La meilleure preuve qu'un système est absurde, c'est lorsque ceux qui

le professent n'oseraient avouer les conséquences qui en résultent. Or,

c'est à vous que je le demande, vous qui soutenez ce système avec tant

d'énergie, si un roi dépouille par la force la veuve et l'orphelin,

s'il engloutit dans ses vastes domaines la vigne du pauvre et le champ

du père de famille, s'il achète les juges pour conduire le poignard des

lois dans le sein de l'innocent, la loi lui dira-t-elle: Sire, vous

l'avez fait sans crime; ou bien: Vous avez le droit de commettre

impunément tous les crimes qui paraîtront agréables à votre Majesté!...

Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait

votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme et votre fille,

lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit; nous vous avons tout

permis!... Permettriez-vous au citoyen de se venger? Alors vous

substituez la violence particulière, la justice privée de chaque

individu, à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez

cela établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité

absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre social!

Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières,

qu'est-ce que tous ces forfaits, auprès de ceux qui menacent le salut

et le bonheur du peuple? Si un roi appelait sur sa patrie toutes les

horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de

rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et

ensevelir sous les ruines la liberté et le bonheur du monde entier,

serait-il inviolable?

Le roi est inviolable! Mais vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous

étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? Et

oserez-vous dire que les représentants du souverain ont des droits

moins étendus pour leur sûreté individuelle que celui dont ils sont

venus restreindre le pouvoir, celui à qui ils ont délégué, au nom de la

nation, le pouvoir dont il est revêtu? Le roi est inviolable! Mais les

peuples ne le sont-ils pas aussi? Le roi est inviolable par une

fiction; les peuples le sont par le droit sacré de la nature; et que

faites-vous en couvrant le roi de l'égide de l'inviolabilité, si vous

n'immolez l'inviolabilité des peuples à celle des rois? Il faut en

convenir, on ne raisonne de cette manière que dans la cause des rois...

Et que fait-on en leur faveur? Rien; mais on fait tout contre eux; car

d'abord, en élevant un homme au-dessus des lois, en lui assurant le

pouvoir d'être criminel impunément, on le pousse, par une pente

irrésistible, dans tous les vices et dans tous les excès; on le rend le

plus vil, et, par conséquent, le plus malheureux des hommes; on le

désigne comme un objet de vengeance personnelle à tous les innocents

qu'il a outragés, à tous les citoyens qu'il a persécutés; car la loi de

la nature, antérieure aux lois de la société, crie à tous les hommes

que, lorsque la loi ne les venge point, ils recouvrent le droit de se

venger eux-mêmes; et c'est ainsi que les prétendus apôtres de l'ordre

public renversent tout, jusqu'aux principes du bon sens et de l'ordre

social! On invoque les lois pour qu'un homme paisse impunément violer

les lois! Ou invoque les lois pour qu'il puisse les enfreindre!

O vous, qui pouvez croire qu'une telle supposition est problématique,

avez-vous réfléchi sur la supposition bizarre et désastreuse d'une

nation qui serait régie par un roi criminel de lèse-nation? Combien ne

paraîtrait-elle pas vile et lâche aux nations étrangères, celle qui

leur donnerait le spectacle scandaleux d'un homme assis sur le trône

pour opprimer la liberté, pour opprimer la vertu! Que deviendraient

toutes ces fastueuses déclamations avec lesquelles on vient vanter sa

gloire et sa liberté? Mais au dedans, quelle source éternelle et

horrible de divisions, où le magistrat suprême est suspect aux

citoyens! Comment les rappellera-t-il à l'obéissance aux lois contre

lesquelles il s'est lui-même déclaré? Comment les juges pourront-ils

rendre la justice en son nom? Comment les magistrats ne seront-ils pas

tentés de se couvrir le visage par pudeur, lorsqu'ils condamneront la

fraude et la mauvaise foi au nom d'un homme qui n'aurait pas respecté

sa foi? Quel coupable sur l'échafaud ne pourra pas accuser cette

étrange et cruelle partialité des lois qui met une telle distance entre

le crime et le crime, entre un homme et un homme, entre un coupable et

un homme bien plus coupable encore!

Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à

l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux

hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats;

ou bien le roi que je supposerais coupable envers une nation

conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord

revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses

mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance,

n'est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger

perpétuel? Et à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont

vous le revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions

personnelles, si ce n'est à attaquer la liberté et les lois, à se

venger de ceux qui auront constamment défendu contre lui la cause

publique? Au contraire, les ressorts du gouvernement se relâchent-ils

dans ses mains, alors les rênes du gouvernement flottent nécessairement

entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le

caresseront, l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom.

Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un

gouvernement faible: c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut

envisager la question actuelle; qu'on me garantisse contre ce danger,

qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les

factieux, et je souscris à tout ce que vos Comités pourront vous

proposer.

Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme; je déclare que

j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne

suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous

le joug d'un autre despotisme: l'Angleterre ne s'affranchit du joug de

l'un de ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore

d'un petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi nous, je

l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je

ne vois pas non plus personne disposé à le souffrir; mais je vois des

coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un

peuple libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs

mains des moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion;

mais la perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait

alarmer la liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop

longue durée d'un gouvernement oligarchique. Cela est-il impossible,

messieurs, et les factions qui pourraient s'élever, se fortifier, se

coaliser, ne seraient-elles pas un peu ralenties, si l'on voyait dans

une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont nous

sommes revêtus, si elles n'étaient plus favorisées en quelque sorte par

la suspension indéfinie de la nomination des nouveaux représentants de

la nation, dans un temps où il faudrait profiter peut-être du calme qui

nous reste, dans un temps où l'esprit public, éveillé par les dangers

de la patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux? La

nation ne verra-t-elle pas avec quelque inquiétude la prolongation

indéfinie de ces détails éternels qui peuvent favoriser la corruption

et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour

mon compte personnel, je crains les factions, je crains les dangers.

Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut

substituer des mesures générales, évidemment puisées dans l'intérêt de

la paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire

un mot: elles ne peuvent que vous déshonorer, et, si j'étais réduit à

voir sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je

demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les

accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la

gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. Dans les principes de

vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a point de délit!...

Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices.

Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un

coupable plus faible au coupable puissant, c'est une injustice. Vous ne

pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du

spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; ne pensez pas

qu'il voie sans douleurs ses représentants suivre encore la marche

ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au

fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour prolonger

impunément l'injustice et la tyrannie! Non, Messieurs, il faut ou

prononcer sur tous les coupables, ou prononcer l'absolution générale de

tous les coupables. Voici, en dernier mot, l'avis que je propose.

Je propose que l'Assemblée décrète qu'elle consultera le voeu de la

nation pour statuer sur le sort du roi; en second lieu, que l'Assemblée

nationale lève le décret qui suspend la nomination des représentants

ses successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis

des Comités.

Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je

demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une

marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur

lequel on veut jeter un voile.

* * * * * * * * *

_Discours par Maximilien Robespierre à l'Assemblée nationale sur la

nécessité de révoquer les décrets qui attachent l'exercice des droits

du citoyen à la contribution du marc d'argent, ou d'un nombre déterminé

de journées d'ouvriers_ (11 août 1791)

Messieurs,

J'ai douté un moment si je devais vous proposer mes idées sur des

dispositions que vous paraissiez avoir adoptées. Mais j'ai vu qu'il

s'agissait de défendre la cause de la nation et de la liberté, ou de la

trahir par mon silence; et je n'ai plus balancé. J'ai même entrepris

cette tâche avec une confiance d'autant plus ferme que la passion

impérieuse de la justice et du bien public qui me l'imposait m'était

commune avec vous, et que ce sont vos propres principes et votre propre

autorité que j'invoque en leur faveur.

Pourquoi sommes-nous rassemblés dans ce temple des lois? Sans doute

pour rendre à la nation française l'exercice des droits

imprescriptibles qui appartiennent à tous les hommes. Tel est l'objet

de toute constitution politique. Elle est juste, elle est libre, si

elle le remplit; elle n'est qu'un attentat contre l'humanité, si elle

le contrarie.

Vous avez vous-mêmes reconnu cette vérité d'une manière frappante,

lorsque, avant de commencer votre grand ouvrage, vous avez décidé qu'il

fallait déclarer solennellement ces droits sacrés, qui sont comme les

bases éternelles sur lesquelles il doit reposer.

"Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

"La souveraineté réside essentiellement dans la nation.

"La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont

le droit de concourir à sa formation, soit par eux-mêmes, soit par

leurs représentants librement élus.

"Tous les citoyens sont admissibles à tous les emplois publics, sans

aucune autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents."

Voilà les principes que vous avez consacrés: il sera facile maintenant

d'apprécier les dispositions que je me propose de combattre; il suffira

de les rapprocher de ces règles invariables de la société humaine.

Or, 1° La loi est-elle l'expression de la volonté générale, lorsque le

plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peuvent concourir

en aucune manière à sa formation? Non. Cependant, interdire à tous ceux

qui ne paient pas une contribution égale à trois journées d'ouvrier le

droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les membres de

l'Assemblée législative, qu'est-ce autre chose que rendre la majeure

partie des Français absolument étrangère à la formation de la loi?

Cette disposition est donc essentiellement anticonstitutionnelle et

antisociale.

2° Les hommes sont-ils égaux en droit, lorsque, les uns jouissant

exclusivement de la faculté de pouvoir être élus membres du Corps

législatif ou des autres établissements publics, les autres de celle de

les nommer seulement, les autres restent privés en même temps de tous

ces droits? Non. Telles sont cependant les monstrueuses différences

qu'établissent entre eux les décrets qui rendent un citoyen actif ou

passif, moitié actif, et moitié passif, suivant les divers degrés de

fortune qui lui permettent de payer trois journées, dix journées

d'imposition directe, ou un marc d'argent. Toutes ces dispositions sont

donc essentiellement anticonstitutionnelles et antisociales.

3° Les hommes sont-ils admissibles à tous les emplois publics, sans

autre distinction que celle des vertus et des talents, lorsque

l'impuissance d'acquitter la contribution exigée les écarte de tous les

emplois publics, quels que soient leurs vertus et leurs talents? Non.

Toutes ces dispositions sont donc essentiellement

anticonstitutionnelles et antisociales.

4° Enfin la nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des

individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui

constituent la souveraineté? Non. Et cependant vous venez de voir que

ces mêmes décrets les ravissent à la plus grande partie des Français.

Que serait donc votre déclaration des droits, si ces décrets pouvaient

subsister? Une vaine formule. Que serait La nation? Esclave; car la

liberté consiste à obéir aux lois qu'on s'est données, et la servitude

à être contraint de se soumettre à une volonté étrangère. Que serait

votre Constitution? Une véritable aristocratie; car l'aristocratie est

l'état où une portion des citoyens est souveraine et le reste sujette.

Et quelle aristocratie! la plus insupportable de tontes, celle des

riches.

Tous les hommes _nés et domiciliés_ en France sont membres de la

société politique qu'on appelle la nation française, c'est-à-dire

citoyens français. Ils le sont par la nature des choses et par les

premiers principes du droit des gens. Les droits attachés à ce titre ne

dépendent ni de la fortune que chacun d'eux possède, ni de la quotité

de l'imposition à laquelle il est soumis, parce que ce n'est point

l'impôt qui nous fait citoyens; la qualité de citoyen oblige seulement

à contribuer à la dépense commune de l'Etat, suivant ses facultés. Or,

vous pouvez donner des lois aux citoyens, mais vous ne pouvez pas les

anéantir.

Les partisans du système que j'attaque ont eux-mêmes senti cette

vérité, puisque, n'osant contester la qualité de citoyen à ceux qu'ils

condamnaient à l'exhérédation politique, ils se sont bornés à éluder le

principe de l'égalité qu'elle suppose nécessairement, par la

distinction de citoyens actifs et de citoyens inactifs. Comptant sur la

facilité avec laquelle on gouverne les hommes par les mots, ils ont

essayé de nous donner le change en publiant, par cette expression

nouvelle, la violation la plus manifeste des droits de l'homme.

Mais qui peut être assez stupide pour ne pas apercevoir que ce mot ne

peut ni changer les principes, ni résoudre la difficulté; puisque

déclarer que tels citoyens ne seront point actifs, ou dire qu'ils

n'exerceront plus les droits politiques attachés au titre de citoyen,

c'est exactement la même chose dans l'idiome de ces subtils politiques.

Or, je leur demanderai toujours de quel droit ils peuvent ainsi frapper

d'inactivité et de paralysie leurs concitoyens et leurs commettants; je

ne cesserai de réclamer contre cette locution insidieuse et barbare,

qui souillera à la fois et notre code et notre langue, si nous ne nous

hâtons de l'effacer de l'une et de l'autre, afin que le mot de liberté

ne soit pas lui-même insignifiant et dérisoire.

Qu'ajouterai-je à des vérités si évidentes? Rien pour les représentants

de la nation dont l'opinion et le voeu ont déjà prévenu ma demande; il

ne me reste qu'à répondre aux déplorables sophismes sur lesquels les

préjugés et l'ambition d'une certaine classe d'hommes s'efforcent

d'étayer la doctrine désastreuse que je combats; c'est à ceux-là

seulement que je vais parler.

Le peuple! des gens qui n'ont rien! les dangers de la corruption!

l'exemple de l'Angleterre, celui des peuples que l'on suppose libres.

Voilà les arguments que l'on oppose à la justice et à la raison.

Je ne devrais répondre que ce seul mot: Le peuple, cette multitude

d'hommes dont je défends la cause, ont des droits qui ont la même

origine que les vôtres. Qui vous a donné le pouvoir de les leur ôter?

L'utilité générale, dites-vous! Mais est-il rien d'utile que ce qui est

juste et honnête? Et cette maxime éternelle ne s'applique-t-elle pas

surtout à l'organisation sociale? Et si le but de la société est le

bonheur de tous, la conservation des droits de l'homme, que faut-il

penser de ceux qui veulent l'établir sur la puissance de quelques

individus, et sur l'avilissement et la nullité du reste du genre

humain? Quels sont donc ces sublimes politiques qui applaudissent

eux-mêmes à leur propre génie, lorsque, à force de laborieuses

subtilités, ils sont enfin parvenus à substituer leurs vaines

fantaisies aux principes immuables que l'éternel législateur a lui-même

gravés dans le coeur de tous les hommes?

L'Angleterre! Eh! que vous importe l'Angleterre et sa vicieuse

Constitution, qui a pu vous paraître libre lorsque vous étiez descendus

au dernier degré de la servitude, mais qu'il faut cesser enfin de

vanter par ignorance ou par habitude? Les peuples libres! où sont-ils?

Que vous présente l'histoire de ceux que vous honorez de ce nom, si ce

n'est des agrégations d'hommes plus ou moins éloignées des routes de la

raison et de la nature, plus ou moins asservies, sous des gouvernements

que le hasard, l'ambition ou la force avaient établis? Est-ce donc pour

copier servilement les erreurs ou les injustices qui ont si longtemps

dégradé et opprimé l'espèce humaine, que l'éternelle providence vous a

appelés, seuls depuis l'origine du monde, à rétablir sur la terre

l'empire de la justice et de la liberté, au sein des plus vives

lumières qui aient jamais éclairé la raison publique, au milieu des

circonstances presque miraculeuses qu'elle s'est plu à rassembler pour

vous assurer le pouvoir de rendre à l'homme son bonheur, ses vertus et

sa dignité première?

Sentent-ils bien tout le poids de cette sainte mission, ceux qui, pour

toute réponse à nos justes plaintes, se contentent de nous dire

froidement: "Avec tous ses vices, notre Constitution est encore la

meilleure qui ait existé"? Est-ce donc pour que vous laissiez

nonchalamment, dans cette Constitution, des vices essentiels, qui

détruisent les premières bases de l'ordre social, que 26 millions

d'hommes ont mis entre vos mains le redoutable dépôt de leurs

destinées? Ne dirait-on pas que la réforme d'un grand nombre d'abus et

plusieurs lois utiles soient autant de grâces accordées au peuple, qui

dispensent de faire davantage en sa faveur? Non, tout le bien que vous

avez fait était un devoir rigoureux. L'omission de celui que vous

pouvez faire serait une prévarication, le mal que vous pouvez, un crime

de lèse-nation et de lèse-humanité. Il y a plus: si vous ne faites tout

pour la liberté, vous n'avez rien fait. Il n'y a pas deux manières

d'être libre: il faut l'être entièrement, ou redevenir esclave. La

moindre ressource laissée au despotisme rétablira bientôt sa puissance.

Que dis-je? Déjà il vous environne de ses séductions et de son

influence; bientôt il vous accablerait de sa force. O vous qui,

contents d'avoir attaché vos noms à un grand changement, ne vous

inquiétez pas s'il suffit pour assurer le bonheur des hommes, ne vous y

trompez pas; le bruit des éloges que l'étonnement et la légèreté font

retentir autour de vous s'évanouira bientôt; la postérité, comparant la

grandeur de vos devoirs et l'immensité de vos ressources avec les vices

essentiels de votre ouvrage, dira de vous avec indignation: "Ils

pouvaient rendre les hommes heureux et libres, mais ils ne l'ont pas

voulu; ils n'en étaient pas dignes."

Mais, dites-vous, le peuple! des gens qui n'ont rien à perdre! pourront

donc, comme nous, exercer tous les droits de citoyens?

Des gens qui n'ont rien à perdre! Que ce langage de l'orgueil en délire

est injuste et faux aux yeux de la vérité!

Ces gens dont vous parlez sont apparemment des hommes qui vivent, qui

subsistent, au sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de

subsister. Car s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me

semble, quelque chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers

habits qui me couvrent, l'humble réduit où j'achète le droit de me

retirer et de vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris

ma femme, mes enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des

terres, des châteaux, des équipages; tout cela s'appelle _rien_,

peut-être, pour le luxe et pour l'opulence; mais c'est quelque chose

pour l'humanité; c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute

que les brillants domaines de la richesse.

Que dis-je! ma liberté, ma vie, le droit d'obtenir sûreté ou vengeance

pour moi et pour ceux qui me sont chers, le droit de repousser

l'oppression, celui d'exercer librement toutes les facultés de mon

esprit et de mon coeur; tous ces biens si doux, les premiers de ceux

que la nature a départis à l'homme, ne sont-ils pas confiés, comme les

vôtres, à la garde des lois? Et vous dites que je n'ai point d'intérêt

à ces lois; et vous voulez me dépouiller de la part que je dois avoir,

comme vous, dans l'administration de la chose publique, et cela par la

seule raison que vous êtes plus riches que moi! Ah! si la balance

cessait d'être égale, n'est-ce pas en faveur des citoyens les moins

aisés qu'elle devrait pencher? Les lois, l'autorité publique n'est-elle

pas établie pour protéger la faiblesse contre l'injustice et

l'oppression? C'est donc blesser tous les principes sociaux que de la

placer tout entière entre les mains des riches.

Mais les riches, les hommes puissants ont raisonné autrement. Par un

étrange abus des mots, ils ont restreint à certains objets l'idée

générale de propriété; ils se sont appelés seuls propriétaires; ils ont

prétendu que les propriétaires seuls étaient dignes du nom de citoyen;

ils ont nommé leur intérêt particulier l'intérêt général, et, pour

assurer le succès de cette prétention, ils se sont emparés de toute la

puissance sociale. Et nous, ô faiblesse des hommes! nous qui prétendons

les ramener aux principes de l'égalité et de la justice, c'est encore

sur ces absurdes et cruels préjugés que nous cherchons, sans nous en

apercevoir, à élever notre Constitution!

Discours par Maximilien Robespierre — 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 · 第 6 / 11 段