L'idée mère, le verbe, n'était pas seulement au fond de tous ces

édifices, mais encore dans la forme. Le temple de Salomon, par exemple,

n'était point simplement la reliure du livre saint, il était le livre

saint lui-même. Sur chacune de ses enceintes concentriques, les prêtres

pouvaient lire le verbe traduit et manifesté aux yeux, et ils suivaient

ainsi ses transformations de sanctuaire en sanctuaire jusqu'à ce qu'ils

le saisissent dans son dernier tabernacle, sous sa forme la plus

concrète, qui était encore de l'architecture, l'arche. Ainsi le verbe

était enfermé dans l'édifice, mais son image était sur son enveloppe

comme la figure humaine sur le cercueil d'une momie.

Et non-seulement la forme des édifices, mais encore l'emplacement

qu'ils se choisissaient, révélait la pensée qu'ils représentaient.

Selon que le symbole à exprimer était gracieux ou sombre, la Grèce

couronnait ses montagnes d'un temple harmonieux à l'œil, l'Inde

éventrait les siennes pour y ciseler ces difformes pagodes souterraines

portées par de gigantesques rangées d'éléphants de granit.

Ainsi, durant les six mille premières années du monde, depuis la pagode

la plus immémoriale de l'Hindoustan jusqu'à la cathédrale de Cologne,

l'architecture a été la grande écriture du genre humain. Et cela est

tellement vrai que non-seulement tout symbole religieux, mais encore

toute pensée humaine, a sa page dans ce livre immense et son monument.

Toute civilisation commence par la théocratie et finit par la

démocratie. Cette loi de la liberté succédant à l'unité est écrite dans

l'architecture. Car, insistons sur ce point, il ne faut pas croire que

la maçonnerie ne soit puissante qu'à édifier le temple, qu'à exprimer

le mythe et le symbolisme sacerdotal, qu'à transcrire en hiéroglyphes

sur ses pages de pierre les tables mystérieuses de la loi. S'il en

était ainsi, comme il arrive dans toute société humaine un moment où le

symbole sacré s'use et s'oblitère sous la libre pensée, où l'homme se

dérobe au prêtre, où l'excroissance des philosophies et des systèmes

ronge la face de la religion, l'architecture ne pourrait reproduire

ce nouvel état de l'esprit humain, ses feuillets, chargés au recto,

seraient vides au verso, son œuvre serait tronquée, son livre serait

incomplet. Mais non.

Prenons pour exemple le moyen âge, où nous voyons plus clair parce

qu'il est plus près de nous. Durant sa première période, tandis que

la théocratie organise l'Europe, tandis que le Vatican rallie et

reclasse autour de lui les éléments d'une Rome faite avec la Rome

qui gît écroulée autour du Capitole, tandis que le christianisme

s'en va recherchant dans les décombres de la civilisation antérieure

tous les étages de la société, et rebâtit avec ses ruines un nouvel

univers hiérarchique dont le sacerdoce est la clef de voûte, on

entend sourdre d'abord dans ce chaos, puis on voit peu à peu sous

le souffle du christianisme, sous la main des barbares, surgir des

déblais des architectures mortes, grecque et romaine, cette mystérieuse

architecture romane, sœur des maçonneries théocratiques de l'Égypte

et de l'Inde, emblème inaltérable du catholicisme pur, immuable

hiéroglyphe de l'unité papale. Toute la pensée d'alors est écrite

en effet dans ce sombre style roman. On y sent partout l'autorité,

l'unité, l'impénétrable, l'absolu, Grégoire VII; partout le prêtre,

jamais l'homme; partout la caste, jamais le peuple. Mais les croisades

arrivent. C'est un grand mouvement populaire, et tout grand mouvement

populaire, quels qu'en soient la cause et le but, dégage toujours de

son dernier précipité l'esprit de liberté. Des nouveautés vont se

faire jour. Voici que s'ouvre la période orageuse des jacqueries, des

pragueries et des ligues. L'autorité s'ébranle, l'unité se bifurque.

La féodalité demande à partager avec la théocratie, en attendant le

peuple qui surviendra inévitablement et qui se fera, comme toujours,

la part du lion. _Quia nominor leo._ La seigneurie perce donc sous

le sacerdoce, la commune sous la seigneurie. La face de l'Europe est

changée. Eh bien! la face de l'architecture est changée aussi. Comme la

civilisation, elle a tourné la page, et l'esprit nouveau des temps la

trouve prête à écrire sous sa dictée. Elle est revenue des croisades

avec l'ogive, comme les nations avec la liberté. Alors, tandis que

Rome se démembre peu à peu, l'architecture romane meurt. L'hiéroglyphe

déserte la cathédrale et s'en va blasonner le donjon pour faire un

prestige à la féodalité. La cathédrale elle-même, cet édifice autrefois

si dogmatique, envahie désormais par la bourgeoisie, par la commune,

par la liberté, échappe au prêtre et tombe au pouvoir de l'artiste.

L'artiste la bâtit à sa guise. Adieu le mystère, le mythe, la loi.

Voici la fantaisie et le caprice. Pourvu que le prêtre ait sa basilique

et son autel, il n'a rien à dire. Les quatre murs sont à l'artiste.

Le livre architectural n'appartient plus au sacerdoce, à la religion,

à Rome; il est à l'imagination, à la poésie, au peuple. De là les

transformations rapides et innombrables de cette architecture qui

n'a que trois siècles, si frappantes après l'immobilité stagnante de

l'architecture romane qui en a six ou sept. L'art cependant marche à

pas de géant. Le génie et l'originalité populaires font la besogne que

faisaient les évêques. Chaque race écrit en passant sa ligne sur le

livre; elle rature les vieux hiéroglyphes romans sur le frontispice

des cathédrales, et c'est tout au plus si l'on voit encore le dogme

percer çà et là sous le nouveau symbole qu'elle y dépose. La draperie

populaire laisse à peine deviner l'ossement religieux. On ne saurait

se faire une idée des licences que prennent alors les architectes,

même envers l'église. Ce sont des chapiteaux tricotés de moines et

de nonnes honteusement accouplés, comme à la salle des Cheminées du

Palais de Justice à Paris. C'est l'aventure de Noé sculptée _en toutes

lettres_, comme sous le grand portail de Bourges. C'est un moine

bachique à oreilles d'âne et le verre en main riant au nez de toute une

communauté, comme sur le lavabo de l'abbaye de Bocherville. Il existe à

cette époque, pour la pensée écrite en pierre, un privilége tout à fait

comparable à notre liberté actuelle de la presse. C'est la liberté de

l'architecture.

Cette liberté va très loin. Quelquefois un portail, une façade, une

église tout entière présente un sens symbolique absolument étranger

au culte, ou même hostile à l'église. Dès le treizième siècle,

Guillaume de Paris, Nicolas Flamel au quinzième, ont écrit de ces pages

séditieuses. Saint-Jacques-de-la-Boucherie était toute une église

d'opposition.

La pensée alors n'était libre que de cette façon; aussi ne

s'écrivait-elle tout entière que sur ces livres qu'on appelait

édifices. Sous cette forme édifice, elle se serait vu brûler en

place publique par la main du bourreau sous la forme manuscrit, si

elle avait été assez imprudente pour s'y risquer; la pensée portail

d'église eût assisté au supplice de la pensée livre. Aussi, n'ayant que

cette voie, la maçonnerie, pour se faire jour, elle s'y précipitait

de toutes parts. De là l'immense quantité de cathédrales qui ont

couvert l'Europe, nombre si prodigieux qu'on y croit à peine, même

après l'avoir vérifié. Toutes les forces matérielles, toutes les

forces intellectuelles de la société convergeaient au même point,

l'architecture. De cette manière, sous prétexte de bâtir des églises à

Dieu, l'art se développait dans des proportions magnifiques.

Alors, quiconque naissait poëte se faisait architecte. Le génie épars

dans les masses, comprimé de toutes parts sous la féodalité comme sous

une _testudo_ de boucliers d'airain, ne trouvant issue que du côté de

l'architecture, débouchait par cet art, et ses Iliades prenaient la

forme de cathédrales. Tous les autres arts obéissaient et se mettaient

en discipline sous l'architecture. C'étaient les ouvriers du grand

œuvre. L'architecte, le poëte, le maître, totalisait en sa personne la

sculpture qui lui ciselait ses façades, la peinture qui lui enluminait

ses vitraux, la musique qui mettait sa cloche en branle et soufflait

dans ses orgues. Il n'y avait pas jusqu'à la pauvre poésie proprement

dite, celle qui s'obstinait à végéter dans les manuscrits, qui ne fût

obligée, pour être quelque chose, de venir s'encadrer dans l'édifice

sous la forme d'hymne ou de _prose_; le même rôle, après tout,

qu'avaient joué les tragédies d'Eschyle dans les fêtes sacerdotales de

la Grèce, la Genèse dans le temple de Salomon.

Ainsi, jusqu'à Gutenberg, l'architecture est l'écriture principale,

l'écriture universelle. Ce livre granitique commencé par l'Orient,

continué par l'antiquité grecque et romaine, le moyen âge en a écrit

la dernière page. Du reste, ce phénomène d'une architecture de peuple

succédant à une architecture de caste que nous venons d'observer

dans le moyen âge, se reproduit avec tout mouvement analogue dans

l'intelligence humaine aux autres grandes époques de l'histoire.

Ainsi, pour n'énoncer ici que sommairement une loi qui demanderait à

être développée en des volumes, dans le haut Orient, berceau des temps

primitifs, après l'architecture hindoue, l'architecture phénicienne,

cette mère opulente de l'architecture arabe; dans l'antiquité, après

l'architecture égyptienne, dont le style étrusque et les monuments

cyclopéens ne sont qu'une variété, l'architecture grecque, dont le

style romain n'est qu'un prolongement surchargé du dôme carthaginois;

dans les temps modernes, après l'architecture romane, l'architecture

gothique. Et en dédoublant ces trois séries, on retrouvera sur les

trois sœurs aînées, l'architecture hindoue, l'architecture égyptienne,

l'architecture romane, le même symbole, c'est-à-dire la théocratie,

la caste, l'unité, le dogme, le mythe, Dieu; et pour les trois

sœurs cadettes, l'architecture phénicienne, l'architecture grecque,

l'architecture gothique, quelle que soit du reste la diversité de forme

inhérente à leur nature, la même signification aussi, c'est-à-dire la

liberté, le peuple, l'homme.

Qu'il s'appelle bramine, mage ou pape, dans les maçonneries hindoue,

égyptienne ou romane, on sent toujours le prêtre, rien que le prêtre.

Il n'en est pas de même dans les architectures de peuple. Elles sont

plus riches et moins saintes. Dans la phénicienne, on sent le marchand;

dans la grecque, le républicain; dans la gothique, le bourgeois.

Les caractères généraux de toute architecture théocratique sont

l'immutabilité, l'horreur du progrès, la conservation des lignes

traditionnelles, la consécration des types primitifs, le pli constant

de toutes les formes de l'homme et de la nature aux caprices

incompréhensibles du symbole. Ce sont des livres ténébreux que

les initiés seuls savent déchiffrer. Du reste, toute forme, toute

difformité même y a un sens qui la fait inviolable. Ne demandez pas

aux maçonneries hindoue, égyptienne, romane, qu'elles réforment leur

dessin ou améliorent leur statuaire. Tout perfectionnement leur est

impiété. Dans ces architectures, il semble que la roideur du dogme

se soit répandue sur la pierre comme une seconde pétrification.--Les

caractères généraux des maçonneries populaires au contraire sont la

variété, le progrès, l'originalité, l'opulence, le mouvement perpétuel.

Elles sont déjà assez détachées de la religion pour songer à leur

beauté, pour la soigner, pour corriger sans relâche leur parure de

statues ou d'arabesques. Elles sont du siècle. Elles ont quelque chose

d'humain qu'elles mêlent sans cesse au symbole divin sous lequel elles

se produisent encore. De là des édifices pénétrables à toute âme, à

toute intelligence, à toute imagination, symboliques encore, mais

faciles à comprendre comme la nature. Entre l'architecture théocratique

et celle-ci, il y a la différence d'une langue sacrée à une langue

vulgaire, de l'hiéroglyphe à l'art, de Salomon à Phidias.

Si l'on résume ce que nous avons indiqué jusqu'ici très sommairement

en négligeant mille preuves et aussi mille objections de détail, on

est amené à ceci: que l'architecture a été jusqu'au quinzième siècle

le registre principal de l'humanité; que dans cet intervalle il n'est

pas apparu dans le monde une pensée un peu compliquée qui ne se soit

faite édifice; que toute idée populaire comme toute loi religieuse a

eu ses monuments; que le genre humain enfin n'a rien pensé d'important

qu'il ne l'ait écrit en pierre. Et pourquoi? C'est que toute pensée,

soit religieuse, soit philosophique, est intéressée à se perpétuer,

c'est que l'idée qui a remué une génération veut en remuer d'autres, et

laisser trace. Or quelle immortalité précaire que celle du manuscrit!

Qu'un édifice est un livre bien autrement solide, durable et résistant!

Pour détruire la parole écrite, il suffit d'une torche et d'un turc.

Pour démolir la parole construite, il faut une révolution sociale, une

révolution terrestre. Les barbares ont passé sur le Colisée, le déluge

peut-être sur les Pyramides.

Au quinzième siècle tout change.

La pensée humaine découvre un moyen de se perpétuer non seulement plus

durable et plus résistant que l'architecture, mais encore plus simple

et plus facile. L'architecture est détrônée. Aux lettres de pierre

d'Orphée vont succéder les lettres de plomb de Gutenberg.

_Le livre va tuer l'édifice._

L'invention de l'imprimerie est le plus grand événement de l'histoire.

C'est la révolution mère. C'est le mode d'expression de l'humanité

qui se renouvelle totalement, c'est la pensée humaine qui dépouille

une forme et qui en revêt une autre, c'est le complet et définitif

changement de peau de ce serpent symbolique qui, depuis Adam,

représente l'intelligence.

Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais;

elle est volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l'air.

Du temps de l'architecture, elle se faisait montagne et s'emparait

puissamment d'un siècle et d'un lieu. Maintenant elle se fait troupe

d'oiseaux, s'éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les

points de l'air et de l'espace.

Nous le répétons, qui ne voit que de cette façon elle est bien plus

indélébile? De solide qu'elle était, elle devient vivace. Elle passe de

la durée à l'immortalité. On peut démolir une masse, comment extirper

l'ubiquité? Vienne un déluge, la montagne aura disparu depuis longtemps

sous les flots, que les oiseaux voleront encore; et, qu'une seule arche

flotte à la surface du cataclysme, ils s'y poseront, surnageront avec

elle, assisteront avec elle à la décrue des eaux, et le nouveau monde

qui sortira de ce chaos verra en s'éveillant planer au-dessus de lui,

ailée et vivante, la pensée du monde englouti.

Et quand on observe que ce mode d'expression est non-seulement le plus

conservateur, mais encore le plus simple, le plus commode, le plus

praticable à tous, lorsqu'on songe qu'il ne traîne pas un gros bagage

et ne remue pas un lourd attirail, quand on compare la pensée obligée

pour se traduire en un édifice de mettre en mouvement quatre ou cinq

autres arts et des tonnes d'or, toute une montagne de pierres, toute

une forêt de charpentes, tout un peuple d'ouvriers, quand on la compare

à la pensée qui se fait livre, et à qui il suffit d'un peu de papier,

d'un peu d'encre et d'une plume, comment s'étonner que l'intelligence

humaine ait quitté l'architecture pour l'imprimerie? Coupez brusquement

le lit primitif d'un fleuve d'un canal creusé au-dessous de son niveau,

le fleuve désertera son lit.

Aussi voyez comme à partir de la découverte de l'imprimerie

l'architecture se dessèche peu à peu, s'atrophie et se dénude. Comme

on sent que l'eau baisse, que la séve s'en va, que la pensée des temps

et des peuples se retire d'elle! Le refroidissement est à peu près

insensible au quinzième siècle, la presse est trop débile encore, et

soutire tout au plus à la puissante architecture une surabondance de

vie. Mais dès le seizième siècle, la maladie de l'architecture est

visible; elle n'exprime déjà plus essentiellement la société; elle

se fait misérablement art classique; de gauloise, d'européenne,

d'indigène, elle devient grecque et romaine, de vraie et de moderne,

pseudo-antique. C'est cette décadence qu'on appelle la renaissance.

Décadence magnifique pourtant, car le vieux génie gothique, ce soleil

qui se couche derrière la gigantesque presse de Mayence, pénètre encore

quelque temps de ses derniers rayons tout cet entassement hybride

d'arcades latines et de colonnades corinthiennes.

C'est ce soleil couchant que nous prenons pour une aurore.

Cependant, du moment où l'architecture n'est plus qu'un art comme

un autre, dès qu'elle n'est plus l'art total, l'art souverain,

l'art tyran, elle n'a plus la force de retenir les autres arts. Ils

s'émancipent donc, brisent le joug de l'architecte, et s'en vont chacun

de leur côté. Chacun d'eux gagne à ce divorce. L'isolement grandit

tout. La sculpture devient statuaire, l'imagerie devient peinture, le

canon devient musique. On dirait un empire qui se démembre à la mort de

son Alexandre et dont les provinces se font royaumes.

De là Raphaël, Michel-Ange, Jean Goujon, Palestrina, ces splendeurs de

l'éblouissant seizième siècle.

En même temps que les arts, la pensée s'émancipe de tous côtés. Les

hérésiarques du moyen âge avaient déjà fait de larges entailles au

catholicisme. Le seizième siècle brise l'unité religieuse. Avant

l'imprimerie, la réforme n'eût été qu'un schisme, l'imprimerie la fait

révolution. Otez la presse, l'hérésie est énervée. Que ce soit fatal ou

providentiel, Gutenberg est le précurseur de Luther.

Cependant, quand le soleil du moyen âge est tout à fait couché,

quand le génie gothique s'est à jamais éteint à l'horizon de l'art,

l'architecture va se ternissant, se décolorant, s'effaçant de plus en

plus. Le livre imprimé, ce ver rongeur de l'édifice, la suce et la

dévore. Elle se dépouille, elle s'effeuille, elle maigrit à vue d'œil.

Elle est mesquine, elle est pauvre, elle est nulle. Elle n'exprime

plus rien, pas même le souvenir de l'art d'un autre temps. Réduite

à elle-même, abandonnée des autres arts parce que la pensée humaine

l'abandonne, elle appelle des manœuvres à défaut d'artistes. La vitre

remplace le vitrail. Le tailleur de pierre succède au sculpteur.

Adieu toute séve, toute originalité, toute vie, toute intelligence.

Elle se traîne, lamentable mendiante d'atelier, de copie en copie.

Michel-Ange, qui dès le seizième siècle la sentait sans doute mourir,

avait eu une dernière idée, une idée de désespoir. Ce titan de l'art

avait entassé le Panthéon sur le Parthénon, et fait Saint-Pierre de

Rome. Grande œuvre qui méritait de rester unique, dernière originalité

de l'architecture, signature d'un artiste géant au bas du colossal

registre de pierre qui se fermait. Michel-Ange mort, que fait cette

misérable architecture qui se survivait à elle-même à l'état de

spectre et d'ombre? Elle prend Saint-Pierre de Rome, et le calque,

et le parodie. C'est une manie. C'est une pitié. Chaque siècle a son

Saint-Pierre de Rome; au dix-septième siècle le Val-de-Grâce, au

dix-huitième Sainte-Geneviève. Chaque pays a son Saint-Pierre de Rome.

Londres a le sien. Pétersbourg a le sien. Paris en a deux ou trois.

Testament insignifiant, dernier radotage d'un grand art décrépit qui

retombe en enfance avant de mourir.

Si, au lieu de monuments caractéristiques comme ceux dont nous

venons de parler, nous examinons l'aspect général de l'art du

seizième au dix-huitième siècle, nous remarquons les mêmes phénomènes

de décroissance et d'étisie. A partir de François II, la forme

architecturale de l'édifice s'efface de plus en plus et laisse saillir

la forme géométrique, comme la charpente osseuse d'un malade amaigri.

Les belles lignes de l'art font place aux froides et inexorables

lignes du géomètre. Un édifice n'est plus un édifice, c'est un

polyèdre. L'architecture cependant se tourmente pour cacher cette

nudité. Voici le fronton grec qui s'inscrit dans le fronton romain,

et réciproquement. C'est toujours le Panthéon dans le Parthénon,

Saint-Pierre de Rome. Voici les maisons de brique de Henri IV à coins

de pierre; la place Royale, la place Dauphine. Voici les églises de

Louis XIII, lourdes, trapues, surbaissées, ramassées, chargées d'un

dôme comme d'une bosse. Voici l'architecture mazarine, le mauvais

pasticcio italien des Quatre-Nations. Voici les palais de Louis XIV,

longues casernes à courtisans, roides, glaciales, ennuyeuses. Voici

enfin Louis XV, avec les chicorées et les vermicelles, et toutes les

verrues et tous les fungus qui défigurent cette vieille architecture

caduque, édentée et coquette. De François II à Louis XV, le mal a crû

en progression géométrique. L'art n'a plus que la peau sur les os. Il

agonise misérablement.

Cependant que devient l'imprimerie? Toute cette vie qui s'en va

de l'architecture vient chez elle. A mesure que l'architecture

baisse, l'imprimerie s'enfle et grossit. Ce capital de forces que la

pensée humaine dépensait en édifices, elle le dépense désormais en

livres. Aussi dès le seizième siècle la presse, grandie au niveau de

l'architecture décroissante, lutte avec elle et la tue. Au dix-septième

siècle, elle est déjà assez souveraine, assez triomphante, assez

assise dans sa victoire pour donner au monde la fête d'un grand siècle

littéraire. Au dix-huitième, longtemps reposée à la cour de Louis XIV,

elle ressaisit la vieille épée de Luther, en arme Voltaire, et court,

tumultueuse, à l'attaque de cette ancienne Europe dont elle a déjà

tué l'expression architecturale. Au moment où le dix-huitième siècle

s'achève, elle a tout détruit. Au dix-neuvième, elle va reconstruire.

Or, nous le demandons maintenant, lequel des deux arts représente

réellement depuis trois siècles la pensée humaine? lequel la

traduit? lequel exprime, non pas seulement ses manies littéraires et

scolastiques, mais son vaste, profond, universel mouvement? Lequel se

superpose constamment, sans rupture et sans lacune, au genre humain,

qui marche, monstre à mille pieds? L'architecture ou l'imprimerie?

L'imprimerie. Qu'on ne s'y trompe pas, l'architecture est morte, morte

sans retour, tuée par le livre imprimé, tuée parce qu'elle dure moins,

tuée parce qu'elle coûte plus cher. Toute cathédrale est un milliard.

Qu'on se représente maintenant quelle mise de fonds il faudrait pour

récrire le livre architectural; pour faire fourmiller de nouveau sur

le sol des milliers d'édifices; pour revenir à ces époques où la foule

des monuments était telle qu'au dire d'un témoin oculaire «on eût dit

que le monde en se secouant avait rejeté ses vieux habillements pour

se couvrir d'un blanc vêtement d'églises». _Erat enim ut si mundus,

ipse excutiendo semet, rejecta vetustate, candidam ecclesiarum vestem

indueret._ (GLABER RADULPHUS.)

Un livre est sitôt fait, coûte si peu, et peut aller si loin! Comment

s'étonner que toute la pensée humaine s'écoule par cette pente? Ce

n'est pas à dire que l'architecture n'aura pas encore çà et là un

beau monument, un chef-d'œuvre isolé. On pourra bien encore avoir de

temps en temps, sous le règne de l'imprimerie, une colonne faite, je

suppose, par toute une armée, avec des canons amalgamés, comme on

avait, sous le règne de l'architecture, des Iliades et des Romanceros,

des Mahabâhrata et des Niebelungen, faits par tout un peuple avec des

rapsodies amoncelées et fondues. Le grand accident d'un architecte

de génie pourra survenir au vingtième siècle, comme celui de Dante

au treizième. Mais l'architecture ne sera plus l'art social, l'art

collectif, l'art dominant. Le grand poëme, le grand édifice, la grande

œuvre de l'humanité ne se bâtira plus, elle s'imprimera.

Notre-Dame de Paris - Tome 1 · 第 15 / 20 段