d'années, dont la physionomie dure n'était corrigée que par un
regard rusé. Un autre homme l'accompagnait. Tous deux portaient une
longue robe couleur ardoise fourrée de petit-gris, ceinturonnée et
fermée, avec le bonnet de même étoffe et de même couleur. Leurs mains
disparaissaient sous leurs manches, leurs pieds sous leurs robes, leurs
yeux sous leurs bonnets.
--Dieu me soit en aide, messires! dit l'archidiacre en les
introduisant, je ne m'attendais pas à si honorable visite à pareille
heure. Et tout en parlant de cette façon courtoise, il promenait du
médecin à son compagnon un regard inquiet et scrutateur.
--Il n'est jamais trop tard pour venir visiter un savant aussi
considérable que dom Claude Frollo de Tirechappe, répondit le docteur
Coictier, dont l'accent franc-comtois faisait traîner toutes ses
phrases avec la majesté d'une robe à queue.
Alors commença entre le médecin et l'archidiacre un de ces prologues
congratulateurs qui précédaient à cette époque, selon l'usage, toute
conversation entre savants, et qui ne les empêchaient pas de se
détester le plus cordialement du monde. Au reste, il en est encore
de même aujourd'hui; toute bouche de savant qui complimente un autre
savant est un vase de fiel emmiellé.
Les félicitations de Claude Frollo à Jacques Coictier avaient trait
surtout aux nombreux avantages temporels que le digne médecin avait su
extraire, dans le cours de sa carrière si enviée, de chaque maladie
du roi, opération d'une alchimie meilleure et plus certaine que la
poursuite de la pierre philosophale.
--En vérité, monsieur le docteur Coictier, j'ai eu grande joie
d'apprendre l'évêché de votre neveu, mon révérend seigneur Pierre
Versé. N'est-il pas évêque d'Amiens?
--Oui, monsieur l'archidiacre; c'est une grâce et miséricorde de Dieu.
--Savez-vous que vous aviez bien grande mine, le jour de Noël, à
la tête de votre compagnie de la chambre des comptes, monsieur le
président?
--Vice-président, dom Claude. Hélas! rien de plus.
--Où en est votre superbe maison de la rue Saint-André des Arcs? C'est
un Louvre. J'aime fort l'abricotier qui est sculpté sur la porte avec
ce jeu de mots qui est plaisant: A L'ABRI-COTIER.
--Hélas! maître Claude, toute cette maçonnerie me coûte gros. A mesure
que la maison s'édifie, je me ruine.
--Ho! n'avez-vous pas vos revenus de la geôle et du bailliage du
Palais, et la rente de toutes les maisons, étaux, loges, échoppes de la
clôture? C'est traire une belle mamelle.
--Ma châtellenie de Poissy ne m'a rien rapporté cette année.
--Mais vos péages de Triel, de Saint-James, de Saint-Germain-en-Laye,
sont toujours bons.
--Six-vingts livres, pas même parisis.
--Vous avez votre office de conseiller du roi. C'est fixe cela.
--Oui, confrère Claude, mais cette maudite seigneurie de Poligny, dont
on fait bruit, ne me vaut pas soixante écus d'or, bon an, mal an.
Il y avait dans les compliments que dom Claude adressait à Jacques
Coictier cet accent sardonique, aigre et sourdement railleur, ce
sourire triste et cruel d'un homme supérieur et malheureux qui joue un
moment par distraction avec l'épaisse prospérité d'un homme vulgaire.
L'autre ne s'en apercevait pas.
--Sur mon âme, dit enfin Claude en lui serrant la main, je suis aise de
vous voir en si grande santé.
--Merci, maître Claude.
--A propos, s'écria dom Claude, comment va votre royal malade?
--Il ne paye pas assez son médecin, répondit le docteur en jetant un
regard de côté à son compagnon.
--Vous trouvez, compère Coictier? dit le compagnon.
Cette parole, prononcée du ton de la surprise et du reproche, ramena
sur ce personnage inconnu l'attention de l'archidiacre qui, à vrai
dire, ne s'en était pas complétement détournée un seul moment depuis
que cet étranger avait franchi le seuil de la cellule. Il avait même
fallu les mille raisons qu'il avait de ménager le docteur Jacques
Coictier, le tout-puissant médecin du roi Louis XI, pour qu'il le reçût
ainsi accompagné. Aussi sa mine n'eut-elle rien de bien cordial quand
Jacques Coictier lui dit:
--A propos, dom Claude, je vous amène un confrère qui vous a voulu voir
sur votre renommée.
--Monsieur est de la science? demanda l'archidiacre en fixant sur le
compagnon de Coictier son œil pénétrant. Il ne trouva pas sous les
sourcils de l'inconnu un regard moins perçant et moins défiant que le
sien.
C'était, autant que la faible clarté de la lampe permettait d'en
juger, un vieillard d'environ soixante ans et de moyenne taille, qui
paraissait assez malade et cassé. Son profil, quoique d'une ligne très
bourgeoise, avait quelque chose de puissant et de sévère; sa prunelle
étincelait sous une arcade sourcilière très profonde, comme une lumière
au fond d'un antre; et, sous le bonnet rabattu qui lui tombait sur le
nez, on sentait tourner les larges plans d'un front de génie.
Il se chargea de répondre lui-même à la question de l'archidiacre.
--Révérend maître, dit-il d'un ton grave, votre renom est venu jusqu'à
moi, et j'ai voulu vous consulter. Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme
de province qui ôte ses souliers avant d'entrer chez les savants. Il
faut que vous sachiez mon nom. Je m'appelle le compère Tourangeau.
--Singulier nom pour un gentilhomme! pensa l'archidiacre. Cependant
il se sentait devant quelque chose de fort et de sérieux. L'instinct
de sa haute intelligence lui en faisait deviner une non moins haute
sous le bonnet fourré du compère Tourangeau; et en considérant cette
grave figure, le rictus ironique que la présence de Jacques Coictier
avait fait éclore sur son visage morose s'évanouit peu à peu, comme le
crépuscule à un horizon de nuit. Il s'était rassis morne et silencieux
sur son grand fauteuil, son coude avait repris sa place accoutumée
sur la table, et son front sur sa main. Après quelques moments de
méditation, il fit signe aux deux visiteurs de s'asseoir, et adressa la
parole au compère Tourangeau.
--Vous venez me consulter, maître, et sur quelle science?
--Révérend, répondit le compère Tourangeau, je suis malade, très
malade. On vous dit grand Esculape, et je suis venu vous demander un
conseil de médecine.
--Médecine! dit l'archidiacre en hochant la tête. Il sembla se
recueillir un instant et reprit:--Compère Tourangeau, puisque c'est
votre nom, tournez la tête. Vous trouverez ma réponse toute écrite sur
le mur.
Le compère Tourangeau obéit, et lut au-dessus de sa tête cette
inscription gravée sur la muraille: «_La médecine est fille des
songes._--JAMBLIQUE.»
Cependant le docteur Jacques Coictier avait entendu la question de son
compagnon avec un dépit que la réponse de dom Claude avait redoublé.
Il se pencha à l'oreille du compère Tourangeau, et lui dit, assez bas
pour ne pas être entendu de l'archidiacre:--Je vous avais prévenu que
c'était un fou. Vous l'avez voulu voir!
--C'est qu'il se pourrait fort bien qu'il eût raison, ce fou, docteur
Jacques! répondit le compère du même ton, et avec un sourire amer.
--Comme il vous plaira, répliqua Coictier sèchement. Puis, s'adressant
à l'archidiacre:--Vous êtes preste en besogne, dom Claude, et vous
n'êtes guère plus empêché d'Hippocratès qu'un singe d'une noisette.
La médecine un songe! Je doute que les pharmacopoles et les maîtres
mires se tinssent de vous lapider s'ils étaient là. Donc vous niez
l'influence des philtres sur le sang, des onguents sur la chair! Vous
niez cette éternelle pharmacie de fleurs et de métaux qu'on appelle le
monde, faite exprès pour cet éternel malade qu'on appelle l'homme!
--Je ne nie, dit froidement dom Claude, ni la pharmacie ni le malade.
Je nie le médecin.
--Donc il n'est pas vrai, reprit Coictier avec chaleur, que la goutte
soit une dartre en dedans, qu'on guérisse une plaie d'artillerie par
l'application d'une souris rôtie, qu'un jeune sang convenablement
infusé rende la jeunesse à de vieilles veines; il n'est pas vrai
que deux et deux font quatre, et que l'emprostathonos succède à
l'opistathonos.
L'archidiacre répondit sans s'émouvoir:--Il y a certaines choses dont
je pense d'une certaine façon.
Coictier devint rouge de colère.
--Là, là, mon bon Coictier, ne nous fâchons pas, dit le compère
Tourangeau. Monsieur l'archidiacre est notre ami.
Coictier se calma en grommelant à demi-voix:--Après tout, c'est un fou!
--Pasquedieu, maître Claude, reprit le compère Tourangeau après un
silence, vous me gênez fort. J'avais deux consultations à requérir de
vous, l'une touchant ma santé, l'autre touchant mon étoile.
--Monsieur, repartit l'archidiacre, si c'est là votre pensée, vous
auriez aussi bien fait de ne pas vous essouffler aux degrés de mon
escalier. Je ne crois pas à la médecine. Je ne crois pas à l'astrologie.
--En vérité! dit le compère avec surprise.
Coictier riait d'un rire forcé.
--Vous voyez bien qu'il est fou, dit-il tout bas au compère Tourangeau.
Il ne croit pas à l'astrologie!
--Le moyen d'imaginer, poursuivit dom Claude, que chaque rayon d'étoile
est un fil qui tient à la tête d'un homme!
--Et à quoi croyez-vous donc? s'écria le compère Tourangeau.
L'archidiacre resta un moment indécis, puis il laissa échapper un
sombre sourire qui semblait démentir sa réponse:--_Credo in Deum_.
--_Dominum nostrum_, ajouta le compère Tourangeau avec un signe de
croix.
--_Amen_, dit Coictier.
--Révérend maître, reprit le compère, je suis charmé dans l'âme de
vous voir en si bonne religion. Mais, grand savant que vous êtes,
l'êtes-vous donc à ce point de ne plus croire à la science?
--Non, dit l'archidiacre en saisissant le bras du compère Tourangeau,
et un éclair d'enthousiasme se ralluma dans sa terne prunelle, non, je
ne nie pas la science. Je n'ai pas rampé si longtemps à plat ventre et
les ongles dans la terre à travers les innombrables embranchements de
la caverne sans apercevoir, au loin devant moi, au bout de l'obscure
galerie, une lumière, une flamme, quelque chose, le reflet sans doute
de l'éblouissant laboratoire central où les patients et les sages ont
surpris Dieu.
--Et enfin, interrompit le Tourangeau, quelle chose tenez-vous vraie et
certaine?
--L'alchimie.
Coictier se récria.--Pardieu, dom Claude, l'alchimie a sa raison sans
doute, mais pourquoi blasphémer la médecine et l'astrologie?
--Néant, votre science de l'homme! néant, votre science du ciel! dit
l'archidiacre avec empire.
--C'est mener grand train Épidaurus et la Chaldée, répliqua le médecin
en ricanant.
--Écoutez, messire Jacques. Ceci est dit de bonne foi. Je ne
suis pas médecin du roi, et sa majesté ne m'a pas donné le jardin
Dédalus pour y observer les constellations...--Ne vous fâchez pas
et écoutez-moi.--Quelle vérité avez-vous tirée, je ne dis pas de la
médecine, qui est chose par trop folle, mais de l'astrologie? Citez-moi
les vertus du boustrophédon vertical, les trouvailles du nombre ziruph
et celles du nombre zephirod.
--Nierez-vous, dit Coictier, la force sympathique de la clavicule et
que la cabalistique en dérive?
--Erreur, messire Jacques! aucune de vos formules n'aboutit à la
réalité. Tandis que l'alchimie a ses découvertes. Contesterez-vous des
résultats comme ceux-ci?--La glace enfermée sous terre pendant mille
ans se transforme en cristal de roche.--Le plomb est l'aïeul de tous
les métaux. (Car l'or n'est pas un métal, l'or est la lumière.)--Il
ne faut au plomb que quatre périodes de deux cents ans chacune pour
passer successivement de l'état de plomb à l'état d'arsenic rouge,
de l'arsenic rouge à l'étain, de l'étain à l'argent.--Sont-ce là des
faits? Mais croire à la clavicule, à la ligne pleine et aux étoiles,
c'est aussi ridicule que de croire, avec les habitants du Grand-Cathay,
que le loriot se change en taupe et les grains de blé en poissons du
genre cyprin!
--J'ai étudié l'hermétique, s'écria Coictier, et j'affirme...
Le fougueux archidiacre ne le laissa pas achever.--Et moi j'ai étudié
la médecine, l'astrologie et l'hermétique. Ici seulement est la vérité
(en parlant ainsi il avait pris sur le bahut une fiole pleine de cette
poudre dont nous avons parlé plus haut), ici seulement est la lumière!
Hippocratès, c'est un rêve; Urania, c'est un rêve; Hermès, c'est une
pensée. L'or, c'est le soleil; faire de l'or, c'est être Dieu. Voilà
l'unique science. J'ai sondé la médecine et l'astrologie, vous dis-je!
néant, néant. Le corps humain, ténèbres; les astres, ténèbres!
Et il retomba sur son fauteuil dans une attitude puissante et inspirée.
Le compère Tourangeau l'observait en silence. Coictier s'efforçait de
ricaner, haussait imperceptiblement les épaules, et répétait à voix
basse: Un fou!
--Et, dit tout à coup le Tourangeau, le but mirifique, l'avez-vous
touché? avez-vous fait de l'or?
--Si j'en avais fait, répondit l'archidiacre en articulant lentement
ses paroles comme un homme qui réfléchit, le roi de France
s'appellerait Claude et non Louis.
Le compère fronça le sourcil.
--Qu'est-ce que je dis là? reprit dom Claude avec un sourire de dédain.
Que me ferait le trône de France quand je pourrais rebâtir l'empire
d'Orient!
--A la bonne heure! dit le compère.
--Oh! le pauvre fou! murmura Coictier.
L'archidiacre poursuivit, paraissant ne plus répondre qu'à ses pensées.
--Mais non, je rampe encore; je m'écorche la face et les genoux aux
cailloux de la voie souterraine. J'entrevois, je ne contemple pas! je
ne lis pas, j'épèle!
--Et quand vous saurez lire, demanda le compère, ferez-vous de l'or?
--Qui en doute? dit l'archidiacre.
--En ce cas, Notre-Dame sait que j'ai grande nécessité d'argent, et je
voudrais bien apprendre à lire dans vos livres. Dites-moi, révérend
maître, votre science est-elle pas ennemie ou déplaisante à Notre-Dame?
A cette question du compère, dom Claude se contenta de répondre avec
une tranquille hauteur:--De qui suis-je archidiacre?
--Cela est vrai, mon maître. Eh bien! vous plairait-il de m'initier?
Faites-moi épeler avec vous.
Claude prit l'attitude majestueuse et pontificale d'un Samuel.
--Vieillard, il faut de plus longues années qu'il ne vous en reste pour
entreprendre ce voyage à travers les choses mystérieuses. Votre tête
est bien grise! On ne sort de la caverne qu'avec des cheveux blancs,
mais on n'y entre qu'avec des cheveux noirs. La science sait bien
toute seule creuser, flétrir et dessécher les faces humaines; elle n'a
pas besoin que la vieillesse lui apporte des visages tout ridés. Si
cependant l'envie vous possède de vous mettre en discipline à votre âge
et de déchiffrer l'alphabet redoutable des sages, venez à moi, c'est
bien, j'essayerai. Je ne vous dirai pas, à vous pauvre vieux, d'aller
visiter les chambres sépulcrales des pyramides dont parle l'ancien
Hérodotus, ni la tour de briques de Babylone, ni l'immense sanctuaire
de marbre blanc du temple indien d'Eklinga. Je n'ai pas vu plus que
vous les maçonneries chaldéennes construites suivant la forme sacrée du
Sikra, ni le temple de Salomon qui est détruit, ni les portes de pierre
du sépulcre des rois d'Israël qui sont brisées. Nous nous contenterons
des fragments du livre d'Hermès que nous avons ici. Je vous expliquerai
la statue de saint Christophe, le symbole du semeur, et celui des deux
anges qui sont au portail de la Sainte-Chapelle, et dont l'un a sa main
dans un vase et l'autre dans une nuée...
Ici, Jacques Coictier, que les répliques fougueuses de l'archidiacre
avaient désarçonné, se remit en selle, et l'interrompit du ton
triomphant d'un savant qui en redresse un autre:--_Erras, amice
Claudi_. Le symbole n'est pas le nombre. Vous prenez Orpheus pour
Hermès.
--C'est vous qui errez, répliqua gravement l'archidiacre. Dédalus,
c'est le soubassement; Orpheus, c'est la muraille; Hermès, c'est
l'édifice, c'est le tout.--Vous viendrez quand vous voudrez,
poursuivit-il en se tournant vers le Tourangeau, je vous montrerai
les parcelles d'or restées au fond du creuset de Nicolas Flamel, et
vous les comparerez à l'or de Guillaume de Paris. Je vous apprendrai
les vertus secrètes du mot grec _peristera_. Mais, avant tout,
je vous ferai lire l'une après l'autre les lettres de marbre de
l'alphabet, les pages de granit du livre. Nous irons du portail de
l'évêque Guillaume et de Saint-Jean le Rond à la Sainte-Chapelle,
puis à la maison de Nicolas Flamel, rue Marivault, à son tombeau, qui
est aux Saints-Innocents, à ses deux hôpitaux rue de Montmorency.
Je vous ferai lire les hiéroglyphes dont sont couverts les quatre
gros chenets de fer du portail de l'hôpital Saint-Gervais et de la
rue de la Ferronnerie. Nous épèlerons encore ensemble les façades
de Saint-Côme, de Sainte-Geneviève-des-Ardents, de Saint-Martin, de
Saint-Jacques-de-la-Boucherie...
Il y avait déjà longtemps que le Tourangeau, si intelligent que fût son
regard, paraissait ne plus comprendre dom Claude. Il l'interrompit.
--Pasquedieu! qu'est-ce que c'est donc que vos livres?
--En voici un, dit l'archidiacre.
Et, ouvrant la fenêtre de la cellule, il désigna du doigt l'immense
église de Notre-Dame, qui, découpant sur un ciel étoilé la silhouette
noire de ses deux tours, de ses côtes de pierre et de sa croupe
monstrueuse, semblait un énorme sphinx à deux têtes assis au milieu de
la ville.
L'archidiacre considéra quelque temps en silence le gigantesque
édifice, puis étendant avec un soupir sa main droite vers le livre
imprimé qui était ouvert sur sa table et sa main gauche vers
Notre-Dame, et promenant un triste regard du livre à l'église:
--Hélas! dit-il, ceci tuera cela.
Coictier, qui s'était approché du livre avec empressement, ne put
s'empêcher de s'écrier:--Hé mais! qu'y a-t-il donc de si redoutable en
ceci: GLOSSA IN EPISTOLAS D. PAULI. _Norimbergæ, Antonius Koburger._
1474. Ce n'est pas nouveau. C'est un livre de Pierre Lombard, le
Maître des Sentences. Est-ce parce qu'il est imprimé?
--Vous l'avez dit, répondit Claude, qui semblait absorbé dans une
profonde méditation et se tenait debout, appuyant son index reployé
sur l'in-folio sorti des presses fameuses de Nuremberg. Puis il ajouta
ces paroles mystérieuses:--Hélas! hélas! les petites choses viennent à
bout des grandes; une dent triomphe d'une masse. Le rat du Nil tue le
crocodile, l'espadon tue la baleine, le livre tuera l'édifice!
Le couvre-feu du cloître sonna au moment où le docteur Jacques répétait
tout bas à son compagnon son éternel refrain: _Il est fou._ A quoi le
compagnon répondit cette fois:--Je crois que oui.
C'était l'heure où aucun étranger ne pouvait rester dans le cloître.
Les deux visiteurs se retirèrent.--Maître, dit le compère Tourangeau
en prenant congé de l'archidiacre, j'aime les savants et les grands
esprits, et je vous tiens en estime singulière. Venez demain au palais
des Tournelles, et demandez l'abbé de Saint-Martin de Tours.
L'archidiacre rentra chez lui stupéfait, comprenant enfin quel
personnage c'était que le compère Tourangeau, et se rappelant ce
passage du cartulaire de Saint-Martin de Tours: _Abbas beati Martini_,
SCILICET REX FRANCIÆ, _est canonicus de consuetudine et habet parvam
præbendam quam habet sanctus Venantius et debet sedere in sede
thesaurarii_.
On affirmait que depuis cette époque l'archidiacre avait de fréquentes
conférences avec Louis XI, quand sa majesté venait à Paris, et que
le crédit de dom Claude faisait ombre à Olivier le Daim et à Jacques
Coictier, lequel, selon sa manière, en rudoyait fort le roi.
II
CECI TUERA CELA
Nos lectrices nous pardonneront de nous arrêter un moment pour chercher
quelle pouvait être la pensée qui se dérobait sous ces paroles
énigmatiques de l'archidiacre: _Ceci tuera cela. Le livre tuera
l'édifice._
A notre sens, cette pensée avait deux faces. C'était d'abord une pensée
de prêtre. C'était l'effroi du sacerdoce devant un agent nouveau,
l'imprimerie. C'était l'épouvante et l'éblouissement de l'homme du
sanctuaire devant la presse lumineuse de Gutenberg. C'était la chaire
et le manuscrit, la parole parlée et la parole écrite, s'alarmant
de la parole imprimée; quelque chose de pareil à la stupeur d'un
passereau qui verrait l'ange Légion ouvrir ses six millions d'ailes.
C'était le cri du prophète qui entend déjà bruire et fourmiller
l'humanité émancipée, qui voit dans l'avenir l'intelligence saper la
foi, l'opinion détrôner la croyance, le monde secouer Rome. Pronostic
du philosophe qui voit la pensée humaine, volatilisée par la presse,
s'évaporer du récipient théocratique. Terreur du soldat qui examine le
bélier d'airain et qui dit: La tour croulera. Cela signifiait qu'une
puissance allait succéder à une autre puissance. Cela voulait dire: La
presse tuera l'église.
Mais sous cette pensée, la première et la plus simple sans doute, il
y en avait à notre avis une autre, plus neuve, un corollaire de la
première moins facile à apercevoir et plus facile à contester, une
vue tout aussi philosophique, non plus du prêtre seulement, mais du
savant et de l'artiste. C'était pressentiment que la pensée humaine,
en changeant de forme, allait changer de mode d'expression; que l'idée
capitale de chaque génération ne s'écrirait plus avec la même matière
et de la même façon; que le livre de pierre, si solide et si durable,
allait faire place au livre de papier, plus solide et plus durable
encore. Sous ce rapport, la vague formule de l'archidiacre avait un
second sens; elle signifiait qu'un art allait détrôner un autre art.
Elle voulait dire: L'imprimerie tuera l'architecture.
En effet, depuis l'origine des choses jusqu'au quinzième siècle de
l'ère chrétienne inclusivement, l'architecture est le grand livre de
l'humanité, l'expression principale de l'homme à ses divers états de
développement, soit comme force, soit comme intelligence.
Quand la mémoire des premières races se sentit surchargée, quand le
bagage des souvenirs du genre humain devint si lourd et si confus
que la parole, nue et volante, risqua d'en perdre en chemin, on les
transcrivit sur le sol de la façon la plus visible, la plus durable
et la plus naturelle à la fois. On scella chaque tradition sous un
monument.
Les premiers monuments furent de simples quartiers de roche _que le fer
n'avait pas touchés_, dit Moïse. L'architecture commença comme toute
écriture. Elle fut d'abord alphabet. On plantait une pierre debout,
et c'était une lettre, et chaque lettre était un hiéroglyphe, et sur
chaque hiéroglyphe reposait un groupe d'idées, comme le chapiteau sur
la colonne. Ainsi firent les premières races, partout, au même moment,
sur la surface du monde entier. On retrouve la _pierre levée_ des
Celtes dans la Sibérie d'Asie, dans les pampas d'Amérique.
Plus tard, on fit des mots. On superposa la pierre à la pierre, on
accoupla ces syllabes de granit, le verbe essaya quelques combinaisons.
Le dolmen et le cromlech celtes, le tumulus étrusque, le galgal hébreu,
sont des mots. Quelques-uns, le tumulus surtout, sont des noms propres.
Quelquefois même, quand on avait beaucoup de pierres et une vaste
plage, on écrivait une phrase. L'immense entassement de Karnac est déjà
une formule tout entière.
Enfin on fit des livres. Les traditions avaient enfanté des symboles,
sous lesquels elles disparaissaient comme le tronc de l'arbre sous son
feuillage; tous ces symboles, auxquels l'humanité avait foi, allaient
croissant, se multipliant, se croisant, se compliquant de plus en plus;
les premiers monuments ne suffisaient plus à les contenir; ils en
étaient débordés de toutes parts; à peine ces monuments exprimaient-ils
encore la tradition primitive, comme eux simple, nue et gisante
sur le sol. Le symbole avait besoin de s'épanouir dans l'édifice.
L'architecture alors se développa avec la pensée humaine; elle devint
géante à mille têtes et à mille bras, et fixa sous une forme éternelle,
visible, palpable, tout ce symbole flottant. Tandis que Dédale, qui est
la force, mesurait, tandis qu'Orphée, qui est l'intelligence, chantait,
le pilier qui est une lettre, l'arcade qui est une syllabe, la pyramide
qui est un mot, mis en mouvement à la fois par une loi de géométrie et
par une loi de poésie, se groupaient, se combinaient, s'amalgamaient,
descendaient, montaient, se juxtaposaient sur le sol, s'étageaient dans
le ciel, jusqu'à ce qu'ils eussent écrit, sous la dictée de l'idée
générale d'une époque, ces livres merveilleux qui étaient aussi de
merveilleux édifices: la pagode d'Eklinga, le Rhamseïon d'Égypte, le
temple de Salomon.