance; la liberté triomphera, je l'espère, je n'en doute pas même;
mais c'est à condition que nous adopterons tôt ou tard, et le plus tôt
possible, les principes et le caractère des hommes libres, que nous
fermerons l'oreille à la voix des sirènes qui nous attire vers les
écueils du despotisme, que nous ne continuerons pas de courir, comme un
troupeau stupide, dans la route par laquelle on cherche à nous conduire
à l'esclavage ou à la mort.
J'ai dévoilé une partie des projets de nos ennemis; car je ne doute pas
qu'ils ne recèlent encore des profondeurs que nous ne pouvons sonder;
j'ai indiqué nos véritables dangers et la véritable cause de nos maux:
c'est dans la nature de cette cause qu'il faut puiser le remède, c'est
elle qui doit déterminer la conduite des représentants du peuple.
Il resterait bien des choses à dire sur celte matière, qui renferme
tout ce qui peut intéresser la cause de la liberté; mais j'ai déjà
occupé trop longtemps les moments de la société: si elle me l'ordonne,
je remplirai cette tâche dans une autre séance.
(La Société a ordonné l'impression de ce discours et invité M.
Robespierre à lui communiquer le reste de ses vues.)
* * * * * * * * *
_Suite du discours de Maximilien Robespierre sur la guerre prononcé
a la société des amis de la constitution le 11 janvier 1792, l'an
quatrième de la révolution_ (11 janvier 1792)
Est-il vrai qu'une nouvelle jonglerie ministérielle ait donné le change
aux amis de la liberté sur le véritable objet des projets de ses
ennemis? Est-il vrai qu'une proclamation illusoire émanée du Comité des
Tuileries ait suffi pour renverser en un moment nos principes, et nous
faire perdre de vue toutes les vérités dont l'évidence nous avait
frappés? Est-il vrai que les tyrans de la France aient eu quelque
raison de croire que les citoyens, dont ils feignent de redouter
l'énergie, ne sont que des êtres faibles et versatiles, qui
applaudissent tour à tour au mensonge et à la vérité; qui, changeant du
jour au lendemain de sentiments et de systèmes, leur laissent tous les
moyens d'exécuter impunément le plan de conspiration qu'ils suivent
avec autant de constance que d'activité? Non; je vais vous prouver, du
moins, que les nouvelles ruses de nos ennemis intérieurs confirment
notre système: on s'épargnerait à cet égard beaucoup de discussions, si
l'on voulait ne jamais sortir du véritable état de la question.
Toute celle où je vais entrer n'aura d'autre but que d'y ramener encore
une fois mes adversaires.
Est-il question de savoir si la guerre doit être offensive ou
défensive; si la guerre offensive a plus ou moins d'inconvénients; si
la guerre doit être faite dans quinze jours ou dans six mois? Point du
tout; il s'agit, comme nous l'avons prouvé, de connaître la trame
ourdie par les ennemis intérieurs de notre liberté qui nous suscitent
la guerre, et de choisir les moyens les plus propres à les déjouer.
Pourquoi jeter un voile sur cet objet essentiel? Pourquoi n'oser
effleurer tant d'ennemis puissants, qu'il faut démasquer et combattre?
Pourquoi prêcher la confiance lorsqu'elle est impossible? Je demande
aussi la guerre; mais je dirai à qui et comment il faut la faire.
Tout le monde paraît convenir qu'il existe en France une faction
puissante qui dirige les démarches du pouvoir exécutif, pour relever la
puissance ministérielle sur les ruines de la souveraineté nationale: on
a nommé les chefs de cette cabale; on a développé leur projet; la
France entière a connu, par une fatale expérience, leur caractère et
leurs principes. J'ai aussi examiné leur système; j'ai vu, dans la
conduite de la cour, un plan constamment suivi d'anéantir les droits du
peuple, et de renverser, autant qu'il était en elle, l'ouvrage de la
révolution: elle a proposé la guerre, j'ai rapporté cette mesure à son
système; je n'ai pas cru qu'elle voulût perdre les émigrés, détrôner
leurs protecteurs, les princes étrangers, qui faisaient cause commune
avec elle, et professaient pour elle un attachement exclusif, au moment
où elle était en guerre avec le peuple français; leur langage, leur
conduite étaient trop grossièrement concertés avec elle; les rebelles
étaient trop évidemment ses satellites et ses amis; elle avait trop
constamment favorisé leurs efforts et leur insolence; elle venait au
moment de leur accorder des preuves éclatantes de protection, en les
dérobant au décret porté contre eux par l'Assemblée nationale; elle
avait accordé en même temps la même faveur à des ennemis intérieurs
encore plus dangereux; tout annonçait aux yeux les moins clairvoyants
le projet formé par elle de troubler la France au dedans en la faisant
menacer au dehors, pour reprendre au sein du désordre et de la terreur
une puissance fatale à la liberté naissante.
Les intentions de la cour étant évidemment suspectes, quel parti
fallait-il prendre sur la proposition de la guerre? Applaudir, adorer,
prêcher la confiance, et donner des millions? Non; il fallait
l'examiner scrupuleusement, en pénétrer les motifs, en prévoir les
conséquences, faire un retour sur soi-même, et prendre les mesures les
plus propres à déconcerter les desseins des ennemis de la liberté, en
assurant le salut de l'Etat.
Tel est l'esprit que j'ai porté dans cette discussion: j'ai mieux aimé
la traiter sous ce point de vue, que de présenter le tableau brillant
des avantages et des merveilles d'une guerre terminée par une
révolution universelle; la conduite de celte guerre était entre les
mains de la cour; la cour ne pouvait la regarder que comme un moyen de
parvenir à son but; j'ai prouvé que, pour atteindre ce but, elle
n'avait pas même besoin de faire actuellement la guerre, et d'entrer en
campagne; qu'il lui suffisait de la faire désirer, de la faire regarder
comme nécessaire, et de se faire autoriser à en ordonner actuellement
tous les préparatifs.
Rassembler une grande force sous ses drapeaux; cantonner et camper les
soldats, pour les ramener plus facilement à l'idolâtrie pour le chef
suprême de l'armée, et à l'obéissance passive, en les séparant du
peuple, et en les occupant uniquement d'idées militaires; donner une
grande importance et une grande autorité aux généraux jugés les plus
propres à exciter l'enthousiasme des citoyens armés et à servir la
cour; augmenter l'ascendant du pouvoir exécutif, qui se déploie
particulièrement lorsqu'il paraît chargé de veiller à la défense de
l'Etat; détourner le peuple du soin de ses affaires domestiques, pour
l'occuper de sa sûreté extérieure; faire triompher la cause du
royalisme, du modérantisme, du machiavélisme, dont les chefs sont des
patriciens militaires; préparer ainsi au ministère et à sa faction les
moyens d'étendre de jour en jour ses usurpations sur l'autorité
nationale et sur la liberté, voilà l'intérêt suprême de la cour et du
ministère. Or, cet intérêt était satisfait, leur but était rempli, dès
le moment où l'on adoptait leurs propositions de guerre.
C'est dans cette situation que l'on vient nous présenter je ne sais
quelle proclamation affichée partout, où l'on défend toute incursion
jusqu'au 15 janvier; des actes de certains princes allemands, qui
assurent qu'ils ont pris les mesures nécessaires pour dissiper les
rassemblements qui pouvaient nous alarmer. Le roi, dit-on, va sans
doute vous annoncer que les puissances ont fait cesser tous les
prétextes de guerre; donc la cour ne veut pas la guerre... Eh quoi!
sommes-nous donc encore assez novices pour être toujours dupes de tous
les subterfuges par lesquels une politique perfide cherche à nous
tromper? Et quel que soit le motif qui l'ait déterminée à ces actes
extérieurs, ne voyez-vous pas qu'ils prouvent la nécessité de se tenir
en garde contre les pièges qu'elle vous a tendus? Quel est l'intérêt de
la cour, si ce n'est de vous rassurer sur ses intentions perverses? Et
ne suffit-il pas que l'empressement avec lequel elle avait ouvertement
demandé la guerre, et fait prêcher la guerre par tous ses organes, ait
excité la défiance des citoyens, pour qu'elle prenne aujourd'hui le
parti de faire croire qu'elle ne veut pas la guerre? Que diriez-vous,
vous qui faites dépendre vos opinions de toutes ces apparences
trompeuses et contradictoires, qu'on ne cesse de nous présenter pour
tenir l'opinion en suspens; que diriez-vous, si elle n'avait d'autre
but que de se faire envoyer par l'Assemblée nationale un second message
qui la presserait de faire, le plus tôt possible, cette guerre qu'elle
désire, de manière qu'en la déclarant elle ne parût que céder au voeu
des représentants de la nation?
Il est vrai que cette conjecture vraisemblable peut être effacée par
une autre qui ne l'est pas moins, mais qui ne serait pas plus favorable
au système que je combats: c'est celle que mes adversaires adoptent
eux-mêmes quand ils supposent que la cour ne veut pas actuellement
commencer la guerre, et qu'elle a intérêt de la différer quelque temps.
Cette intention est possible encore; elle peut même se concilier
naturellement avec celle que je viens de développer: mais cela même est
un des inconvénients attachés au parti que vous prenez de vous livrer à
des projets de guerre avec un gouvernement tel que le vôtre. Cela
prouve que vous deviez déconcerter ses vues pernicieuses par des
mesures d'une nature différente, comme je le ferai voir dans la suite;
c'est une nouvelle preuve que tous vos raisonnements portent à faux,
quand vous parlez toujours de la guerre, comme si elle devait être
faite et conduite par le peuple français en personne, et comme si nos
ennemis intérieurs n'étaient pour rien dans tout cela.
Au lieu de débiter avec emphase tant de lieux communs sur les effets
miraculeux de la déclaration des droits, et sur la conquête de la
liberté du monde; au lieu de nous réciter les exploits des peuples qui
ont conquis la leur en combattant contre leurs propres tyrans, il
fallait calculer les circonstances où nous sommes, et les effets de
notre Constitution. N'est-ce pas au pouvoir exécutif seul qu'elle donne
le droit de proposer la guerre, d'en faire les préparatifs, de la
diriger, de la suspendre, de la ralentir, de l'accélérer, de choisir le
moment et de régler les moyens de la faire? Comment briserez-vous
toutes ces entraves? Renverserez-vous cette même Constitution, lors
même que jusqu'ici vous n'avez pu déployer assez d'énergie pour la
faire exécuter? D'ailleurs, qu'opposeriez-vous à tant de motifs
spécieux que le pouvoir exécutif vous présentera? Que lui
répondrez-vous, quand il vous dira, quand les princes étrangers vous
prouveront, par des actes authentiques, qu'ils auront dissipé les
rassemblements, qu'ils auront pris toutes les mesures nécessaires pour
les mettre hors d'état de tenter contre vous aucun projet hostile? Quel
prétexte légitime vous restera-t-il, lorsqu'ils vous auront donné la
satisfaction que le pouvoir exécutif exigeait au nom de la nation? Il
est vrai que bientôt on pourra recommencer sourdement les mêmes
manoeuvres; il est vrai que l'on pourra ménager un moment favorable
pour renouveler vos alarmes, et pour entreprendre une guerre sérieuse
ou simulée, dirigée par notre gouvernement même; mais, avant que cette
nouvelle intrigue éclate, comment la prouverez-vous? quels moyens
aurez-vous d'agir? L'un veut attaquer les émigrés et les princes
allemands; les autres veulent déclarer la guerre à Léopold; d'autres
veulent qu'elle commence demain; d'autres consentent à attendre que les
préparatifs soient faits, ou que l'hiver soit passé; d'autres enfin
s'en rapportent au patriotisme du ministre, et à la sagesse du pouvoir
exécutif, pour lesquels ils prétendent que nous devons avoir une pleine
confiance. Mais au milieu de toutes ces opinions diverses, ce sera
toujours le pouvoir exécutif seul qui décidera; c'est la nature de la
chose qui le veut; c'était à vous à ne pas vous engager dans un système
qui entraîne nécessairement tous ces inconvénients, et qui nous met à
la merci de la cour et du ministère. Mais quoi! ne voyez-vous pas que
le pouvoir exécutif recueille déjà les fruits de l'adresse avec
laquelle il vous a attiré dans ses pièges? Vous demandez s'il veut la
guerre, quand il fera la guerre; que lui importe? que vous importe à
vous-même? Il jouit déjà des avantages de la guerre; et il est vrai de
dire, en ce sens, que la guerre est déjà commencée par vous. N'a-t-il
pas déjà rassemblé des armées dont il dispose? N'a-t-il pas déjà reçu
des preuves solennelles de confiance et d'idolâtrie de la part de nos
représentants? N'a-t-il pas obtenu des millions, dans le moment où la
corruption est la plus dangereuse ennemie de la liberté? N'a-t-il pas
fait violer nos lois et remporté une victoire sur nos principes, en
faisant donner à deux de ses généraux des honneurs extraordinaires et
anticipés, qui ne retracent que l'esprit et les préjugés de l'ancien
régime? Un autre n'a-t-il pas obtenu le commandement de nos armées,
dont les fonctions sacrées et délicates qu'il venait de quitter, dont
la Constitution l'écartait? N'a-t-on pas vu le président du Corps
législatif prodiguant à cet individu des hommages que l'on pourrait à
peine accorder impunément aux libérateurs de leur pays, donner à la
nation le dangereux exemple du plus ridicule engouement? N'a-t-on pas
vu un homme destiné dès longtemps à l'exécution des desseins de la
cour, célèbre par la pertinacité avec laquelle il a suivi le projet
ambitieux d'attacher à sa personne la multitude des citoyens armés,
provoquer et recevoir sur son passage des honneurs qui étaient autant
d'insultes aux mânes des patriotes immolés au champ de la fédération, à
ceux des soldats égorgés à Nancy, autant d'outrages à la liberté et à
la patrie, autant de sinistres témoignages des erreurs de l'opinion et
de la faiblesse de l'esprit public, autant d'effrayants pronostics des
maux que nous pouvons craindre de l'influence d'une coalition qui a
déjà porté tant de coups mortels à notre Constitution? La violation des
principes sur lesquels la liberté repose, la décadence de l'esprit
public, sont des calamités plus terribles que la perte d'une bataille,
et elles sont le premier fruit du plan ministériel que j'ai combattu.
Que peut-on attendre pour l'esprit public d'une guerre commencée sous
de tels auspices? Les victoires mêmes de nos généraux seraient plus
funestes que nos défaites mêmes. Oui, quelle que soit l'issue de ce
plan, elle ne peut qu'être fatale. Les émigrés prennent-ils le parti de
se dissiper sans retour? ce qui serait l'hypothèse la plus favorable et
la moins vraisemblable. Toute la gloire en appartient à la cour et à
ses partisans; et dès lors ils écrasent le Corps législatif de leur
ascendant; environnés des forces immenses qu'ils ont rassemblées,
objets de l'enthousiasme et de la confiance universelle, ils peuvent
poursuivre avec une incroyable facilité le projet de relever
insensiblement leur puissance sur les débris de la liberté faible et
mal affermie. Les apparences de paix, qu'ils semblent nous présenter,
ne sont-elles qu'un jeu perfide concerté avec nos ennemis extérieurs,
soit pour calmer les inquiétudes des patriotes, en cachant leur ardeur
pour la guerre, soit pour la différer à une époque plus favorable?
Leur faut-il encore quelque délai pour mieux préparer le succès de la
grande conspiration qu'ils méditent? Enfin, ne veulent-ils que sonder
les esprits et épier l'occasion, pour s'arrêter à celui de tous les
plans contraires à la liberté que les circonstances leur permettront
d'adopter avec plus de succès? Quel que puisse être le résultat de
toutes ces combinaisons, il est un point incontestable: c'est qu'il
tient au parti imprudent qu'on a pris, qu'on semble vouloir soutenir,
au refus de vouloir reconnaître de bonne foi les desseins de nos
ennemis, et de les déconcerter par les moyens convenables. Ces moyens,
quels sont-ils?
Avant de les indiquer, je veux m'armer de l'autorité de l'Assemblée
nationale, qui avait elle-même reconnu d'abord la nécessité de prendre
des mesures d'une nature différente de celles qu'on a proposées depuis,
parce que cette circonstance est propre à répandre une nouvelle lumière
sur la question, et à mettre dans un jour plus grand la politique du
parti contraire à la cause du peuple.
Celles qu'elle avait adoptées tendaient, non à faire la guerre, que les
intrigues de la cour nous préparaient depuis longtemps, mais à la
prévenir; je parle du premier décret sur les émigrés, dont la sagesse
et l'utilité ont été attestées par le _veto_. Le plan de la cour
exigeait le _veto_, parce que la cour voulait la guerre: la même raison
imposait à l'Assemblée nationale la nécessité d'une résolution
contraire, aussi sage et plus vigoureuse que le premier décret. Je
dirai tout à l'heure quelle était cette résolution. L'Assemblée
nationale ne l'a point prise; elle s'est laissé engager dans les
défilés où le pouvoir exécutif voulait l'amener; un de ces hommes qui
cachaient, sous le voile du patriotisme, les intentions les plus
favorables pour la cause du pouvoir exécutif, l'a entraînée, par tous
ces moyens plausibles et artificieux qui subjuguent la crédulité de
beaucoup de patriotes, à proposer elle-même des mesures hostiles contre
les petits princes d'Allemagne.
La cour a saisi, comme de raison, cette ouverture avec avidité;
l'ancien ministre de la guerre, trop décrié, s'est retiré; on en a
montré un nouveau, qui a débuté par des démonstrations incroyables de
patriotisme. Ensuite, on est venu annoncer des mesures de guerre; le
_veto_ a été oublié, et même approuvé; le seul parti sage que l'on
pouvait prendre a été perdu de vue; on est tombé aux genoux du ministre
et du roi; l'abandon, l'enthousiasme, l'engouement est devenu le
sentiment dominant; tous les actes subséquents ont eu pour but de le
faire passer dans l'âme de tous les Français; la guerre, la confiance
dans les agents de la cour a été le mot de ralliement, répété par tous
les échos de la cour et du ministère; le ministre même avait osé se
permettre des insinuations calomnieuses contre ceux qui démentiraient
ce langage; et si nous avions eu la faiblesse de céder ici aux conseils
timides qui nous imposaient le silence sur une si grande question, ce
penchant funeste n'eût pas même été balancé par le plus léger
contrepoids, et on eût été dispensé de prendre les nouveaux détours
qu'on emploie, qu'on emploiera encore pour nous tromper.
Cependant, voyez quels avantages celte conduite donnait à la cour; ce
n'était point assez de paralyser le Corps législatif, de contredire le
voeu du peuple impunément, et, de l'aveu du peuple même, de prendre sur
l'Assemblée nationale un fatal ascendant, et de paraître, aux yeux de
la nation, l'arbitre des destinées de l'Etat; elle parvenait à son but
favori, de s'entourer d'une grande force publique à ses ordres, et de
nous constituer en état de guerre, sans exciter la défiance, sans
trahir ses désirs et son secret, en paraissant se rendre au voeu de
l'Assemblée nationale. La protection constante que le ministère avait
accordée aux émigrations et aux émigrants; son attention à favoriser la
sortie des armes et de notre numéraire; son silence imperturbable sur
tout ce qui se passait depuis deux ans chez les princes étrangers; le
concert ardent qui régnait entre lui et les cours de l'Europe; le refus
constant de se rendre aux plaintes de tous les départements qui
demandaient des armes pour les gardes nationales; tous les faits qui
annonçaient le projet de nous placer entre la crainte d'une guerre
extérieure et le sentiment de notre faiblesse intérieure, entre la
guerre civile et une attaque étrangère, pour nous amener à une honteuse
capitulation sur la liberté; enfin, le _veto_ contre le décret qui
rompait toutes ces mesures; et ensuite, la proposition dés mesures de
guerre contre ceux que l'on protégeait; c'est en vain que le concours
de toutes ces circonstances révélait aux hommes les moins clairvoyants
le secret de la cour, annonçait qu'elle était enfin parvenue, par des
routes détournées, au grand but de toutes ses manoeuvres, qui était la
guerre simulée ou sérieuse. On oubliait que c'était elle qui nous
l'avait suscitée; pour la remercier de son zèle à la proposer, on la
félicitait du succès de ses propres perfidies, et on semblait craindre
que le peuple ne fût ni assez confiant, ni assez aveugle. Tels sont les
dangers auxquels la bonne foi des députés du peuple est exposée, que,
guidée par le même sentiment de patriotisme, et dans la même affaire,
la majorité de nos représentants, après avoir rendu un décret pour
prévenir la guerre préparée par nos ennemis du dedans, inclinait
elle-même à la guerre, lorsque ceux-ci venaient la provoquer, et
prenait des mains du pouvoir exécutif le poison pour nous le présenter,
parce que le pouvoir exécutif ne lui avait pas permis d'appliquer le
remède.