On ne saurait se faire une idée de sa joie les jours de grande volée.

Au moment où l'archidiacre l'avait lâché et lui avait dit: Allez, il

montait la vis du clocher plus vite qu'un autre ne l'eût descendue. Il

entrait tout essoufflé dans la chambre aérienne de la grosse cloche;

il la considérait un moment avec recueillement et amour; puis il lui

adressait doucement la parole, il la flattait de la main, comme un bon

cheval qui va faire une longue course. Il la plaignait de la peine

qu'elle allait avoir. Après ces premières caresses, il criait à ses

aides, placés à l'étage inférieur de la tour, de commencer. Ceux-ci se

pendaient aux câbles, le cabestan criait, et l'énorme capsule de métal

s'ébranlait lentement. Quasimodo, palpitant, la suivait du regard. Le

premier choc du battant et de la paroi d'airain faisait frissonner

la charpente sur laquelle il était monté. Quasimodo vibrait avec la

cloche. Vah! criait-il avec un éclat de rire insensé. Cependant le

mouvement du bourdon s'accélérait, et, à mesure qu'il parcourait un

angle plus ouvert, l'œil de Quasimodo s'ouvrait aussi de plus en plus

phosphorique et flamboyant. Enfin la grande volée commençait, toute la

tour tremblait, charpentes, plombs, pierres de taille, tout grondait

à la fois, depuis les pilotis de la fondation jusqu'aux trèfles du

couronnement. Quasimodo alors bouillait à grosse écume; il allait,

venait; il tremblait avec la tour de la tête aux pieds. La cloche,

déchaînée et furieuse, présentait alternativement aux deux parois de

la tour sa gueule de bronze d'où s'échappait ce souffle de tempête

qu'on entend à quatre lieues. Quasimodo se plaçait devant cette gueule

ouverte; il s'accroupissait, se relevait avec les retours de la cloche,

aspirait ce souffle renversant, regardait tour à tour la place profonde

qui fourmillait à deux cents pieds au-dessous de lui et l'énorme langue

de cuivre qui venait de seconde en seconde lui hurler dans l'oreille.

C'était la seule parole qu'il entendît, le seul son qui troublât pour

lui le silence universel. Il s'y dilatait comme un oiseau au soleil.

Tout à coup la frénésie de la cloche le gagnait; son regard devenait

extraordinaire; il attendait le bourdon au passage, comme l'araignée

attend la mouche, et se jetait brusquement sur lui à corps perdu.

Alors, suspendu sur l'abîme, lancé dans le balancement formidable de la

cloche, il saisissait le monstre d'airain aux oreillettes, l'étreignait

de ses deux genoux, l'éperonnait de ses deux talons, et redoublait de

tout le choc et de tout le poids de son corps la furie de la volée.

Cependant la tour vacillait; lui, criait et grinçait des dents, ses

cheveux roux se hérissaient, sa poitrine faisait le bruit d'un soufflet

de forge, son œil jetait des flammes, la cloche monstrueuse hennissait

toute haletante sous lui, et alors ce n'était plus ni le bourdon de

Notre-Dame ni Quasimodo, c'était un rêve, un tourbillon, une tempête;

le vertige à cheval sur le bruit; un esprit cramponné à une croupe

volante; un étrange centaure moitié homme, moitié cloche; une espèce

d'Astolphe horrible emporté sur un prodigieux hippogriffe de bronze

vivant.

La présence de cet être extraordinaire faisait circuler dans toute

la cathédrale je ne sais quel souffle de vie. Il semblait qu'il

s'échappât de lui, du moins au dire des superstitions grossissantes

de la foule, une émanation mystérieuse qui animait toutes les pierres

de Notre-Dame et faisait palpiter les profondes entrailles de la

vieille église. Il suffisait qu'on le sût là pour que l'on crût voir

vivre et remuer les mille statues des galeries et des portails. Et de

fait, la cathédrale semblait une créature docile et obéissante sous

sa main; elle attendait sa volonté pour élever sa grosse voix; elle

était possédée et remplie de Quasimodo comme d'un génie familier. On

eût dit qu'il faisait respirer l'immense édifice. Il y était partout

en effet, il se multipliait sur tous les points du monument. Tantôt on

apercevait avec effroi au plus haut d'une des tours un nain bizarre qui

grimpait, serpentait, rampait à quatre pattes, descendait en dehors

sur l'abîme, sautelait de saillie en saillie, et allait fouiller dans

le ventre de quelque gorgone sculptée; c'était Quasimodo dénichant des

corbeaux. Tantôt on se heurtait dans un coin obscur de l'église à une

sorte de chimère vivante, accroupie et renfrognée; c'était Quasimodo

pensant. Tantôt on avisait sous un clocher une tête énorme et un

paquet de membres désordonnés se balançant avec fureur au bout d'une

corde; c'était Quasimodo sonnant les vêpres ou l'angélus. Souvent

la nuit on voyait errer une forme hideuse sur la frêle balustrade

découpée en dentelle qui couronne les tours et borde le pourtour de

l'abside; c'était encore le bossu de Notre-Dame. Alors, disaient les

voisines, toute l'église prenait quelque chose de fantastique, de

surnaturel, d'horrible; des yeux et des bouches s'y ouvraient çà et là;

on entendait aboyer les chiens, les guivres, les tarasques de pierre

qui veillent jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte, autour

de la monstrueuse cathédrale; et si c'était une nuit de Noël, tandis

que la grosse cloche qui semblait râler appelait les fidèles à la messe

ardente de minuit, il y avait un tel air répandu sur la sombre façade

qu'on eût dit que le grand portail dévorait la foule et que la rosace

la regardait. Et tout cela venait de Quasimodo. L'Égypte l'eût pris

pour le dieu de ce temple; le moyen âge l'en croyait le démon; il en

était l'âme.

A tel point que, pour ceux qui savent que Quasimodo a existé,

Notre-Dame est aujourd'hui déserte, inanimée, morte. On sent qu'il

y a quelque chose de disparu. Ce corps immense est vide; c'est un

squelette; l'esprit l'a quitté, on en voit la place, et voilà tout.

C'est comme un crâne où il y a encore des trous pour les yeux, mais

plus de regard.

IV

LE CHIEN ET SON MAITRE

Il y avait pourtant une créature humaine que Quasimodo exceptait de sa

malice et de sa haine pour les autres, et qu'il aimait autant, plus

peut-être que sa cathédrale; c'était Claude Frollo.

La chose était simple. Claude Frollo l'avait recueilli, l'avait adopté,

l'avait nourri, l'avait élevé. Tout petit, c'est dans les jambes de

Claude Frollo qu'il avait coutume de se réfugier quand les chiens et

les enfants aboyaient après lui. Claude Frollo lui avait appris à

parler, à lire, à écrire. Claude Frollo enfin l'avait fait sonneur de

cloches. Or, donner la grosse cloche en mariage à Quasimodo, c'était

donner Juliette à Roméo.

Aussi la reconnaissance de Quasimodo était-elle profonde, passionnée,

sans bornes; et quoique le visage de son père adoptif fût souvent

brumeux et sévère, quoique sa parole fût habituellement brève, dure,

impérieuse, jamais cette reconnaissance ne s'était démentie un seul

instant. L'archidiacre avait en Quasimodo l'esclave le plus soumis,

le valet le plus docile, le dogue le plus vigilant. Quand le pauvre

sonneur de cloches était devenu sourd, il s'était établi entre lui

et Claude Frollo une langue de signes, mystérieuse et comprise d'eux

seuls. De cette façon l'archidiacre était le seul être humain avec

lequel Quasimodo eût conservé communication. Il n'était en rapport dans

ce monde qu'avec deux choses, Notre-Dame et Claude Frollo.

Rien de comparable à l'empire de l'archidiacre sur le sonneur, à

l'attachement du sonneur pour l'archidiacre. Il eût suffi d'un signe

de Claude et de l'idée de lui faire plaisir, pour que Quasimodo

se précipitât du haut des tours de Notre-Dame. C'était une chose

remarquable que toute cette force physique arrivée chez Quasimodo à

un développement si extraordinaire, et mise aveuglément par lui à la

disposition d'un autre. Il y avait là sans doute dévouement filial,

attachement domestique; il y avait aussi fascination d'un esprit par un

autre esprit. C'était une pauvre, gauche et maladroite organisation qui

se tenait la tête basse et les yeux suppliants devant une intelligence

haute et profonde, puissante et supérieure. Enfin, et par-dessus tout,

c'était reconnaissance. Reconnaissance tellement poussée à sa limite

extrême que nous ne saurions à quoi la comparer. Cette vertu n'est pas

de celles dont les plus beaux exemples sont parmi les hommes. Nous

dirons donc que Quasimodo aimait l'archidiacre comme jamais chien,

jamais cheval, jamais éléphant n'a aimé son maître.

V

SUITE DE CLAUDE FROLLO

En 1482, Quasimodo avait environ vingt ans, Claude Frollo environ

trente-six. L'un avait grandi, l'autre avait vieilli.

Claude Frollo n'était plus le simple écolier du collége Torchi, le

tendre protecteur d'un petit enfant, le jeune et rêveur philosophe

qui savait beaucoup de choses et qui en ignorait beaucoup. C'était un

prêtre austère, grave, morose; un chargé d'âmes; monsieur l'archidiacre

de Josas, le second acolyte de l'évêque, ayant sur les bras les deux

décanats de Montlhéry et de Châteaufort, et cent soixante-quatorze

curés ruraux. C'était un personnage imposant et sombre, devant lequel

tremblaient les enfants de chœur en aube et en jaquette, les machicots,

les confrères de Saint-Augustin, les clercs matutinels de Notre-Dame,

quand il passait lentement sous les hautes ogives du chœur, majestueux,

pensif, les bras croisés et la tête tellement ployée sur la poitrine

qu'on ne voyait de sa face que son grand front chauve.

Dom Claude Frollo n'avait abandonné, du reste, ni la science ni

l'éducation de son jeune frère, ces deux occupations de sa vie. Mais

avec le temps il s'était mêlé quelque amertume à ces choses si douces.

A la longue, dit Paul Diacre, le meilleur lard rancit. Le petit

Jehan Frollo, surnommé _du Moulin_ à cause du lieu où il avait été

nourri, n'avait pas grandi dans la direction que Claude avait voulu

lui imprimer. Le grand frère comptait sur un élève pieux, docile,

docte, honorable. Or le petit frère, comme ces jeunes arbres qui

trompent l'effort du jardinier, et se tournent opiniâtrément du côté

d'où leur vient l'air et le soleil, le petit frère ne croissait et ne

multipliait, ne poussait de belles branches touffues et luxuriantes

que du côté de la paresse, de l'ignorance et de la débauche. C'était

un vrai diable, fort désordonné, ce qui faisait froncer le sourcil à

dom Claude, mais fort drôle et fort subtil, ce qui faisait sourire le

grand frère. Claude l'avait confié à ce même collége de Torchi où il

avait passé ses premières années dans l'étude et le recueillement; et

c'était une douleur pour lui que ce sanctuaire autrefois édifié du nom

de Frollo en fût scandalisé aujourd'hui. Il en faisait quelquefois à

Jehan de fort sévères et de fort longs sermons, que celui-ci essuyait

intrépidement. Après tout, le jeune vaurien avait bon cœur, comme

cela se voit dans toutes les comédies. Mais, le sermon passé, il n'en

reprenait pas moins tranquillement le cours de ses séditions et de ses

énormités. Tantôt c'était un _béjaune_ (on appelait ainsi les nouveaux

débarqués à l'Université) qu'il avait houspillé pour sa bienvenue;

tradition précieuse qui s'est soigneusement perpétuée jusqu'à nos

jours. Tantôt il avait donné le branle à une bande d'écoliers,

lesquels s'étaient classiquement jetés sur un cabaret, _quasi classico

excitati_, puis avaient battu le tavernier «avec bâtons offensifs», et

joyeusement pillé la taverne jusqu'à effondrer les muids de vin dans la

cave. Et puis, c'était un beau rapport en latin que le sous-moniteur

de Torchi apportait piteusement à dom Claude avec cette douloureuse

émargination: _Rixa; prima causa vinum optimum potatum_. Enfin on

disait, horreur dans un enfant de seize ans, que ses débordements

allaient souventes fois jusqu'à la rue de Glatigny.

De tout cela Claude, contristé et découragé dans ses affections

humaines, s'était jeté avec plus d'emportement dans les bras de la

science, cette sœur qui du moins ne vous rit pas au nez, et vous paye

toujours, bien qu'en monnaie quelquefois un peu creuse, les soins qu'on

lui a rendus. Il devint donc de plus en plus savant, et en même temps,

par une conséquence naturelle, de plus en plus rigide comme prêtre, de

plus en plus triste comme homme. Il y a pour chacun de nous de certains

parallélismes entre notre intelligence, nos mœurs et notre caractère,

qui se développent sans discontinuité, et ne se rompent qu'aux grandes

perturbations de la vie.

Comme Claude Frollo avait parcouru dès sa jeunesse le cercle presque

entier des connaissances humaines positives, extérieures et licites,

force lui fut, à moins de s'arrêter _ubi defuit orbis_, force lui

fut d'aller plus loin et de chercher d'autres aliments à l'activité

insatiable de son intelligence. L'antique symbole du serpent qui se

mord la queue convient surtout à la science. Il paraît que Claude

Frollo l'avait éprouvé. Plusieurs personnes graves affirmaient qu'après

avoir épuisé le _fas_ du savoir humain, il avait osé pénétrer dans le

_nefas_. Il avait, disait-on, goûté successivement toutes les pommes de

l'arbre de l'intelligence, et, faim ou dégoût, il avait fini par mordre

au fruit défendu. Il avait pris place tour à tour, comme nos lecteurs

l'ont vu, aux conférences des théologiens en Sorbonne, aux assemblées

des artiens à l'image Saint-Hilaire, aux disputes des décrétistes à

l'image Saint-Martin, aux congrégations des médecins au bénitier de

Notre-Dame, _ad cupam Nostræ-Dominæ_; tous les mets permis et approuvés

que ces quatre grandes cuisines appelées les quatre facultés pouvaient

élaborer et servir à une intelligence, il les avait dévorés, et la

satiété lui en était venue avant que sa faim fût apaisée; alors il

avait creusé plus avant, plus bas, dessous toute cette science finie,

matérielle, limitée; il avait risqué peut-être son âme, et s'était

assis dans la caverne à cette table mystérieuse des alchimistes, des

astrologues, des hermétiques, dont Averroès, Guillaume de Paris et

Nicolas Flamel tiennent le bout dans le moyen âge, et qui se prolonge

dans l'Orient, aux clartés du chandelier à sept branches, jusqu'à

Salomon, Pythagore et Zoroastre.

C'était du moins ce que l'on supposait, à tort ou à raison.

Il est certain que l'archidiacre visitait souvent le cimetière des

Saints-Innocents, où son père et sa mère avaient été enterrés, il

est vrai, avec les autres victimes de la peste de 1466; mais qu'il

paraissait beaucoup moins dévot à la croix de leur fosse qu'aux figures

étranges dont était chargé le tombeau de Nicolas Flamel et de Claude

Pernelle, construit tout à côté.

Il est certain qu'on l'avait vu souvent longer la rue des Lombards

et entrer furtivement dans une petite maison qui faisait le coin

de la rue des Écrivains et de la rue Marivault. C'était la maison

que Nicolas Flamel avait bâtie, où il était mort vers 1417, et qui,

toujours déserte depuis lors, commençait déjà à tomber en ruine, tant

les hermétiques et les souffleurs de tous les pays en avaient usé les

murs rien qu'en y gravant leurs noms. Quelques voisins même affirmaient

avoir vu une fois, par un soupirail, l'archidiacre Claude creusant,

remuant et bêchant la terre dans ces deux caves, dont les jambes

étrières avaient été barbouillées de vers et d'hiéroglyphes sans nombre

par Nicolas Flamel lui-même. On supposait que Flamel avait enfoui la

pierre philosophale dans ces caves; et les alchimistes, pendant deux

siècles, depuis Magistri jusqu'au père Pacifique, n'ont cessé d'en

tourmenter le sol que lorsque la maison, si cruellement fouillée et

retournée, a fini par s'en aller en poussière sous leurs pieds.

Il est certain encore que l'archidiacre s'était épris d'une passion

singulière pour le portail symbolique de Notre-Dame, cette page de

grimoire écrite en pierre par l'évêque Guillaume de Paris, lequel a

sans doute été damné pour avoir attaché un si infernal frontispice

au saint poëme que chante éternellement le reste de l'édifice.

L'archidiacre Claude passait aussi pour avoir approfondi le colosse de

saint Christophe et cette longue statue énigmatique qui se dressait

alors à l'entrée du parvis et que le peuple appelait dans ses dérisions

_Monsieur Legris_. Mais, ce que tout le monde avait pu remarquer,

c'était les interminables heures qu'il employait souvent, assis sur le

parapet du parvis, à contempler les sculptures du portail, examinant

tantôt les vierges folles avec leurs lampes renversées, tantôt les

vierges sages avec leurs lampes droites; d'autres fois, calculant

l'angle du regard de ce corbeau qui tient au portail de gauche et qui

regarde dans l'église un point mystérieux où est certainement cachée

la pierre philosophale, si elle n'est pas dans la cave de Nicolas

Flamel. C'était, disons-le en passant, une destinée singulière pour

l'église Notre-Dame à cette époque que d'être ainsi aimée à deux

degrés différents, et avec tant de dévotion, par deux êtres aussi

dissemblables que Claude et Quasimodo; aimée par l'un, sorte de

demi-homme instinctif et sauvage, pour sa beauté, pour sa stature,

pour les harmonies qui se dégagent de son magnifique ensemble; aimée

par l'autre, imagination savante et passionnée, pour sa signification,

pour son mythe, pour le sens qu'elle renferme, pour le symbole épars

sous les sculptures de sa façade, comme le premier texte sous le

second dans un palimpseste, en un mot, pour l'énigme qu'elle propose

éternellement à l'intelligence.

Il est certain enfin que l'archidiacre s'était accommodé, dans celle

des deux tours qui regarde sur la Grève, tout à côté de la cage aux

cloches, une petite cellule fort secrète où nul n'entrait, pas même

l'évêque, disait-on, sans son congé. Cette cellule avait été jadis

pratiquée presque au sommet de la tour, parmi les nids de corbeaux, par

l'évêque Hugo de Besançon[6], qui y avait maléficié dans son temps.

Ce que renfermait cette cellule, nul ne le savait; mais on avait vu

souvent, des grèves du Terrain, la nuit, à une petite lucarne qu'elle

avait sur le derrière de la tour, paraître, disparaître et reparaître à

intervalles courts et égaux une clarté rouge, intermittente, bizarre,

qui semblait suivre les aspirations haletantes d'un soufflet, et venir

plutôt d'une flamme que d'une lumière. Dans l'ombre, à cette hauteur,

cela faisait un effet singulier; et les bonnes femmes disaient: Voilà

l'archidiacre qui souffle! l'enfer pétille là-haut.

[6] _Hugo II de Bisuncio_, 1326-1332.

Il n'y avait pas dans tout cela, après tout, grandes preuves de

sorcellerie; mais c'était bien toujours autant de fumée qu'il en

fallait pour supposer du feu, et l'archidiacre avait un renom assez

formidable. Nous devons dire pourtant que les sciences d'Égypte, que la

nécromancie, que la magie, même la plus blanche et la plus innocente,

n'avaient pas d'ennemi plus acharné, pas de dénonciateur plus

impitoyable par-devant messieurs de l'officialité de Notre-Dame. Que

ce fût sincère horreur ou jeu joué du larron qui crie _au voleur!_ cela

n'empêchait pas l'archidiacre d'être considéré par les doctes têtes du

chapitre comme une âme aventurée dans le vestibule de l'enfer, perdue

dans les antres de la cabale, tâtonnant dans les ténèbres des sciences

occultes. Le peuple ne s'y méprenait pas non plus; chez quiconque avait

un peu de sagacité, Quasimodo passait pour le démon, Claude Frollo pour

le sorcier. Il était évident que le sonneur devait servir l'archidiacre

pendant un temps donné, au bout duquel il emporterait son âme en guise

de payement. Aussi l'archidiacre était-il, malgré l'austérité excessive

de sa vie, en mauvaise odeur parmi les bonnes âmes; et il n'y avait pas

nez de dévote si inexpérimentée qui ne le flairât magicien.

Et si, en vieillissant, il s'était formé des abîmes dans sa science,

il s'en était aussi formé dans son cœur. C'est du moins ce qu'on

était fondé à croire en examinant cette figure sur laquelle on ne

voyait reluire son âme qu'à travers un sombre nuage. D'où lui venait

ce large front chauve, cette tête toujours penchée, cette poitrine

toujours soulevée de soupirs? Quelle secrète pensée faisait sourire sa

bouche avec tant d'amertume au même moment où ses sourcils froncés se

rapprochaient comme deux taureaux qui vont lutter? Pourquoi son reste

de cheveux était-il déjà gris? Quel était ce feu intérieur qui éclatait

parfois dans son regard, au point que son œil ressemblait à un trou

percé dans la paroi d'une fournaise?

Ces symptômes d'une violente préoccupation morale avaient surtout

acquis un haut degré d'intensité à l'époque où se passe cette histoire.

Plus d'une fois un enfant de chœur s'était enfui effrayé de le trouver

seul dans l'église, tant son regard était étrange et éclatant. Plus

d'une fois, dans le chœur, à l'heure des offices, son voisin de stalle

l'avait entendu mêler au plain-chant _ad omnem tonum_ des parenthèses

inintelligibles. Plus d'une fois la buandière du Terrain, chargée

de «laver le chapitre», avait observé, non sans effroi, des marques

d'ongles et de doigts crispés dans le surplis de monsieur l'archidiacre

de Josas.

D'ailleurs il redoublait de sévérité et n'avait jamais été plus

exemplaire. Par état comme par caractère, il s'était toujours tenu

éloigné des femmes; il semblait les haïr plus que jamais. Le seul

frémissement d'une cotte-hardie de soie faisait tomber son capuchon

sur ses yeux. Il était sur ce point tellement jaloux d'austérité et de

réserve, que lorsque la dame de Beaujeu, fille du roi, vint, au mois de

décembre 1481, visiter le cloître de Notre-Dame, il s'opposa gravement

à son entrée, rappelant à l'évêque le statut du Livre Noir, daté de la

vigile Saint-Barthélemy 1334, qui interdit, l'accès du cloître à toute

femme «quelconque, vieille ou jeune, maîtresse ou chambrière». Sur

quoi l'évêque avait été contraint de lui citer l'ordonnance du légat

Odo, qui excepte certaines grandes dames, _aliquæ magnates mulieres,

quæ sine scandalo vitari non possunt_. Et encore l'archidiacre

protesta-t-il, objectant que l'ordonnance du légat, laquelle remontait

à 1207, était antérieure de cent vingt-sept ans au Livre Noir, et par

conséquent abrogée de fait par lui. Et il avait refusé de paraître

devant la princesse.

On remarquait en outre que son horreur pour les égyptiennes et les

zingari semblait redoubler depuis quelque temps. Il avait sollicité

de l'évêque un édit qui fît expresse défense aux bohémiennes de venir

danser et tambouriner sur la place du parvis, et il compulsait depuis

le même temps les affiches moisies de l'official, afin de réunir les

cas de sorciers et de sorcières condamnés au feu ou à la corde pour

complicité de maléfices avec des boucs, des truies ou des chèvres.

VI

IMPOPULARITÉ

L'archidiacre et le sonneur, nous l'avons déjà dit, étaient

médiocrement aimés du gros et menu peuple des environs de la

cathédrale. Quand Claude et Quasimodo sortaient ensemble, ce qui

arrivait maintes fois, et qu'on les voyait traverser de compagnie, le

valet suivant le maître, les rues fraîches, étroites et sombres du pâté

Notre-Dame, plus d'une mauvaise parole, plus d'un fredon ironique, plus

d'un quolibet insultant les harcelait au passage, à moins que Claude

Frollo, ce qui arrivait rarement, ne marchât la tête droite et levée,

montrant son front sévère et presque auguste aux goguenards interdits.

Tous deux étaient dans leur quartier comme «les poëtes» dont parle

Régnier.

Toutes sortes de gens vont après les poëtes,

Comme après les hiboux vont criant les fauvettes.

Tantôt c'était un marmot sournois qui risquait sa peau et ses os pour

avoir le plaisir ineffable d'enfoncer une épingle dans la bosse de

Quasimodo. Tantôt une belle jeune fille, gaillarde et plus effrontée

qu'il n'aurait fallu, frôlait la robe noire du prêtre, en lui chantant

sous le nez la chanson sardonique: _niche, niche, le diable est pris_.

Quelquefois un groupe squalide de vieilles, échelonné et accroupi dans

l'ombre sur les degrés d'un porche, bougonnait avec bruit au passage

de l'archidiacre et du carillonneur, et leur jetait en maugréant

cette encourageante bienvenue: «Hum! en voici un qui a l'âme faite

comme l'autre a le corps!» Ou bien c'était une bande d'écoliers et de

pousse-cailloux jouant aux merelles qui se levait en masse et les

saluait classiquement de quelque huée en latin: _Eia! eia! Claudius cum

claudo!_

Mais le plus souvent l'injure passait inaperçue du prêtre et du

sonneur. Pour entendre toutes ces gracieuses choses, Quasimodo était

trop sourd et Claude trop rêveur.

LIVRE CINQUIÈME

I

ABBAS BEATI MARTINI

La renommée de dom Claude s'était étendue au loin. Elle lui valut, à

peu près vers l'époque où il refusa de voir madame de Beaujeu, une

visite dont il garda longtemps le souvenir.

C'était un soir. Il venait de se retirer après l'office dans sa cellule

canonicale du cloître Notre-Dame. Celle-ci, hormis peut-être quelques

fioles de verre reléguées dans un coin, et pleines d'une poudre assez

équivoque qui ressemblait fort à de la poudre de projection, n'offrait

rien d'étrange ni de mystérieux. Il y avait bien çà et là quelques

inscriptions sur le mur, mais c'étaient de pures sentences de science

ou de piété extraites des bons auteurs. L'archidiacre venait de

s'asseoir, à la clarté d'un trois-becs de cuivre, devant un vaste bahut

chargé de manuscrits. Il avait appuyé son coude sur le livre tout grand

ouvert d'Honorius d'Autun, _De prædestinatione et libero arbitrio_,

et il feuilletait avec une réflexion profonde un in-folio imprimé

qu'il venait d'apporter, le seul produit de la presse que renfermât sa

cellule. Au milieu de sa rêverie, on frappa à sa porte.--Qui est là?

cria le savant du ton gracieux d'un dogue affamé qu'on dérange de son

os. Une voix répondit du dehors.--Votre ami, Jacques Coictier.--Il alla

ouvrir.

Notre-Dame de Paris - Tome 1 · 第 13 / 20 段