Mais quel est donc, après tout, ce rare mérite, de payer un marc

d'argent ou telle autre imposition à laquelle vous attachez de si

hautes prérogatives? Si vous portez au trésor public une contribution

plus considérable que la mienne, n'est-ce pas par la raison que la

société vous a procuré de plus grands avantages pécuniaires? Et, si

nous voulons presser cette idée, quelle est la source de cette extrême

inégalité des fortunes qui rassemble toutes les richesses en un petit

nombre de mains? Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais

gouvernements, enfin tous les vices des sociétés corrompues? Or,

pourquoi faut-il que ceux qui sont les victimes de ces abus soient

encore punis de leur malheur par la perte de la dignité de citoyens? Je

ne vous envie point le partage avantageux que vous avez reçu, puisque

cette inégalité est un mal nécessaire ou incurable: mais ne m'enlevez

pas du moins les biens imprescriptibles qu'aucune loi humaine ne peut

me ravir. Permettez même que je puisse être fier quelquefois d'une

honorable pauvreté, et ne cherchez point à m'humilier par

l'orgueilleuse prétention de vous réserver la qualité de souverain,

pour ne me laisser que celle de sujet.

Mais le peuple!... mais la corruption!

Ah! cessez, cessez de profaner ce nom touchant et sacré du peuple, en

le liant à l'idée de la corruption. Quel est celui qui, parmi des

hommes égaux en droits, ose déclarer ses semblables indignes d'exercer

les leurs pour les en dépouiller à son profit? Et certes, si vous vous

permettez de fonder une pareille condamnation sur des présomptions de

corruptibilité, quel terrible pouvoir vous vous arrogez sur l'humanité!

Où sera le terme de vos proscriptions?

Mais est-ce bien sur ceux qui ne paient point le marc d'argent qu'elles

doivent tomber, ou sur ceux qui paient beaucoup au delà? Oui, en dépit

de toute prévention en faveur des vertus que donne la richesse, j'ose

croire que vous en trouverez autant dans la classe des citoyens les

moins aisés que dans celle des plus opulents. Croyez-vous de bonne foi

qu'une vie dure et laborieuse enfante plus de vices que la mollesse, le

luxe et l'ambition, et avez-vous moins de confiance dans la probité de

nos artisans et de nos laboureurs, qui, suivant votre tarif, ne seront

presque jamais citoyens actifs, que dans celle des traitants, des

courtisans, de ceux que vous appeliez grands seigneurs, qui, d'après le

même tarif, le seraient six cents fois? Je veux venger une fois ceux

que vous nommez le _peuple_ de ces calomnies sacrilèges.

Etes-vous donc faits pour l'apprécier, et pour connaître les hommes,

vous qui, depuis que votre raison s'est développée, ne les avez jugés

que d'après les idées absurdes du despotisme et de l'orgueil féodal;

vous qui, accoutumés au jargon bizarre qu'il a inventé, avez trouvé

simple de dégrader la plus grande partie du genre humain par les mots

de _canaille_, de _populace_; vous qui avez révélé au monde qu'il

existait des gens sans naissance, comme si tous les hommes qui vivent

n'étaient pas nés; _des gens de rien_ qui étaient des hommes de mérite,

et _d'honnêtes gens_, _des gens comme il faut_ qui étaient les plus

vils et les plus corrompus de tous les hommes? Ah! sans doute, on peut

vous permettre de ne pas rendre au peuple toute la justice qui lui est

due. Pour moi, j'atteste tous ceux que l'instinct d'une âme noble et

sensible a rapprochés de lui et rendus dignes de connaître et d'aimer

l'égalité, qu'en général il n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que

le peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrité par l'excès de

l'oppression; qu'il est reconnaissant des plus faibles égards qu'on lui

témoigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal même qu'on ne lui fait

pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors que nous appelons

grossiers, des âmes franches et droites, un bon sens et une énergie que

l'on chercherait longtemps en vain dans la classe qui le dédaigne. Le

peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et

tranquillité; les riches prétendent à tout, ils veulent tout envahir et

tout dominer. Les abus sont l'ouvrage et le domaine des riches, ils

sont les fléaux du peuple, l'intérêt du peuple est l'intérêt général,

celui des riches est l'intérêt particulier; et vous voulez rendre le

peuple nul et les riches tout-puissants.

M'opposera-t-on encore ces inculpations éternelles dont on n'a cessé de

le charger depuis l'époque où il a secoué le joug des despotes jusqu'à

ce moment, comme si le peuple entier pouvait être accusé de quelques

actes de vengeance locaux et particuliers, exercés au commencement

d'une révolution inespérée, où, respirant enfin d'une si longue

oppression, il était dans un état de guerre avec tous ses tyrans? Que

dis-je? Quel temps a donc jamais fourni des preuves plus éclatantes de

sa bonté naturelle, que celui où, armé d'une force irrésistible, il

s'est tout à coup arrêté lui-même pour rentrer dans le calme à la voix

de ses représentants? O vous qui vous montrez si inexorables pour

l'humanité souffrante et si indulgents pour ses oppresseurs, ouvrez

l'histoire, et jetez les yeux autour de vous, comptez les crimes des

tyrans, et jugez entre eux et le peuple!

Que dis-je? A ces efforts mêmes qu'ont faits les ennemis de la

révolution pour le calomnier auprès de ses représentants, pour vous

calomnier auprès de lui, pour vous suggérer des mesures propres à

étouffer sa voix, ou à abattre son énergie, ou à égarer son

patriotisme, pour prolonger l'ignorance de ses droits, en lui cachant

vos décrets; à la patience inaltérable avec laquelle il a supporté tous

ses maux et attendu un ordre de choses plus heureux, comprenons que le

peuple est le seul appui de la liberté. Eh! qui pourrait donc supporter

l'idée de le voir dépouillé de ces droits par la révolution même qui

est due à son courage; au tendre et généreux attachement avec lequel il

a défendu ses représentants? Est-ce aux riches, est-ce aux grands que

vous devez cette glorieuse insurrection qui a sauvé la France et vous?

Ces soldats, qui ont déposé leurs armes aux pieds de la patrie alarmée,

n'étaient-ils donc pas du peuple? Ceux qui les conduisaient contre

vous, à quelles classes appartenaient-ils?... Etait-ce donc pour vous

aider à défendre ses droits et sa dignité qu'il combattait alors, ou

pour vous assurer le pouvoir de les anéantir? Est-ce pour retomber sous

le joug de l'aristocratie des riches qu'il a brisé avec vous le joug de

l'aristocratie féodale?

Jusqu'ici je me suis prêté au langage de ceux qui semblent vouloir

désigner par le mot peuple une classe d'hommes séparée, à laquelle ils

attachent une certaine idée d'infériorité et de mépris. Il est temps de

s'exprimer avec plus de précision, en rappelant que le système que nous

combattons proscrit les neuf dixièmes de la nation, qu'il efface même

de la liste de ceux qu'il appelle citoyens actifs une multitude

innombrable d'hommes que les préjugés mêmes de l'orgueil avaient

respectée, distingués par leur éducation, par leur industrie et par

leur fortune même.

Telle est en effet la nature de cette institution, qu'elle porte sur

les plus absurdes contradictions, et que, prenant la richesse pour

mesure des droits du citoyen, elle s'écarte de cette règle même en les

attachant à ce qu'on appelle impositions directes, quoiqu'il soit

évident qu'un homme qui paie des impositions indirectes considérables

peut Jaotr d'une plus grande fortune que celui qui n'est soumis qu'à

une imposition directe modérée. Mais comment a-t-on pu imaginer de

faire dépendre les droits sacrés des hommes de la mobilité des systèmes

de finances, des variations, des bigarrures que le nôtre présente dans

les différentes parties du même Etat? Quel système que celui où un

homme, qui est citoyen sur tel point du territoire français, cesse de

l'être, ou en tout ou en partie, s'il passe sur tel autre point; où

celui qui l'est aujourd'hui ne le sera plus demain, si sa fortune

éprouve un revers!

Quel système que celui où l'honnête homme, dépouillé par un injuste

oppresseur, retombe dans la classe des _ilotes_, tandis que l'autre

s'élève par son crime même au rang des citoyens; où un père voit

croître, avec le nombre de ses enfants, la certitude qu'il ne leur

laissera point ce titre avec la faible portion de son patrimoine

divisé; où tous les fils de famille, dans la moitié de l'empire, ne

peuvent trouver une patrie qu'au moment où ils n'ont plus de père!...

Enfin, à quoi tient cette superbe prérogative de membre du Souverain,

si le répartiteur des contributions publiques est maître de me la

ravir, en diminuant d'un sou ma cotisation; si elle est soumise à la

fois et aux caprices des hommes et à l'inconstance de la fortune?

Mais fixez surtout votre attention sur les funestes inconvénients qu'il

doit nécessairement entraîner. Quelles armes puissantes ne va-t-il pas

donner à l'intrigue? Combien de prétextes au despotisme et à

l'aristocratie, pour écarter des assemblées publiques les hommes les

plus nécessaires à la défense de la liberté, et livrer la destinée de

l'Etat à la merci d'un certain nombre de riches et d'ambitieux! Déjà

une prompte expérience nous a révélé tous les dangers de cet abus. Quel

ami de la liberté et de l'humanité n'a pas gémi de voir, dans les

premières assemblées d'élection, formées sous les auspices de la

constitution nouvelle, la représentation nationale réduite, pour ainsi

dire, à une poignée d'individus? Quel spectacle déplorable, que celui

que nous ont donné ces villes, ces contrées où des citoyens disputaient

aux citoyens le pouvoir d'exercer des droits communs à tous; où des

officiers municipaux, où les représentants du peuple, par des taxes

arbitraires et exagérées des journées d'ouvrier, semblaient mettre au

plus haut prix possible la qualité de citoyen actif! Puissions-nous ne

pas bientôt ressentir les funestes effets de ces attentats contre les

droits du peuple! Mais c'est à vous seuls qu'il appartient de les

prévenir. Ces précautions mêmes que vous avez voulu prendre pour

adoucir la rigueur des décrets dont je parle, soit en réduisant à 20

sols le plus haut prix des journées d'ouvrier, soit en admettant

plusieurs exceptions; tous ces palliatifs impuissants prouvent au moins

que vous avez vous-mêmes senti toute la grandeur du mal que votre

sagesse est destinée à extirper entièrement. Eh! qu'importe, en effet,

que 20 ou 30 sols soient les éléments des calculs qui décident de mon

existence politique! Ceux qui n'atteignent qu'à 19 n'ont-ils pas les

mêmes droits? Et les principes éternels de la justice et de la raison,

sur lesquels ces droits sont fondés, peuvent-ils se plier aux règles

d'un tarif variable et arbitraire? Mais voyez, je vous prie, à quelles

bizarres conséquences entraîne une grande erreur en ce genre. Forcés

par les premières notions de l'équité à chercher les moyens de la

pallier, vous avez accordé aux militaires, après un certain temps de

service, les droits de citoyens actifs comme une récompense. Vous les

avez accordés comme une distinction aux ministres du culte, lorsqu'ils

ne peuvent remplir les conditions pécuniaires exigées par vos décrets.

Vous les accorderez encore dans des cas analogues, par de semblables

motifs. Or, toutes ces dispositions, si équitables par leur objet, sont

autant d'inconséquences et d'infractions des premiers principes

constitutionnels. Comment, en effet, vous qui avez supprimé tous les

privilèges, comment avez-vous pu ériger en privilèges pour certaines

personnes, et pour certaines professions, l'exercice des droits du

citoyen? Comment avez-vous pu changer en récompense un bien qui

appartient essentiellement à tous? D'ailleurs, si les ecclésiastiques

et les militaires ne sont pas les seuls qui méritent bien de la patrie,

la même raison ne doit-elle pas vous forcer à étendre la même faveur

aux autres professions? Et si vous la réservez au mérite, comment en

avez-vous pu faire l'apanage de la fortune?

Ce n'est pas tout: vous avez fait de la privation des droits de citoyen

actif la peine du crime, et du plus grand de tous les crimes, celui de

lèse-nation. Cette peine vous a paru si grande, que vous en avez limité

la durée; que vous avez laissé les coupables maîtres de la terminer

eux-mêmes, par le premier acte de citoyen qu'il leur plairait de

faire... El cette même privation, vous l'avez infligée à tous les

citoyens qui ne sont pas assez riches pour suffire à telle quotité et à

telle nature de contribution: de manière que, par la combinaison de ces

décrets, ceux qui ont conspiré contre le salut et contre la liberté de

la nation, et les meilleurs citoyens, les défenseurs de la liberté, que

la fortune n'aura point favorisés, ou qui auront repoussé la fortune

pour servir la patrie, sont confondus dans la même classe. Je me

trompe; c'est en faveur des premiers que votre prédilection se déclare;

car, dès le moment où ils voudront bien consentir à faire la paix avec

la nation, et à accepter le bienfait de la liberté, ils peuvent rentrer

dans la plénitude des droits du citoyen, au lieu que les autres en sont

privés indéfiniment, et ne peuvent les recouvrer que sous une condition

qui n'est point en leur pouvoir. Juste ciel! le génie et la vertu mis

plus bas que l'opulence et le crime par le législateur!

"Que ne vit-il encore, avons-nous dit quelquefois en rapprochant l'idée

de cette grande révolution de celle d'un grand homme qui a contribué à

la préparer! que ne vit-il encore, ce philosophe sensible et éloquent,

dont les écrits ont développé parmi nous ces principes de morale

publique qui nous ont rendus dignes de concevoir le dessein de

régénérer notre patrie!" Eh bien! s'il vivait encore, que verrait-il?

Les droits sacrés de l'homme, qu'il a défendus, violés par la

constitution naissante, et son nom effacé de la liste des citoyens. Que

diraient aussi tous ces grands hommes qui gouvernèrent jadis les

peuples les plus libres et les plus vertueux de la terre, mais qui ne

laissèrent pas de quoi fournir aux frais de leurs funérailles, et dont

les familles étaient nourries aux dépens de l'Etat, que diraient-ils,

si, revivant parmi nous, ils pouvaient voir s'élever cette constitution

si vantée? O _Aristide_, la Grèce t'a surnommé le juste, t'a fait

l'arbitre de sa destinée: la France _régénérée_ ne verrait en toi qu'un

_homme de rien_, qui ne paie point un marc d'argent. En vain la

confiance du peuple t'appellerait à défendre ses droits, il n'est point

de municipalité qui ne te repoussât de son sein. Tu aurais vingt fois

sauvé la patrie, que tu ne serais pas encore citoyen actif, ou

éligible... à moins que ta grande âme ne consentît à vaincre les

rigueurs de la fortune aux dépens de la liberté, ou de quelqu'une de

tes vertus.

Ces héros n'ignoraient pas, et nous répétons quelquefois nous-mêmes,

que la liberté ne peut être solidement fondée que sur les moeurs. Or,

quelles moeurs peut avoir un peuple chez qui les lois semblent

s'appliquer à donner à la soif des richesses la plus furieuse activité?

Et quel moyen plus sûr les lois peuvent-elles prendre pour irriter

cette passion, que de flétrir l'honorable pauvreté, et de réserver pour

la richesse tous les honneurs et toute la puissance? Adopter une

pareille institution, qu'est-ce autre chose que forcer l'ambition même

la plus noble, celle qui cherche la gloire en servant la patrie, à se

réfugier dans le sein de la cupidité et de l'intrigue, et faire de la

constitution même la corruptrice de la vertu? Que signifie donc ce

tableau civique que vous affichez avec tant de soin? Il étale à me

yeux, avec exactitude, tous les noms des vils personnages que le

despotisme a engraissés de la substance du peuple: mais j'y cherche en

vain celui d'un honnête homme indigent. Il donne aux citoyens cette

étonnante leçon: "Sois riche, à quelque prix que ce soit, ou tu ne

seras rien."

Comment, après cela, pourriez-vous vous flatter de faire renaître parmi

nous cet esprit public auquel est attachée la régénération de la

France; lorsque, rendant la plus grande partie des citoyens étrangers

aux soins de la chose publique, vous la condamnez à concentrer toutes

ses pensées et toutes ses affections dans les objets de son intérêt

personnel et de ses plaisirs; c'est-à-dire quand vous élevez l'égoïsme

et la frivolité sur les ruines des talents utiles et des vertus

généreuses, qui sont les seules gardiennes de la liberté? Il n'y aura

jamais de constitution durable dans tout pays où elle sera, en quelque

sorte, le domaine d'une classe d'hommes, et n'offrira aux autres qu'un

objet indifférent, ou un sujet de jalousie et d'humiliation. Qu'elle

soit attaquée par des ennemis adroits et puissants, il faut qu'elle

succombe tôt ou tard. Déjà, messieurs, il est facile de prévoir toutes

les conséquences fatales qu'entraîneraient les dispositions dent je

parle, si elles pouvaient subsister. Bientôt vous verrez nos assemblées

primaires et électives désertes, non seulement parce que ces mêmes

décrets en interdisent l'accès au plus grand nombre des citoyens, mais

encore parce que la plupart de ceux qu'ils appellent, tels que les gens

à trois journées, réduits à la faculté d'élire sans pouvoir être

eux-mêmes nommés aux emplois que donne la confiance des citoyens, ne

s'empresseront pas d'abandonner leurs affaires et leurs familles pour

fréquenter des assemblées où ils ne peuvent porter ni les mêmes

espérances ni les mêmes droits que les citoyens plus aisés; à moins que

plusieurs d'entre eux ne s'y rendent pour vendre leurs suffrages. Elles

resteront abandonnées à un petit nombre d'intrigants qui se partageront

toutes les magistratures, et donneront à la France des juges, des

administrateurs, des législateurs. Des législateurs réduits à 750 pour

un si vaste empire! qui délibéreront environnés de l'influence d'une

cour armée des forces publiques, du pouvoir de disposer d'une multitude

de grâces et d'emplois, et d'une liste civile qui peut être évaluée au

moins à 35 millions. Voyez-la, cette cour, déployant ses immenses

ressources dans chaque assemblée, secondée par tous ces aristocrates

déguisés qui, sous le masque du civisme, cherchent à capter les

suffrages d'une nation encore idolâtre, trop frivole, trop peu

instruite de ses droits, pour connaître ses ennemis, ses intérêts et sa

dignité; voyez-la essayer ensuite son fatal ascendant sur ceux des

membres du Corps législatif qui ne seront point arrivés corrompus

d'avance et voués à ses intérêts; voyez-la se jouer des destins de la

France, avec une facilité qui n'étonnera pas ceux qui depuis quelque

temps suivent les progrès de son esprit dangereux et de ses funestes

intrigues; et préparez-vous à voir insensiblement le despotisme tout

avilir, tout dépraver, tout engloutir; ou bien hâtez-vous de rendre au

peuple tous ses droits, et à l'esprit public toute la liberté dont il a

besoin pour s'étendre et pour se fortifier.

Je finis ici cette discussion: peut-être même aurais-je pu m'en

dispenser; peut-être aurais-je dû examiner, avant tout, si ces

dispositions que j'attaquais existent en effet, si elles sont de

véritables lois. Pourquoi craindrais-je de présenter la vérité aux

représentants du peuple? Pourquoi oublierais-je que défendre devant eux

la cause sacrée des hommes et la souveraineté inviolable des nations,

avec toute la franchise qu'elle exige, c'est à la fois flatter le plus

doux de leurs sentiments et rendre le plus noble hommage à leurs

vertus? D'ailleurs, l'univers ne sait-il pas que votre véritable voeu,

que votre véritable décret même est la prompte révocation des

dispositions dont je parle; et que c'est en effet l'opinion de la

majorité de l'Assemblée nationale que je défends, en les combattant? Je

le déclare donc: de semblables décrets n'ont pas même besoin d'être

révoqués expressément; ils sont essentiellement nuls, parce qu'aucune

puissance humaine, pas même la vôtre, n'était compétente pour les

porter. Le pouvoir des représentants, des mandataires d'un peuple est

nécessairement déterminé par la nature et par l'objet de leur mandat.

Or, quel est votre mandat? De faire des lois pour rétablir et pour

cimenter les droits de vos commettants; il ne vous est donc pas

possible de les dépouiller de ces mêmes droits. Faites-y bien

attention: ceux qui vous ont choisis, ceux par qui vous existez,

n'étaient pas des contribuables au marc d'argent, à trois, à dix

journées d'impositions directes; c'étaient tous les Français,

c'est-à-dire tous les hommes nés et domiciliés en France, ou

naturalisés, payant une imposition quelconque.

Le despotisme lui-même n'avait pas osé imposer d'autres conditions aux

citoyens qu'il convoquait* [*Voyez le règlement de la convocation des

Etats généraux. (Note de Robespierre.). Comment donc pouviez-vous

dépouiller une partie de ces hommes-là, à plus forte raison la plus

grande partie d'entre eux, de ces mêmes droits politiques qu'ils ont

exercés en vous envoyant à cette assemblée, et dont ils vous ont confié

la garde? Vous ne le pouvez pas sans détruire vous-mêmes votre pouvoir,

puisque votre pouvoir n'est que celui de vos commettants. En portant de

pareils décrets, vous n'agiriez pas comme représentants de la nation;

vous agiriez directement contre ce titre: vous ne feriez point des

lois; vous frapperiez l'autorité législative dans son principe. Les

peuples mêmes ne pourraient jamais ni les autoriser ni les adopter,

parce qu'ils ne peuvent jamais renoncer ni à l'égalité, ni à la

liberté, ni à leur existence comme peuple, ni aux droits inaliénables

de l'homme. Aussi, messieurs, quand vous avez formé la résolution, déjà

bien connue, de les révoquer, c'est moins parce que vous en avez

reconnu la nécessité, que pour donner à tous les législateurs et à tous

les dépositaires de l'autorité publique un grand exemple du respect

qu'ils doivent aux peuples, pour couronner tant de lois salutaires,

tant de sacrifices généreux, par le magnanime désaveu d'une surprise

passagère, qui ne changea jamais rien ni à vos principes, ni à votre

volonté constante et courageuse pour le bonheur des hommes.

Que signifie donc l'éternelle objection de ceux qui vous disent qu'il

ne vous est permis dans aucun cas de changer vos propres décrets?

Comment a-t-on pu faire céder à cette prétendue maxime cette règle

inviolable, que le salut du peuple et le bonheur des hommes est

toujours la loi suprême, et imposer aux fondateurs de la Constitution

française celle de détruire leur propre ouvrage, et d'arrêter les

glorieuses destinées de la nation et de l'humanité entière, plutôt que

de réparer une erreur dont ils connaissent tous les dangers? Il

n'appartient qu'à l'être essentiellement infaillible d'être immuable:

changer est non seulement un droit, mais un devoir pour toute volonté

humaine qui a failli. Les hommes qui décident du sort des autres hommes

sont moins que personne exempts de cette obligation commune. Mais tel

est le malheur d'un peuple qui passe rapidement de la servitude à la

liberté, qu'il transporte, sans s'en apercevoir, au nouvel ordre de

choses, les préjugés de l'ancien, dont il n'a pas encore eu le temps de

se défaire; et il est certain que ce système de l'irrévocabilité

absolue des décisions du Corps législatif n'est autre chose qu'une idée

empruntée du despotisme. L'autorité ne peut reculer sans se

compromettre, disait-il, quoique, en effet, il ait été forcé

quelquefois à reculer. Cette maxime était bonne en effet pour le

despotisme, dont la puissance oppressive ne pouvait se soutenir que par

l'illusion et par la terreur; mais l'autorité tutélaire des

représentants de la nation, fondée à la fois sur l'intérêt général et

sur la force de la nation même, peut réparer une erreur funeste, sans

courir d'autre risque que de réveiller les sentiments de la confiance

et de l'admiration qui l'environnent; elle ne peut se compromettre que

par une persévérance invincible dans des mesures contraires à la

liberté, et réprouvées par l'opinion publique. Il est cependant

quelques décrets que vous ne pouvez point abroger, ce sont ceux qui

renferment la Déclaration des Droits de l'homme, parce que ce n'est

point vous qui avez fait ces lois; vous les avez promulguées. Ce sont

ces décrets immuables du législateur éternel, déposés dans la raison et

dans le coeur de tous les hommes avant que vous les eussiez inscrits

dans votre code, que je réclame, contre des dispositions qui les

blessent et qui doivent disparaître devant eux. Vous avez ici à choisir

entre les uns et les autres, et votre choix ne peut être incertain

d'après vos propres principes. Je propose donc à l'Assemblée nationale

le projet de décret suivant:

"L'Assemblée nationale, pénétrée d'un respect religieux pour les droits

des hommes, dont le maintien doit être l'objet de toutes les

institutions politiques;

"Convaincue qu'une constitution faite pour assurer la liberté du peuple

français, et pour influer sur celle du monde, doit être surtout établie

sur ce principe;

"Déclare que tous les Français, c'est-à-dire tous les hommes _nés et

domiciliés_ en France, ou naturalisés, doivent jouir de la plénitude et

de l'égalité des droits du citoyen, et sont admissibles à tous les

emplois publics, sans autre distinction que celle des vertus et des

talents."

* * * * * * * * *

Discours par Maximilien Robespierre — 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 · 第 7 / 11 段