Quel est le principe, quel est le but des lois à faire sur les

élections? L'intérêt du peuple. Partout où le peuple n'exerce pas son

autorité, et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des

représentants, si le corps représentatif n'est pas pur et presque

identifié avec le peuple, la liberté est anéantie. Le grand principe du

gouvernement représentatif, l'objet essentiel des lois, doit être

d'assurer la pureté des élections et l'incorruptibilité des

représentants. Si la rééligibilité va à ce but, elle est bonne; si elle

s'en éloigne, elle est mauvaise. Je ne sais si c'est sérieusement que

les partisans de la réélection ont prétendu que le système contraire

blessait la liberté du peuple. Toute entrave mise à la liberté des

choix, dès qu'elle est inutile, est injuste; à plus forte raison, si

elle est nuisible ou dangereuse: mais toute règle qui tend à défendre

le peuple contre la brigue, contre les malheurs des mauvais choix,

contre la corruption de ses représentants, est juste et nécessaire.

Voilà, ce me semble, les vrais principes de cette question.

Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-même, en observant

que j'avais manifesté une opinion contraire à la condition prescrite

par le décret du marc d'argent; et cet exemple même est la preuve la

plus sensible de la vérité de la doctrine que j'expose ici. Si

plusieurs ont adopté une opinion contraire au décret du marc d'argent,

c'est parce qu'ils le regardaient comme une de ces règles fausses qui

offensent la liberté au lieu de la maintenir; c'est parce qu'ils

pensaient que la richesse ne pouvait pas être la mesure ni du mérite,

ni des droits des hommes; c'est qu'ils ne trouvaient aucun danger à

laisser tomber le choix des électeurs sur des hommes qui, ne pouvant

subjuguer les suffrages par les ressources de l'opulence, ne les

auraient obtenus qu'à force de vertus; c'est parce que loin de

favoriser la brigue, la concurrence des citoyens qui ne payaient point

cette contribution ne favorisait que le mérite. Mais de ce que je

croirais que le décret du marc d'argent n'est pas utile, s'ensuit-il

que je blâmerais ceux qui repoussent les hommes flétris, ceux qui

défendent la réélection des membres des corps administratifs?

Mais si, lorsque réellement les principes de la liberté étaient

attaqués, vous aviez montré beaucoup moins de disposition à vous

alarmer; si ce même décret du marc d'argent avait obtenu votre

suffrage, n'est-ce pas moi qui pourrais dire que vous êtes en

contradiction avec vous-mêmes, et qui aurais le droit de m'étonner que

les excès de votre zèle datent précisément du moment où il était

question d'assurer à des représentants, et même sans aucune exception,

la perspective d'une réélection éternelle?

Laissez donc cette extrême délicatesse de principes, et examinons sans

partialité le véritable point de la question, qui consiste à savoir si

la rééligibilité est propre ou non à assurer au peuple de bons

représentants. C'est d'après les vices des hommes qu'il faut en

calculer les effets; car ce n'est que contre ces vices que les lois

sont faites. Or, l'expérience a toujours prouvé qu'autant les peuples

sont indolents ou faciles à tromper, autant ceux qui les gouvernent

sont habiles et actifs pour étendre leur pouvoir et opprimer la liberté

publique: c'est cette double cause qui a fait que les magistratures

électives sont devenues perpétuelles et ensuite héréditaires. C'est

l'histoire de tous les siècles qui a prouvé qu'une loi prohibitive de

la réélection est le plus sûr moyen de conserver la liberté.

Parlez-vous d'un corps de représentants destinés à faire des lois, à

être les interprètes de la volonté générale? La nature même de leurs

fonctions les rappelle impérieusement dans la classe des simples

citoyens. Ne faut-il pas en effet qu'ils se trouvent dans la situation

qui confond le plus leur intérêt et leur voeu personnel avec celui du

peuple? Or, pour cela, il faut que souvent ils redeviennent peuple

eux-mêmes. Mettez-vous à la place des simples citoyens, et dites de qui

vous aimeriez mieux recevoir des lois, ou de celui qui est sûr de

n'être bientôt plus qu'un citoyen, ou de celui qui tient encore à son

pouvoir par l'espérance de le perpétuer.

Vous dites que le Corps législatif sera trop faible pour résister à la

force du pouvoir exécutif, si tous les membres sont renouvelés tous les

deux ans: mais à quoi tient donc la véritable force du Corps

législatif? Est-ce à la puissance, au crédit, à l'importance de tels ou

tels individus? Non: c'est à la Constitution sur laquelle il est fondé;

c'est à la puissance, à la volonté de la nation qu'il représente et qui

le regarde lui-même comme le boulevard nécessaire de la liberté

publique. Croyez-vous que la nation consentira encore à reprendre ses

premières chaînes, et à voir le despotisme ministériel se relever seul

sur les débris des anciennes corporations, ou ces corporations

elles-mêmes renaître de leurs propres cendres? Si telle est sa volonté,

vos efforts sont superflus; mais s'il est évident aux yeux de tout

homme raisonnable que sa volonté est différente, n'est-il pas ridicule

de croire que le pouvoir de ses représentants disparaîtra devant le

pouvoir exécutif, si tel individu cède sa place à un autre représentant

qu'elle aura choisi? Le pouvoir du Corps législatif est immense par sa

nature même: il est assuré par sa permanence, par la faculté de

s'assembler sans convocation, par la loi qui refusera au roi le pouvoir

de le dissoudre. Le respect, l'amour qu'inspireront les collections

d'hommes qui le composeront successivement, dépendront des vertus, de

la justice de ces hommes. Or, croyez-vous qu'ils seront plus

incorruptibles sous la loi de la rééligibilité, que sous celle qui la

proscrira?

Je crois qu'il est facile de prouver le contraire. C'est dans votre

système que le Corps législatif sera trop faible pour résister, non pas

à la force du pouvoir exécutif, mais à ses caresses et à ses

séductions. Car, dès le moment où il sera assis sur les bases de la

Constitution, ce n'est pas à le détruire que le pouvoir exécutif

s'appliquera, mais à le corrompre; et ce qui sera à craindre, ce n'est

pas qu'il soit trop faible contre la puissance exécutive, c'est qu'il

soit trop fort contre la liberté des citoyens. Or, comparez les moyens

de corruption dans le cas de la rééligibilité, avec ceux qu'il peut

épuiser, dans le système contraire. N'est-il pas clair que le

gouvernement aurait bien moins d'intérêt à corrompre des hommes dont la

retraite romprait la trame qu'il aurait ourdie de concert avec eux

contre la liberté de la nation; qu'il faudrait la renouer

périodiquement avec de nouveaux obstacles et de nouveaux frais, sans

être jamais sûr de recueillir dans une Assemblée nouvelle ce qu'il

aurait semé dans la précédente: au contraire, voyez-le aux prises, pour

ainsi dire, avec des représentants rééligibles; il s'attachera à ceux

qui, par leur éloquence et par leur adresse, exerceront plus

d'influence sur l'Assemblée législative; ils feront servir au succès de

ses prétentions la réputation même de popularité qu'ils auront eu soin

d'acquérir; et quand il les aura aidés de son pouvoir, pour les faire

réélire à la législature suivante, ils achèveront alors de lui rendre

les plus signalés services. Mais vous ne comprenez pas, dites-vous,

comment le pouvoir exécutif pourrait concevoir l'idée de séduire des

membres du Corps législatif, depuis qu'il ne peut plus les appeler au

ministère. Je rougirais de vous rappeler qu'il existe d'autres moyens

de corruption: mais je pourrais au moins demander si ces places que

l'on ne peut obtenir pour soi, on peut ne pas les détourner sur ses

amis, sur ses proches, sur son père, sur son fils; si le crédit d'un

ministre est entièrement inutile; s'il est impossible que des membres

du Corps législatif règnent en effet sous son nom, et qu'ils fassent,

avec lui, une espèce d'échange de leur crédit et de leur pouvoir: je

pourrais dire même que ce serait déjà un grand avantage que celui

d'être porté à la législature par le parti et par l'influence que le

pouvoir exécutif peut avoir dans les assemblées électorales. Il est

vrai que vous supposez toujours que ceux qui seront réélus seront

toujours les plus zélés et les plus sincères défenseurs de la patrie.

Vous oubliez donc que vous avez dit vous-mêmes qu'un mot dit à propos

lève tous les doutes sur le patriotisme d'un homme? Vous croyez à

l'impuissance de l'intrigue et du charlatanisme! Vous croyez au

discernement parfait, à l'impartialité absolue de ceux qui choisiront

pour le peuple! Vous ignorez qu'il existe un art de s'abandonner

toujours au cours de l'opinion du moment, en évitant soigneusement de

la heurter pour servir le peuple; et que, dans cette arène, l'intrigant

souple et ambitieux lutte souvent, avec avantage, contre le citoyen

modeste et incorruptible! Mais c'est ici que le parallèle du

représentant rééligible, et de celui qui ne l'est pas, tourne

entièrement contre votre système. Suivez-les l'un et l'autre dans le

cours de leur carrière. Le premier, séduit par l'espérance de prolonger

la durée de son pouvoir, partage sa sollicitude entre ce soin et celui

de la chose publique. A mesure surtout qu'il approche de la fin de sa

carrière, il s'occupe avec plus d'ardeur des moyens de la recommencer;

il songera plus à son canton qu'à sa patrie, à lui-même qu'à ses

commettants: parmi ceux-ci, il caressera, il défendra avec plus de zèle

ceux qui pourront seconder avec plus de succès son projet favori; il se

gardera bien de protéger un citoyen obscur et malheureux contre un

homme puissant et accrédité dans sa contrée, surtout si cet acte de

justice n'était pas de nature à produire un éclat favorable à son

ambition. Représentez-vous une Assemblée tout entière dans cette

situation: les représentants du peuple détournés du grand objet de leur

mission, changés en autant de rivaux, divisés par la jalousie, par

l'intrigue, occupés presque uniquement à se supplanter, à se décrier

les uns les autres, dans l'opinion de leurs concitoyens:

reconnaissez-vous là des législateurs, des dépositaires du bonheur du

peuple? Quelle sera l'influence de ces brigues honteuses? Elles

dépraveront les moeurs publiques en même temps qu'elles dégraderont la

majesté des lois.

Quel respect le peuple aurait-il pour des législateurs qui lui

donneraient l'exemple des vices mêmes qu'ils doivent réprimer?

Supposez, au contraire, que les législateurs soient mis à l'abri de ces

tentations par la loi qui met obstacle à la rééligibilité, ils ne

doivent avoir naturellement d'autre pensée que celle du bien public. Le

pouvoir exécutif a moins d'intérêt de les séduire, parce qu'ils ne

peuvent pas lui vendre un système de perfidies gradué et prolongé dans

une autre législature: leur prévarication serait d'autant plus odieuse

qu'elle serait plus brusque et plus précipitée. Le véritable objet de

leur ambition, déterminé par la durée même de leur mission, est de la

mettre à profit pour leur gloire, pour mériter l'estime et la

reconnaissance de la nation dans le sein de laquelle ils sont sûrs de

retourner. Je m'étonne donc de l'extrême prévention que l'un des

préopinants surtout, M. Duport, a marquée pour une législature dont les

membres ne pourraient point être réélus, quand il a prononcé qu'ils

n'emploieraient leur temps qu'à deux choses: à médire des ministres, et

à plaider la cause de leurs départements contre l'intérêt général de la

nation. Quant aux intérêts du département, j'ai déjà prouvé que cet

inconvénient, et même un inconvénient plus grave, n'existait que dans

le système opposé: quant aux ministres, s'ils en médisaient, cela

prouverait au moins qu'ils ne leur seraient point asservis; et c'est

beaucoup. D'ailleurs, quoique nous soyons nous-mêmes entachés de ce

vice capital, par le décret de lundi* [*Il s'agit du décret de

l'avant-veille, 16 mai, par lequel l'Assemblée avait prescrit que ses

membres ne pourraient être réélus à la législature suivante.], je suis

persuadé que nous emploierons notre temps à quelque chose de mieux qu'à

médire des ministres sans nécessité, et à parler uniquement des

affaires de nos départements; et je suis convaincu, au surplus, que ce

décret, quoi qu'on puisse dire, n'a pas affaibli l'estime de la nation

pour ses représentants actuels.

On a fait une autre objection qui ne me paraît pas plus raisonnable,

lorsqu'on a dit que, sans l'espoir delà rééligibilité, on ne trouverait

pas, dans les vingt-cinq millions d'hommes qui peuplent la France, des

hommes dignes de la législature. Ce qui me paraît évident, c'est que

s'opposer à la réélection est le véritable moyen de bien composer la

législature. Quel est le motif qui doit appeler, qui peut appeler un

citoyen vertueux à désirer ou à accepter cet honneur, le plus grand de

ceux que la nation française puisse accorder à ses citoyens? Sont-ce

les richesses, le désir de dominer, et l'amour du pouvoir? Non. Je n'en

connais que deux: le désir de servir sa patrie; le second, qui est

naturellement uni à celui-là, c'est l'amour de la véritable gloire,

celle qui consiste, non dans l'éclat des dignités, ni dans le faste

d'une grande fortune, mais dans le bonheur de mériter l'amour de ses

semblables par des talents et des vertus. Or, je dis que deux années de

travaux aussi brillants qu'utiles, sur le plus grand théâtre où les

talents et les vertus puissent se développer, suffisent pour satisfaire

ce genre d'ambition. Quand on les a bien su mettre à profit, on peut

retourner, avec quelque plaisir, dans le sein de sa famille, et

souffrir avec patience cet intervalle de deux ans, qui peut paraître

une situation violente à un ambitieux, mais qui est nécessaire à

l'homme, le plus éclairé, pour méditer sur les principes de la

législation avec plus de profondeur qu'on ne peut le faire au milieu du

tourbillon des affaires, et surtout pour reprendre ce goût de

l'égalité, que l'on perd aisément dans les grandes places. Ne me parlez

pas de pur civisme et de perfection idéale, et ne calomniez pas la

nature humaine, pour avoir un prétexte de repousser ces principes. Je

vous assure que ces sentiments sont plus naturels que vous ne croyez:

je connais plus d'un homme qui pense ainsi; j'en ai sous mes yeux; et

l'oeil du public en découvrirait davantage, si l'état ancien de notre

gouvernement avait permis qu'un plus grand nombre d'hommes acquît ou

l'habitude ou l'audace de la parole: mais laissez se répandre les

principes du droit public, et s'établir la nouvelle constitution; et

vous verrez naître une foule d'hommes qui développeront un caractère et

des talents. Croyez, croyez dès à présent qu'il existe dans chaque

contrée de l'empire des pères de famille qui viendront volontiers

remplir le ministère de législateurs, pour assurer à leurs enfants des

moeurs, une patrie, le bonheur et la liberté; des citoyens qui se

dévoueront volontiers, pendant deux ans, au bonheur de servir leurs

concitoyens, et de secourir les opprimés. Et si vous avez tant de peine

à croire à la vertu, croyez du moins à l'amour-propre, croyez que, chez

une nation qui n'est pas tout à fait stupide et abrutie, un grand

nombre d'hommes, un trop grand nombre peut-être, sera naturellement

jaloux d'obtenir le prix le plus glorieux de la confiance publique.

Voulez-vous me parler de ces hommes qu'une ambition vile et insensée

dévore, qui n'estiment rien que la richesse et l'orgueil du pouvoir; de

ces hommes que le génie de l'intrigue pousse dans une carrière que le

seul génie de l'humanité devrait ouvrir? Voulez-vous me dire qu'ils

fuiront la législature, si l'appât de la réélection ne les y attire?

Tant mieux! Ils ne troubleront pas le bonheur public par leurs

intrigues; et la vertu modeste recevra le prix qu'ils lui auraient

enlevé. Voulez-vous faire des fonctions du législateur un état

lucratif, un vil métier? Non. Dispensez-vous donc du détail de toutes

ces petites convenances personnelles, de tous ces méprisables calculs

qui contrastent avec la grandeur d'une si sainte mission.

Faut-il dissiper encore une autre crainte? Vous craignez que, si l'on

ne conserve pas des membres de chaque législature, les autres n'aient

pas les lumières nécessaires pour remplir leurs fonctions.

Je pourrais observer que cet argument banal, comme ceux que j'ai déjà

réfutés, s'appliquait à la disposition qui écarte les membres de

l'Assemblée nationale actuelle de la législature prochaine, et que

l'Assemblée l'a rejeté, quoi qu'on ait dit, avec une profonde sagesse.

Son moindre défaut est de présenter les fonctions du législateur comme

on présentait la finance lorsqu'elle était couverte d'un voile

mystérieux! Quoi! lorsque étrangers, pour la plupart, à ces

occupations, vous avez suffi à des travaux si immenses, si compliqués;

quand vous avez pensé que la législature qui, après vous, devait être

la plus surchargée d'affaires, pouvait se passer de votre secours, et

être entièrement composée de nouveaux individus, vous croiriez que les

législatures suivantes auront besoin de transmettre à celles qui

viendront après elles des guides, des Nestors politiques, dans le temps

où toutes les parties du gouvernement seront plus simplifiées et plus

solidement affermies? Non; la législation tient bien plus à des

principes qu'à la routine. Toutes les lois importantes sont toujours

devancées par l'opinion publique, provoquées par un besoin présent, ou

par la nécessité de réformer des abus dont on a longtemps gémi. On a

voulu fixer votre attention sur de certains détails de finance,

d'administration, comme si les législatures, par le cours naturel des

choses, ne devaient pas voir dans leur sein des hommes instruits dans

l'administration, dans la finance, et présenter une diversité infinie

de connaissances, de talents en tout genre. Je conclurai plutôt, de

tout ce qu'on a dit à cet égard, qu'il n'est pas bon qu'il reste des

membres de l'ancienne; car s'ils étaient présumés d'avance nécessaires

à certaines parties qui tiennent à l'administration, ils se

perpétueraient dans les mêmes emplois: les autres membres se

dispenseraient de s'en instruire; et l'esprit particulier, l'intérêt

individuel seraient substitués aux lumières, au voeu général de

l'Assemblée représentative. Ce qui m'étonne surtout, c'est que ceux qui

veulent nous inspirer ces terreurs aient oublié de faire une

observation bien simple, qui les en eût eux-mêmes préservés. Comment

croire en effet à cette effroyable pénurie d'hommes éclairés, puisque

après chaque législature on pourra choisir les membres de celles qui

l'auront précédée? Les partisans les plus zélés de la réélection

peuvent se rassurer; s'ils se croyaient absolument nécessaires au salut

public, dans deux ans ils pourront être les ornements et les oracles de

la législature qui suivra immédiatement la prochaine.

Comment concevoir après cela ces cris éternels que nous entendons

retentir depuis plusieurs jours: c'en est fait de la Constitution; la

liberté est perdue? Il est vrai que ces déclamations portaient

principalement sur le décret qui concerne l'Assemblée actuelle; il est

vrai que tous ces discours étaient faits et préparés avant ce décret,

et qu'ils étaient destinés à prouver aussi que nous devions être

réélus; et je ne sais si l'on trouve un secret plaisir à le censurer en

discutant une question liée aux principes qui l'ont dicté: mais ce que

je sais bien, c'est qu'il est permis de s'étonner de ce que ces

personnes n'ont commencé à nous effrayer sur les dangers de la patrie,

que le jour où l'Assemblée nationale a donné ce grand exemple de

sagesse et de magnanimité. Pour moi, indépendamment de toutes les

raisons que j'ai déduites et que je pourrais ajouter, un fait

particulier me rassure: c'est que les mêmes personnes qui nous ont dit:

tout est perdu, si on ne réélit pas, disaient aussi, le jour du décret

qui nous interdit l'entrée du ministère: tout est perdu; la liberté du

peuple est violée; la Constitution est détruite. Je me rassure, dis-je,

parce que je crois que la France peut subsister, quoique quelques-uns

d'entre nous ne soient ni législateurs, ni ministres; je ne crois pas

que l'ordre social soit désorganisé, comme on l'a dit, précisément

parce que l'incorruptibilité des représentants du peuple sera garantie

par des lois sages. Ce n'est pas que je ne puisse concevoir aussi de

certaines alarmes d'un autre genre; j'oserais même dire que tel

discours véhément, dont l'impression fut ordonnée hier, est lui-même un

danger, ou du moins en présage quelqu'un. A Dieu ne plaise que ce qui

n'est point relatif à l'intérêt public soit ici l'objet d'une de mes

pensées! Aussi suis-je bien loin de juger sévèrement cette longue

mercuriale prononcée contre l'Assemblée nationale le lendemain du jour

où elle a rendu un décret qui l'honore, et tous ces anathèmes lancés du

haut de la tribune contre toute doctrine qui n'est pas celle du

professeur: mais si en même temps qu'on prévoit, qu'on annonce des

troubles prochains; en même temps que l'on en voit les causes dans

cette lutte continuelle des factions diverses et dans d'autres

circonstances que l'on connaît très bien, on s'étudiait à les attribuer

d'avance à l'Assemblée nationale, au décret qu'elle vient de rendre, on

cherchait d'avance à se mettre à part, ne me serait-il pas permis de

m'affliger d'une telle conduite, et d'être trop convaincu de ce que

l'on aurait voulu prouver: que la liberté serait en effet menacée? Mais

je ne veux pas moi-même suivre l'exemple que je désapprouve, en fixant

l'attention de l'Assemblée sur un épisode plus long que l'objet de la

discussion; j'en ai dit assez pour prouver que, si les dangers de la

patrie étaient mis une fois à l'ordre du jour, j'aurais aussi beaucoup

de choses à dire. Au reste, le remède contre ces dangers, de quelque

part qu'ils viennent, c'est votre prévoyance, votre sagesse, votre

fermeté. Dans tous les cas nous saurons consommer, s'il le faut, le

sacrifice que nous avons plus d'une fois offert à la patrie! Nous

passerons; les cabales des ennemis de la patrie passeront: les bonnes

lois, le peuple, la liberté resteront. Maintenant il s'agit de porter

une loi qui doit influer sur le bonheur des temps qui nous suivront;

j'ai prouvé qu'elle était nécessaire à la liberté: j'aurais pu me

contenter d'observer que les mêmes principes qui ont nécessité votre

décret relatif à l'Assemblée actuelle s'appliquent à toutes les

Assemblées législatives. Ce n'est qu'une raison de convenance très

impérieuse, très morale, qui m'a déterminé à provoquer préliminairement

le premier décret. Du moins je ne l'eusse jamais proposé, si j'avais

pensé qu'il fût contraire aux principes généraux de l'intérêt public:

il importe que ceux qui s'opposaient à ce même décret ne vous mettent

pas en contradiction avec vous-mêmes, et ne prennent pas le droit de

présenter comme un acte de désintéressement ou de générosité ce qui est

un acte de raison, de sagesse et de zèle pour le bien public. Au reste,

je dois ajouter une dernière observation: c'est que ce même décret et

les principes que j'ai développés militent contre toute réélection

immédiate d'une législature à l'autre. Ce qui me porte à faire cette

observation, c'est que je sais que l'on proposera de réélire au moins

pour une législature, parce que, pour peu que les opinions soient

partagées, ou se laisse facilement entraîner à ces termes moyens, qui

participent presque toujours des inconvénients des deux termes opposés.

Je demande que les membres des Assemblées législatives ne puissent être

réélus qu'après l'intervalle d'une législature.

* * * * * * * * *

_Discours sur la peine de mort prononcé à la tribune de l'Assemblée

nationale le 30 mai 1791_ (30 mai 1791)

La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été

condamnés à mort dans la ville d'Argos, on courut dans les temples et

on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles

et si funestes. Je viens prier non les dieux, mais les législateurs,

qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que

la Divinité a dictées aux hommes, d'effacer du code des Français les

lois de sang qui commandent des meurtres juridiques, et que repoussent

leurs moeurs et leur Constitution nouvelle. Je veux leur prouver: 1°

que la peine de mort est essentiellement injuste; 2° qu'elle n'est pas

la plus réprimante des peines, et qu'elle multiplie les crimes beaucoup

plus qu'elle ne les prévient.

Discours par Maximilien Robespierre — 5 Fevrier 1791-11 Janvier 1792 · 第 4 / 11 段