_Discours sur la guerre, prononcé à la Société des Amis de la

Constitution, le 2 Janvier 1792, an quatrième de la Révolution_

(2 janvier 1792)

Les plus grandes questions qui agitent les hommes ont souvent pour base

un malentendu; il y en a, si je ne me trompe, même dans celle-ci; il

suffit de le faire cesser, et tous les bons citoyens se rallieront aux

principes et à la vérité.

Des deux opinions qui ont été balancées dans cette Assemblée, l'une a

pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination, toutes les

espérances brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment

généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif

et le plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre

n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour

plaire, il faut défendre la première; pour être utile, il faut soutenir

la seconde, avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le

pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci que je me déclare.

Ferons-nous la guerre, ou ferons-nous la paix? Attaquerons-nous nos

ennemis, ou les attendrons-nous dans nos foyers? Je crois que cet

énoncé ne présente pas la question sous tous ses rapports et dans toute

son étendue. Quel parti la nation et ses représentants doivent-ils

prendre, dans les circonstances où nous sommes, à l'égard de nos

ennemis intérieurs et extérieurs? Voilà le véritable point de vue sous

lequel on doit l'envisager, si on veut l'embrasser tout entière, et la

discuter avec toute l'exactitude qu'elle exige. Ce qui importe,

par-dessus tout, quel que puisse être le fruit de nos efforts, c'est

d'éclairer la nation sur ses véritables intérêts et sur ceux de ses

ennemis; c'est de ne pas ôter à la liberté sa dernière ressource, en

donnant le change à l'esprit public dans ces circonstances critiques.

Je tâcherai de remplir cet objet en répondant principalement à

l'opinion de M. Brissot.

Si des traits ingénieux, si la peinture brillante et prophétique des

succès d'une guerre terminée par les embrassements fraternels de tous

les peuples de l'Europe, sont des raisons suffisantes pour décider une

question aussi sérieuse, je conviendrai que M. Brissot l'a parfaitement

résolue; mais son discours m'a paru présenter un vice, qui n'est rien

dans un discours académique, et qui est de quelque importance dans la

plus grande de toutes les discussions politiques; c'est qu'il a sans

cesse évité le point fondamental de la question, pour élever à côté

tout son système sur une base absolument ruineuse.

Certes, j'aime tout autant que M. Brissot une guerre entreprise pour

étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au

plaisir d'en raconter d'avance toutes les merveilles. Si j'étais maître

des destinées de la France, si je pouvais, à mon gré, diriger ses

forces et ses ressources, j'aurais envoyé, dès longtemps, une armée en

Brabant, j'aurais secouru les Liégeois et brisé les fers des Bataves;

ces expéditions sont fort de mon goût. Je n'aurais point, il est vrai,

déclaré la guerre à des sujets rebelles, je leur aurais ôté jusqu'à la

volonté de se rassembler; je n'aurais pas permis à des ennemis plus

formidables et plus près de nous de les protéger et de nous susciter au

dedans des dangers plus sérieux.

Mais dans les circonstances où je trouve mon pays, je jette un regard

inquiet autour de moi, et je me demande si la guerre que l'on fera sera

celle que l'enthousiasme nous promet; je me demande qui la propose,

comment, dans quelles circonstances, et pourquoi?

C'est là, c'est dans notre situation toute extraordinaire que réside

toute la question. Vous en avez sans cesse détourné vos regards; mais

j'ai prouvé, ce qui était clair pour tout le monde, que la proposition

de la guerre actuelle était le résultat d'un projet formé dès longtemps

par les ennemis intérieurs de notre liberté; je vous en ai montré le

but; je vous ai indiqué les moyens d'exécution; d'autres vous ont

prouvé qu'elle n'était qu'un piège visible: un orateur, membre de

l'Assemblée constituante, vous a dit, à cet égard, des vérités de fait

très importantes; il n'est personne qui n'ait aperçu ce piège, en

songeant que c'était après avoir constamment protégé les émigrations et

les émigrants rebelles, qu'on proposait de déclarer la guerre à leurs

protecteurs, en même temps qu'on défendait encore les ennemis du

dedans, confédérés avec eux. Vous êtes convenu vous-même que la guerre

plaisait aux émigrés, qu'elle plaisait au ministère, aux intrigants de

la cour, à celte faction nombreuse, dont les chefs, trop connus,

dirigent, depuis longtemps, toutes les démarches du pouvoir exécutif;

toutes les trompettes de l'aristocratie et du gouvernement en donnent à

la fois le signal: enfin, quiconque pourrait croire que la conduite de

la cour, depuis le commencement de cette révolution, n'a pas toujours

été en opposition avec les principes de l'égalité et le respect pour

les droits du peuple serait regardé comme un insensé, s'il était de

bonne foi; quiconque pourrait dire que la cour propose une mesure aussi

décisive que la guerre, sans la rapporter à son plan, ne donnerait pas

une idée plus avantageuse de son jugement: or, pouvez-vous dire qu'il

soit indifférent au bien de l'Etat, que l'entreprise de la guerre soit

dirigée par l'amour de la liberté ou par l'esprit du despotisme, par la

fidélité ou par la perfidie? Cependant qu'avez-vous répondu à tous ces

faits décisifs? Qu'avez-vous dit pour dissiper tant de justes soupçons?

Votre réponse à ce principe fondamental de toute cette discussion fait

juger tout votre système.

La défiance, avez-vous dit dans votre premier discours, la défiance

est un étal affreux: elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert;

elle empêche le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir

exécutif, attiédit son attachement, relâche sa soumission.

La défiance est un état affreux! Est-ce là le langage d'un homme libre

qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix? Elle

empêche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui

parlez ici? Quoi! c'est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir

exécutif de marcher; et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi! c'est le

peuple qui doit croire aveuglément aux _démonstrations_ du pouvoir

exécutif; et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la

confiance du peuple, non par des _démonstrations, mais par des faits?_

_La défiance attiédit son attachement!_ Et à qui donc le peuple doit-il

de l'attachement? est-ce à un homme? est-ce à l'ouvrage de ses mains,

ou bien à la patrie, à la liberté? _Elle relâche sa soumission!_ A la

loi, sans doute. En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le plus de reproches

à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a

excité ma surprise, elle n'a pas diminué, je l'avoue, quand j'ai

entendu le commentaire par lequel vous l'avez développé dans votre

dernier discours.

Vous nous avez appris qu'il fallait bannir la défiance, parce qu'il y

avait eu un changement dans le ministère. Quoi! c'est vous, qui avez de

la philosophie et de l'expérience; c'est vous, que j'ai entendu vingt

fois dire, sur la politique et sur l'esprit immortel des cours, tout ce

que pense là-dessus tout homme qui a la faculté de penser; c'est vous

qui prétendez que le ministère doit changer avec un ministre! C'est à

moi qu'il appartient de m'expliquer librement sur les ministres: 1°

parce que je ne crains pas d'être soupçonné de spéculer sur leur

changement, ni pour moi, ni pour mes amis; 2° parce que je ne désire

pas de les voir remplacer par d'autres, convaincu que ceux qui aspirent

à leurs places ne vaudraient pas mieux. Ce ne sont point les ministres

que j'attaque; ce sont leurs principes et leurs actes. Qu'ils se

convertissent, s'ils le peuvent, et je combattrai leurs détracteurs.

J'ai le droit, par conséquent, d'examiner les bases sur lesquelles

repose la garantie que vous leur prêtez. Vous blâmez le ministre

Montmorin qui a cédé sa place, pour attirer la confiance sur le

ministre Lessart qui s'est chargé de son rôle! A Dieu ne plaise que je

perde des moments précieux à instituer un parallèle entre ces deux

illustres défenseurs des droits du peuple! Vous avez expédié deux

certificats de patriotisme à deux autres ministres, par la raison

qu'ils avaient été tirés de la classe des plébéiens; et moi, je le dis

franchement, la présomption la plus raisonnable, à mon avis, est que,

dans les circonstances où nous sommes, des _plébéiens_ n'auraient point

été appelés au ministère, s'ils n'avaient été jugés dignes d'être

nobles. Je m'étonne que la confiance d'un représentant du peuple porte

sur un ministre que le peuple de la capitale a craint de voir arriver à

une place municipale; je m'étonne de vous voir recommander à la

bienveillance publique le ministre de la justice, qui a paralysé la

cour provisoire d'Orléans, en se dispensant de lui envoyer les

principales procédures; le ministre qui a calomnié grossièrement, à la

face de l'Assemblée nationale, les sociétés patriotiques de l'Etat,

pour provoquer leur destruction; le ministre qui, récemment encore,

vient de demander à l'Assemblée actuelle la suspension de

l'établissement des nouveaux tribunaux criminels, sous le prétexte que

la nation n'était pas mûre pour les jurés, sous le prétexte (qui le

croirait!) que l'hiver est une saison trop rude pour réaliser cette

institution, déclarée partie essentielle de notre Constitution par

l'acte constitutionnel, réclamée par les principes éternels de la

justice, et par la tyrannie insupportable du système barbare qui pèse

encore sur le patriotisme et sur l'humanité; ce ministre, oppresseur du

peuple avignonnais, entouré de tous les intrigants que vous avez

vous-même dénoncés dans vos écrits, et ennemi déclaré de tous les

patriotes invariablement attachés à la cause publique. Vous avez encore

pris sous votre sauvegarde le ministre actuel de la guerre. Ah! de

grâce, épargnez-nous la peine de discuter la conduite, les relations et

le personnel de tant d'individus, lorsqu'il ne doit être question que

des principes et de la patrie. Ce n'est pas assez d'entreprendre

l'apologie des ministres, vous voulez encore les isoler des vues et de

la société de ceux qui sont notoirement leurs conseils et leurs

coopérateurs.

Personne ne doute aujourd'hui qu'il existe une ligue puissante et

dangereuse contre l'égalité et contre les principes de notre liberté:

on sait que la coalition qui porta des mains sacrilèges sur les bases

de la Constitution s'occupe avec activité des moyens d'achever son

ouvrage; qu'elle domine à la cour, qu'elle gouverne les ministres: vous

êtes convenu qu'elle avait le projet d'étendre encore la puissance

ministérielle, et d'aristocratiser la représentation nationale; vous

nous avez priés de croire que les ministres et la cour n'avaient rien

de commun avec elle; vous avez démenti, à cet égard, les assertions

positives de plusieurs orateurs et l'opinion générale; vous vous êtes

contentés d'alléguer que des intrigants ne pouvaient porter aucune

atteinte à la liberté. Ignorez-vous que ce sont les intrigants qui font

le malheur des peuples? Ignorez-vous que des intrigants, secondés par

la force et par les trésors du gouvernement, ne sont pas à négliger?

que vous-même vous vous êtes fait une loi jadis de poursuivre avec

chaleur une partie de ceux dont il est ici question? Ignorez-vous que

depuis le départ du roi, dont le mystère commence à s'éclaircir, ils

ont eu le pouvoir de faire rétrograder la révolution, et de commettre

impunément les plus coupables attentats contre la liberté? D'où vous

vient donc tout à coup tant d'indulgence ou de sécurité?

Ne vous alarmez pas, nous a dit le même orateur, si cette faction veut

la guerre; ne vous alarmez pas si, comme elle, la cour et les ministres

veulent la guerre; si les papiers, _que le ministère soudoie_, prêchent

la guerre: les ministres, à la vérité, se joindront toujours aux

modérés contre les patriotes, mais ils se joindront aux patriotes et

aux modérés contre les émigrants. Quelle rassurante et lumineuse

théorie! Les ministres, vous en convenez, sont les ennemis des

patriotes; les modérés, pour lesquels ils se déclarent, veulent rendre

notre constitution aristocratique; et vous voulez que nous adoptions

leurs projets? Les ministres soudoient, et c'est vous qui le dites, des

papiers dont l'emploi est d'éteindre l'esprit public, d'effacer les

principes de la liberté, de vanter les plus dangereux de ses ennemis,

de calomnier tous les bons citoyens, et vous voulez que je me fie aux

vues et aux principes des ministres?

Vous croyez que les agents du pouvoir exécutif sont plus disposés à

adopter les maximes de l'égalité, et à défendre les droits du peuple

dans toute leur pureté, qu'à transiger avec les membres de la dynastie,

avec les amis de la cour, aux dépens du peuple et des patriotes, qu'ils

appellent hautement des factieux? Mais les aristocrates de toutes les

nuances demandent la guerre; mais tous les échos de l'aristocratie

répètent aussi le cri de guerre: il ne faut pas non plus se défier,

sans doute, de leurs intentions. Pour moi, j'admire votre bonheur et ne

l'envie pas. Vous étiez destiné à défendre la liberté sans défiance,

sans déplaire à ses ennemis, sans vous trouver en opposition ni avec la

cour, ni avec les ministres, ni avec les modérés. Comme les routes du

patriotisme sont devenues pour vous faciles et riantes!

Pour moi, j'ai trouvé que plus on avançait dans cette carrière, plus on

rencontrait d'obstacles et d'ennemis, plus on se trouvait abandonné de

ceux avec qui on y était entré; et j'avoue que si je m'y voyais

environné des courtisans, des aristocrates, des _modérés_, je serais au

moins tenté de me croire en assez mauvaise compagnie.

Ou je me trompe, ou la faiblesse des motifs par lesquels vous avez

voulu nous rassurer sur les intentions de ceux qui nous poussent à la

guerre est la preuve la plus frappante qui puisse les démontrer. Loin

d'aborder le véritable état de la question, vous l'avez toujours fui.

Tout ce que vous avez dit est donc hors de la question. Votre opinion

n'est fondée que sur des hypothèses vagues et étrangères.

Que nous importent, par exemple, vos longues et pompeuses dissertations

sur la guerre américaine? Qu'y a-t-il de commun entre la guerre ouverte

qu'un peuple fait à ses tyrans, et un système d'intrigue conduit par le

gouvernement même contre la liberté naissante? Si les Américains

avaient triomphé de la tyrannie anglaise en combattant sous les

drapeaux de l'Angleterre et sous les ordres de ses généraux contre ses

propres alliés, l'exemple des Américains serait bon à citer: on

pourrait même y joindre celui des Hollandais et des Suisses, s'ils

s'étaient reposés sur le duc d'Albe et sur les princes d'Autriche et de

Bourgogne du soin de venger leurs outrages et d'assurer leur liberté.

Que nous importent encore les victoires rapides que vous remportez à la

tribune sur le despotisme et sur l'aristocratie de l'univers? Comme si

la nature des choses se pliait si facilement à l'imagination d'un

orateur! Est-ce le peuple ou le génie de la liberté qui dirigera le

plan qu'on nous propose? C'est la cour, ce sont ses officiers, ce sont

ses ministres. Vous oubliez toujours que cette donnée change toutes les

combinaisons.

Croyez-vous que le dessein de la cour soit d'ébranler le trône de

Léopold et ceux de tous les rois, qui, dans leurs réponses à ses

messages, lui témoignent un attachement exclusif, elle qui ne cesse de

vous prêcher _le respect pour les gouvernements étrangers_, elle qui a

troublé par ses menées la révolution de Brabant, elle qui vient de

désigner à la nation, comme le sauveur de la patrie, comme le héros de

la liberté, le général qui, dans l'Assemblée constituante, s'était

déclaré hautement contre la cause des Brabançons? Cette réflexion me

fait naître une autre idée; elle me rappelle un fait qui prouve

peut-être à quels pièges les représentants du peuple sont exposés.

Peut-être est-il étonnant que dans le temps où on parlait de guerre

contre des princes allemands, pour dissiper des émigrants français, on

se soit hâté de rassurer, par un décret, le chef du corps germanique,

contre la crainte de voir se rassembler sur nos frontières les

Brabançons, qui viennent chercher un asile parmi nous. Ce qu'il y a de

certain, c'est que les plus zélés patriotes de la contrée française où

ils se sont retirés ne paraissent pas en avoir une idée aussi

défavorable que celle qu'on en a voulu répandre, et qu'ils ne sont pas

sur cette affaire du même avis que le directoire du département du

Nord. Pour moi, je crains, je l'avoue, que le patriotisme des

représentants n'ait été trompé sur les faits. Je le dis sans crainte

que l'on me soupçonne de vouloir décréditer leur sagesse; je me serais

même épargné cette dernière réflexion, inutile pour mon propre compte,

si je ne désirais, depuis quelque temps, de trouver l'occasion de

dissiper les préventions que des malentendus ont pu faire naître, et

qui pourraient relâcher les liens qui doivent unir tous les amis de la

liberté. On dit que l'on cherche à se prévaloir de certaines

observations dictées sans doute par l'amour du bien public, et qui,

d'ailleurs, sont personnelles à leur auteur, pour éloigner de cette

société des députés patriotes, et mettre l'amour-propre des

représentants du peuple en opposition avec leur civisme. Je crois le

succès de cette entreprise impossible; je crois, de plus, que nul

membre de cette société n'a eu l'intention d'abaisser les législateurs

actuels par un parallèle injuste entre la première et la seconde

Assemblée. Pour moi, je déclare hautement que, loin d'attacher mon

intérêt personnel à celui de l'Assemblée constituante, je la regarde

comme une puissance qui n'est plus, et pour laquelle le jugement sévère

de la postérité doit déjà commencer. Je déclare que personne n'a plus

de respect que moi pour le caractère des représentants du peuple en

général; que personne n'a plus d'estime et d'attachement pour les

députés patriotes qui sont membres de cette société. Je suis même

convaincu que c'est aux fautes de la première Assemblée qu'il faut

imputer la plupart de celles que la législature actuelle pourrait

commettre. Le fait même que je viens de citer en est peut-être un

exemple. Je croirai aussi remplir un devoir de fraternité, autant que

de civisme, en expliquant librement mon opinion sur toutes les

questions qui intéressent la patrie et ses représentants; je pense même

qu'ils ne doivent pas rejeter l'hommage des réflexions que me dicte le

pur zèle du bien public, et dans lesquelles l'expérience de trois

années de révolution me donne peut-être le droit de mettre quelque

confiance.

Il résulte de ce que j'ai dit plus haut, qu'il pourrait arriver que

l'intention de ceux qui demandent et qui conduiraient la guerre ne fût

pas de la rendre fatale aux ennemis de notre révolution et aux amis du

pouvoir absolu des rois: n'importe, vous vous chargez vous-mêmes de la

conquête de l'Allemagne, d'abord; vous promenez notre armée triomphante

chez tous les peuples voisins; vous établissez partout des

municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous

écriez vous-mêmes que cette pensée est sublime, comme si le destin des

empires se réglait par des figures de rhétorique. Nos généraux,

conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la

Constitution; notre camp, qu'une école de droit public; les satellites

des monarques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à l'exécution de

ce projet, volent au-devant de nous, non pour nous repousser, mais pour

nous écouter.

Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques

prédictions; il est dans la nature des choses que la marche de la

raison soit lentement progressive. Le gouvernement le plus vicieux

trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans

l'éducation des peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes

jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté suspecte et

effrayante au premier abord. La plus extravagante idée qui puisse

naître dans la tète d'un politique est de croire qu'il suffise à un

peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire

adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires

armés; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence,

c'est de les repousser comme des ennemis. J'ai dit qu'une telle

invasion pourrait réveiller l'idée de l'embrasement du Palatinat et des

dernières guerres, plus facilement qu'elle ne ferait germer des idées

constitutionnelles, parce que la masse du peuple, dans ces contrées,

connaît mieux ces faits que notre Constitution. Les récits des hommes

éclairés qui les connaissent démentent tout ce qu'on nous raconte de

l'ardeur avec laquelle elles soupirent après notre Constitution et nos

armées. Avant que les effets de notre révolution se fassent sentir chez

les nations étrangères, il faut qu'elle soit consolidée. Vouloir leur

donner la liberté avant de l'avoir nous-mêmes conquise, c'est assurer à

la fois notre servitude et celle du monde entier; c'est se former des

choses une idée exagérée et absurde, de penser que, dès le moment où un

peuple se donne une Constitution, tous les autres répondent au même

instant à ce signal. L'exemple de l'Amérique, que vous avez cité,

aurait-il suffi pour briser nos fers, si le temps et le concours des

plus heureuses circonstances n'avaient amené insensiblement cette

révolution? La déclaration des droits n'est point la lumière du soleil

qui éclaire au même instant tous les hommes; ce n'est point la foudre

qui frappe en même temps tous les trônes. Il est plus facile de

l'écrire sur le papier ou de la graver sur l'airain, que de rétablir

dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés par l'ignorance,

par les passions et par le despotisme. Que dis-je? N'est-elle pas tous

les jours méconnue, foulée aux pieds, ignorée même parmi vous qui

l'avez promulguée? L'égalité des droits est-elle ailleurs que dans les

principes de notre charte constitutionnelle? Le despotisme,

l'aristocratie ressuscitée sous des formes nouvelles, ne relève-t-elle

pas sa tête hideuse? N'opprime-t-elle pas encore la faiblesse, la

vertu, l'innocence, au nom des lois et de la liberté même? La

Constitution, que l'on dit fille de la Déclaration des Droits,

ressemble-t-elle si fort à sa mère? Que dis-je? Cette vierge, jadis

rayonnante d'une beauté céleste, est-elle encore semblable à elle-même?

N'est-elle pas sortie meurtrie et souillée des mains impures de cette

coalition qui trouble et tyrannise aujourd'hui la France, et à qui il

ne manque, pour consommer ses funestes projets, que l'adoption des

mesures perfides que je combats en ce moment? Comment donc pouvez-vous

croire qu'elle opérera, dans le moment même que nos ennemis intérieurs

auront marqué pour la guerre, les prodiges qu'elle n'a pu encore opérer

parmi nous?

Je suis loin de prétendre que notre révolution n'influera pas dans la

suite sur le sort du globe, plus tôt même que les apparences actuelles

ne semblent l'annoncer. A. Dieu ne plaise que je renonce à une si douce

espérance! Mais je dis que ce ne sera pas aujourd'hui; je dis que cela

n'est pas du moins prouvé, et que, dans le doute, il ne faut pas

hasarder notre liberté; je dis que, dans tous les temps, pour exécuter

une telle entreprise avec succès, il faudrait le vouloir, et que le

gouvernement qui en serait chargé, que ses principaux agents ne le

veulent pas, et qu'ils l'ont hautement déclaré.

Discours par Maximilien Robespierre — 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 · 第 8 / 11 段