Enfin, voulez-vous un contre-poison sûr à toutes les illusions que l'on

vous présente? Réfléchissez seulement sur la marche naturelle des

révolutions. Dans des Etats constitués, comme presque tous les pays de

l'Europe, il y a trois puissances: le monarque, les aristocrates et le

peuple, ou plutôt le peuple est nul. S'il arrive une révolution dans ce

pays, elle ne peut être que graduelle; elle commence par les nobles,

par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son

intérêt s'accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante,

qui est celle du monarque. C'est ainsi que parmi vous ce sont les

parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle

à la révolution; ensuite le peuple a paru. Ils s'en sont repentis, ou

du moins ils ont voulu arrêter la révolution, lorsqu'ils ont vu que le

peuple pouvait recouvrer sa souveraineté; mais ce sont eux qui l'ont

commencée; et, sans leur résistance et leurs faux calculs, la nation

serait encore sous le joug du despotisme. D'après cette vérité

historique et morale, vous pouvez juger à quel point vous devez compter

sur les nations de l'Europe en général; car, chez elles, loin de donner

le signal de l'insurrection, les aristocrates, avertis par notre

exemple même, tout aussi ennemis du peuple et de l'égalité que les

nôtres, se sont ligués comme eux avec le gouvernement, pour retenir le

peuple dans l'ignorance et dans les fers, et pour échapper à la

déclaration des droits. Ne nous objectez pas les mouvements qui

s'annoncent dans quelques parties des Etats de Léopold, et

particulièrement dans le Brabant; car ces mouvements sont absolument

indépendants de notre révolution et de nos principes actuels. La

révolution du Brabant avait commencé avant la nôtre; elle fut arrêtée

par les intrigues de la cour de Vienne, secondées par les agents de

celle de France; elle est près de reprendre son cours aujourd'hui, mais

par l'influence, par le pouvoir, par les richesses des aristocrates, et

surtout du clergé qui l'avait commencée, il y a un siècle, entre les

Pays-Bas autrichiens et nous, comme il y a un siècle entre le peuple

des frontières de vos provinces du Nord et celui de la capitale. Votre

organisation civile du clergé et l'ensemble de votre Constitution

proposés brusquement aux Brabançons suffiraient pour raffermir la

puissance de Léopold; ce peuple est condamné par l'empire de la

superstition et de l'habitude à passer par l'aristocratie pour arriver

à la liberté.

Comment peut-on, sur des calculs aussi incertains que ceux-là,

compromettre les destinées de la France et de tous les peuples?

Je ne connais rien d'aussi léger que l'opinion de M. Brissot à cet

égard, si ce n'est l'effervescence philanthropique _de M. Anacharsis

Cloots_. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, le discours

étincelant de M. Anacharsis Cloots; je me contenterai de lui citer un

trait de ce sage de la Grèce, de ce philosophe voyageur dont il a

emprunté le nom. C'est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquait

d'un astronome qui, en considérant le ciel avec trop d'attention, était

tombé dans une fosse qu'il n'avait point aperçue sur la terre. Eh bien!

l'Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil _des taches pareilles à

celles de notre Constitution_* [*Discours prononcé par M. Cloots à la

Société des Amis de la Constitution. (_Note de Robespierre_.).], en

voyant descendre du ciel l'ange de la liberté pour se mettre à la tète

de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de

l'univers, n'a pas vu sous ses pieds un précipice où l'on veut

entraîner le peuple français. Puisque _l'orateur du genre humain_ pense

que la destinée de l'univers est liée à celle de la France, qu'il

défende avec plus de réflexion les intérêts de ses clients, ou qu'il

craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration.

Laissez donc, laissez toutes ces trompeuses déclamations, ne nous

présentez pas l'image touchante du bonheur, pour nous entraîner dans

des maux réels; donnez-nous moins de descriptions agréables, et de plus

sages conseils.

Vous pouvez même vous dispenser d'entrer dans de si longs détails, sur

les ressources, sur les intérêts, sur les passions des princes et des

gouvernements actuels de l'Europe. Vous m'avez reproché de ne les avoir

pas assez longuement discutés. Non. Je n'en ferai rien encore, 1° parce

que ce n'est point sur de pareilles conjectures, toujours incertaines

de leur nature, que je veux asseoir le salut de la patrie; 2° parce que

celui qui va jusqu'à dire que toutes les puissances de l'Europe ne

pourraient pas, de concert avec nos ennemis intérieurs, entretenir une

armée pour favoriser le système d'intrigue dont j'ai parlé, avance une

proposition qui ne mérite pas d'être réfutée; 3° enfin, parce que ce

n'est point là le noeud de la question. Car je soutiens et je prouverai

que, soit que la cour et la coalition qui la dirige fassent une guerre

sérieuse, soit qu'elles s'en tiennent aux préparatifs et aux menaces,

elles auront toujours avancé le succès de leurs véritables projets.

Epargnez-vous donc au moins toutes les contradictions que votre système

présente à chaque instant: ne nous dites pas tantôt qu'il ne s'agit que

d'aller donner la chasse à 20 ou 30 lieues _aux chevaliers de

Coblentz_, et de revenir triomphants, tantôt qu'il ne s'agit de rien

moins que de briser les fers des nations. Ne nous dites pas tantôt que

tous les princes de l'Europe demeureront spectateurs indifférents do

nos démêlés avec les émigrés et de nos incursions sur le territoire

germanique, tantôt que nous renverserons le gouvernement de tous ces

princes.

Mais j'adopte votre hypothèse favorite, et j'en tire un raisonnement

auquel je défie tous les partisans de votre système de répondre d'une

manière satisfaisante. Je leur propose ce dilemme: ou bien nous pouvons

craindre l'intervention des puissances étrangères, et alors tous vos

calculs sont en défaut, ou bien les puissances étrangères ne se

mêleront en aucune manière de votre expédition; dans ce dernier cas, la

France n'a donc d'autre ennemi à craindre que cette poignée

d'aristocrates émigrés auxquels elle faisait à peine attention il y a

quelque temps: or, prétendez-vous que cette puissance doive nous

alarmer? et, si elle était redoutable, ne serait-ce pas évidemment par

l'appui gue lui prêteraient nos ennemis intérieurs pour lesquels vous

n'avez nulle défiance? Tout vous prouve donc que cette guerre ridicule

est une intrigue de la cour et des factions qui nous déchirent; leur

déclarer la guerre sur la foi de la cour, violer le territoire

étranger, qu'est-ce autre chose que seconder leurs vues? Traiter comme

une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, de juger,

de punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de

France extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de

l'univers Lafayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner

une illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux

ennemis du dedans qui les favorisent? La cour et les factieux ont sans

doute des raisons d'adopter ce plan: quelles peuvent être les noires?

_L'honneur du nom Français_, dites-vous. Juste ciel! La nation

française déshonorée par cette tourbe de fugitifs aussi ridicules

qu'impuissants, qu'elle peut dépouiller de leurs biens, et marquer, aux

yeux de l'univers du sceau du crime et de la trahison! Ah! la honte

consiste à être trompé par les artifices grossiers des ennemis de notre

liberté. La magnanimité, la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu,

voilà notre honneur. Celui que vous voulez ressusciter est l'ami, le

soutien du despotisme; c'est l'honneur des héros de l'aristocratie, de

tous les tyrans, c'est l'honneur du crime, c'est un être bizarre que je

croirais né de je ne sais quelle union monstrueuse du vice et de la

vertu, mais qui s'est rangé du parti du premier pour égorger sa mère;

il est proscrit de la terre de la liberté; laissez cet honneur, ou

reléguez-le au delà du Rhin; qu'il aille chercher un asile dans le

coeur ou dans la tête des princes et des chevaliers de Coblentz.

Est-ce donc avec cette légèreté qu'il faut traiter des plus grands

intérêts de l'Etat?

Avant de vous égarer dans la politique et dans les Etats des princes de

l'Europe, commencez par ramener vos regards sur votre position

intérieure; remettez l'ordre chez vous avant de porter la liberté

ailleurs. Mais vous prétendez que ce soin ne doit pas même vous

occuper, comme si les règles ordinaires du bon sens n'étaient pas

faites pour les grands politiques. Remettre l'ordre dans les finances,

en arrêter la déprédation, armer le peuple et les gardes nationaux,

faire tout ce que le gouvernement a voulu empêcher jusqu'ici, pour ne

redouter ni les attaques de nos ennemis, ni les intrigues

ministérielles, ranimer par des lois bienfaisantes, par un caractère

soutenu d'énergie, de dignité, de sagesse, l'esprit public et l'horreur

de la tyrannie, qui seule peut nous rendre invincibles contre tous nos

ennemis, tout cela ne sont que des idées ridicules; la guerre, la

guerre, dès que la cour la demande; ce parti dispense de tout autre

soin, on est quitte envers le peuple dès qu'on lui donne la guerre; la

guerre contre les justiciables de la cour nationale, ou contre des

princes allemands; confiance, idolâtrie pour les ennemis du dedans.

Mais que dis-je? En avons-nous, des ennemis du dedans? Non, vous n'en

connaissez pas, vous ne connaissez que Coblentz. N'avez-vous pas dit

que le siège du mal est à Coblentz? Il n'est donc pas à Paris? Il n'y a

donc aucune relation entre Coblentz et un autre lieu qui n'est pas loin

de nous? Quoi! vous osez dire que ce qui a fait rétrograder la

révolution, c'est la peur qu'inspirent à la nation les aristocrates

fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous attendez de cette nation

des prodiges de tous les genres! Apprenez donc qu'au jugement de tous

les Français éclairés, le véritable Coblentz est en France, que celui

de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts d'une conspiration

profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, dont le centre, dont

les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez tout cela, vous êtes

étranger à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. Si vous le savez,

pourquoi le niez-vous? pourquoi détourner l'attention publique de nos

ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres objets, pour

nous conduire dans le piège où ils nous attendent?

D'autres personnes, sentant vivement la profondeur de nos maux, et

connaissant leur véritable cause, se trompent évidemment sur le remède.

Dans une espèce de désespoir, ils veulent se précipiter sur la guerre

étrangère, comme s'ils espéraient que le mouvement seul de la guerre

nous rendra la vie, ou que de la confusion générale sortiront enfin

l'ordre et la liberté. Ils commettent la plus funeste des erreurs,

parce qu'ils ne discernent pas les circonstances et confondent des

idées absolument distinctes. II est dans les révolutions des mouvements

contraires et des mouvements favorables à la liberté, comme il est dans

les maladies des crises salutaires et des crises mortelles.

Les mouvements favorables sont ceux qui sont dirigés directement contre

les tyrans, comme l'insurrection des Américains, ou comme celle du 14

juillet; mais la guerre au dehors, provoquée, dirigée par le

gouvernement dans les circonstances où nous sommes, est un mouvement à

contre-sens, c'est une crise qui peut conduire à la mort du corps

politique. Une telle guerre ne peut que donner le change à l'opinion

publique, faire diversion aux justes inquiétudes de la nation, et

prévenir la crise favorable que les attentats des ennemis de la liberté

auraient pu amener. C'est sous ce rapport que j'ai d'abord développé

les inconvénients de la guerre. Pendant la guerre étrangère, le peuple,

comme je l'ai déjà dit, distrait par les événements militaires des

délibérations politiques qui intéressent les bases essentielles de sa

liberté, prête une attention moins sérieuse aux sourdes manoeuvres des

intrigants qui les minent, du pouvoir exécutif qui les ébranle, à la

faiblesse ou à la corruption des représentants qui ne les défendent

pas. Cette politique fut connue de tout temps, et, quoi qu'en ait dit

M. Brissot, il est applicable et frappant l'exemple des aristocrates de

Rome que j'ai cité; quand le peuple réclamait ses droits contre les

usurpations du sénat et des patriciens, le sénat déclarait la guerre,

et le peuple, oubliant ses droits et ses outrages, ne s'occupait que de

la guerre, laissait au sénat son empire, et préparait de nouveaux

triomphes aux patriciens. La guerre est bonne pour les officiers

militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur

ces sortes d'événements; elle est bonne pour les ministres, dont elle

couvre les opérations d'un voile plus épais et presque sacré; elle est

bonne pour la cour, elle est bonne pour le pouvoir exécutif dont elle

augmente l'autorité, la popularité, l'ascendant; elle est bonne pour la

coalition des nobles, des intrigants, des modérés, qui gouvernent la

France. Cette faction peut placer ses héros et ses membres à la tête de

l'armée; la cour peut confier les forces de l'Etat aux hommes qui

peuvent la servir dans l'occasion avec d'autant plus de succès qu'on

leur aura travaillé une espèce de réputation de patriotisme; ils

gagneront les coeurs et la confiance des soldats pour les attacher plus

fortement à la cause du royalisme et du modérantisme; voilà la seule

espèce de séduction que je craigne pour les soldats: ce n'est pas sur

une désertion ouverte et volontaire de la cause publique qu'il faut me

rassurer. Tel homme qui aurait horreur de trahir la patrie peut être

conduit par des chefs adroits à porter le fer dans te sein des

meilleurs citoyens; le mot perfide de républicain et de factieux,

inventé par la secte des ennemis hypocrites de la Constitution, peut

armer l'ignorance trompée contre la cause du peuple. Or, la destruction

du parti patriotique est le grand objet de tous leurs complots; dès

qu'une fois ils l'ont anéanti, que reste-t-il, si ce n'est la

servitude? Ce n'est pas une contre-révolution que je crains; ce sont

les progrès des faux principes, de l'idolâtrie, et la perte de l'esprit

public. Or, croyez-vous que ce soit un médiocre avantage pour la cour

et pour le parti dont je parle, de cantonner les soldats, de les

camper, de les diviser en corps d'armée, de les isoler des citoyens,

pour substituer insensiblement, sous les noms imposants de discipline

militaire et d'honneur, l'esprit d'obéissance aveugle et absolue,

l'ancien esprit militaire enfin, à l'amour de la liberté, aux

sentiments populaires qui étaient entretenus par leur communication

avec le peuple? Quoique l'esprit de l'armée soit encore bon en général,

devez-vous vous dissimuler que l'intrigue et la suggestion ont obtenu

des succès dans plusieurs corps, et qu'il n'est plus entièrement ce

qu'il était dans les premiers jours de la révolution? Ne craignez-vous

pas le système constamment suivi depuis si longtemps, de ramener

l'armée au pur amour des rois, et de la purger de l'esprit patriotique,

qu'on a toujours paru regarder comme une peste qui la désolait?

Voyez-vous sans quelque inquiétude le voyage du ministre et la

nomination de tel général fameux par les désastres des régiments les

plus patriotes? Comptez-vous pour rien le droit de vie et de mort

arbitraire dont la loi va investir nos patriciens militaires, dès le

moment où la nation sera constituée en guerre? Comptez-vous pour rien

l'autorité de la police qu'elle remet aux chefs militaires dans toutes

nos villes frontières? A-t-on répondu à tous ces faits par la

dissertation sur la dictature des Romains, et par le parallèle de César

avec nos généraux? On a dit que la guerre en imposerait aux

aristocrates du dedans, et tarirait la source de leurs manoeuvres;

point du tout, ils devinent trop bien les intentions de leurs amis

secrets pour en redouter l'issue; ils n'en seront que plus actifs à

poursuivre la guerre sourde qu'ils peuvent nous faire impunément, en

semant la division, le fanatisme, et en dépravant l'opinion. C'est

surtout alors que le parti modéré, revêtu des livrées du patriotisme,

dont les chefs sont les artisans de cette trame, déploiera toute sa

sinistre influence; c'est alors qu'au nom du salut public, ils

imposeront silence à quiconque oserait élever quelques soupçons sur la

conduite ou sur les intentions des agents du pouvoir exécutif, sur

lequel il reposera, des généraux qui seront devenus, comme lui,

l'espoir et l'idole de la nation; si l'un de ces généraux est destiné à

remporter quelque succès apparent, qui, je crois, ne sera pas fort

meurtrier pour les émigrants, ni fatal à leurs protecteurs, quel

ascendant ne donnera-l-il pas à son parti? quels services ne

pourra-t-il pas rendre à la cour? C'est alors qu'on fera une guerre

plus sérieuse aux véritables amis de la liberté, et que le système

perfide de l'égoïsme et de l'intrigue triomphera. L'esprit public une

fois corrompu, alors jusqu'où le pouvoir exécutif et les factieux qui

le serviront ne pourront-ils pas pousser leurs usurpations? Il n'aura

pas besoin de compromettre le succès de ses projets par une

précipitation imprudente; il ne se pressera pas peut-être de proposer

le plan de transaction dont on a déjà parlé: soit qu'il tienne à

celui-là, soit qu'il en adopte un autre, que ne peut-il attendre du

temps, de la langueur, de l'ignorance, des divisions intestines, des

manoeuvres de la nombreuse cohorte de ses affidés dans le Corps

législatif, de tous les ressorts enfin qu'il prépare depuis si

longtemps?

Nos généraux, dites-vous, ne nous trahiront pas; et si nous étions

trahis, tant mieux! Je ne vous dirai pas que je trouve singulier ce

goût pour la trahison; car je suis en cela parfaitement de votre avis.

Oui, nos ennemis sont trop habiles pour nous trahir ouvertement, comme

vous l'entendez; l'espèce de trahison que nous avons à redouter, je

viens de vous la développer, celle-là n'avertit point la vigilance

publique; elle prolonge le sommeil du peuple jusqu'au moment où on

l'enchaîne; celle-là ne laisse aucune ressource; celle-là,... tous ceux

qui endorment le peuple en favorisent le succès; et remarquez bien que,

pour y parvenir, il n'est pas même nécessaire de faire sérieusement la

guerre; il suffit de nous constituer sur le pied de guerre; il suffit

de nous entretenir de l'idée d'une guerre étrangère: n'en recueillît-on

d'autre avantage que les millions qu'on se fait compter d'avance, on

n'aurait pas tout à fait perdu sa peine. Ces 20 millions, surtout dans

le moment où nous sommes, ont au moins autant de valeur que les

adresses patriotiques où l'on prêche au peuple la confiance et la

guerre.

Je décourage la nation, dites-vous; non, je l'éclaire; éclairer des

hommes libres, c'est réveiller leur courage, c'est empêcher que leur

courage même ne devienne l'écueil de leur liberté; et n'eussé-je fait

autre chose que de dévoiler tant de pièges, que de réfuter tant de

fausses idées et de mauvais principes, que d'arrêter les élans d'un

enthousiasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi la

patrie.

Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en doutant de

leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est point le

courage des Français dont je me méfie, c'est la perfidie de leurs

ennemis que je crains; que la tyrannie les attaque ouvertement, ils

seront invincibles; mais le courage est inutile contre l'intrigue.

Vous avez été étonné, avez-vous dit, d'entendre un défenseur du peuple

calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m'attendais pas à un

pareil reproche. D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du

peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple,

je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela; je méprise

quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire

plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des

noms pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa

cause; serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui

l'abandonnent, en présentant la conduite contraire comme un effort

d'héroïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que

le résultat naturel du caractère de tout homme qui n'est point dégradé.

L'amour de la justice, de l'humanité, de la liberté, est une passion

comme une autre; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand

on a ouvert son âme à des passions d'une autre espèce, comme à la soif

de l'or ou des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et la

justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà tout le

secret du coeur humain; voilà toute la différence qui existe entre le

crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays.

Que dois-je donc répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le

peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas

soi-même.

J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour

le perdre; que j'ignore l'art de le conduire au précipice par des

routes semées de fleurs: mais en revanche, c'est moi qui sus déplaire à

tous ceux qui ne sont pas peuple, en défendant, presque seul, les

droits des citoyens les plus pauvres et les plus malheureux contre la

majorité des législateurs; c'est moi qui opposai constamment la

déclaration des droits à toutes ces distinctions calculées sur la

quotité des impositions, qui laissaient une distance entre des citoyens

et des citoyens; c'est moi qui défendis, non seulement les droits du

peuple, mais son caractère et ses vertus; qui soutins contre l'orgueil

et les préjugés que les vices ennemis de l'humanité et de l'ordre

social allaient toujours en décroissant, avec les besoins factices et

l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière; c'est moi qui

consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux même, pour être

juste.

Le vrai moyen de témoigner son respect pour le peuple n'est point de

l'endormir en lui vantant sa force et sa liberté, c'est de le défendre,

c'est de le prémunir contre ses propres défauts; car le peuple même en

a. _Le peuple est là_, est dans ce sens un mot très dangereux. Personne

ne nous a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce que

personne ne l'a plus aimé. "Le peuple veut toujours le bien, mais il ne

le voit pas toujours." Pour compléter la théorie des principes des

gouvernements, il suffirait d'ajouter: les mandataires du peuple voient

souvent le bien, mais ils ne le veulent pas toujours. Le peuple veut le

bien, parce que le bien public est son intérêt, parce que les bonnes

lois sont sa sauvegarde; ses mandataires ne le veulent pas toujours,

parce qu'ils se forment un intérêt séparé du sien, et qu'ils veulent

tourner l'autorité qu'il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez

ce que Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous jugerez

si le peuple peut dormir impunément. Le peuple cependant sent plus

vivement et voit mieux tout ce qui tient aux premiers principes de la

justice et de l'humanité que la plupart de ceux qui se séparent de lui;

et son bon sens à cet égard est souvent supérieur à l'esprit des

habiles gens; mais il n'a pas la même aptitude à démêler les détours de

la politique artificieuse qu'ils emploient pour le tromper et pour

l'asservir, et sa bonté naturelle le dispose à être la dupe des

charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien, et ils en profitent.

Discours par Maximilien Robespierre — 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 · 第 9 / 11 段