--Ah! mon Dieu! dit une vieille dans l'auditoire, avec cela qu'il y a

eu une considérable pestilence l'an passé, et qu'on dit que les Anglais

vont débarquer en compagnie à Harefleu.

--Cela empêchera peut-être la reine de venir à Paris au mois de

septembre, reprit une autre; la marchandise va déjà si mal!

--Je suis d'avis, s'écria Jehanne de la Tarme, qu'il vaudrait mieux,

pour les manants de Paris, que ce petit magicien-là fût couché sur un

fagot que sur une planche.

--Un beau fagot flambant! ajouta la vieille.

--Cela serait plus prudent, dit Mistricolle.

Depuis quelques moments un jeune prêtre écoutait le raisonnement des

haudriettes et les sentences du protonotaire. C'était une figure

sévère, un front large, un regard profond. Il écarta silencieusement

la foule, examina le _petit magicien_, et étendit la main sur lui. Il

était temps, car toutes les dévotes se léchaient déjà les barbes du

_beau fagot flambant_.

--J'adopte cet enfant, dit le prêtre.

Il le prit dans sa soutane et l'emporta. L'assistance le suivit d'un

œil effaré. Un moment après, il avait disparu par la Porte-Rouge qui

conduisait alors de l'église au cloître.

Quand la première surprise fut passée, Jehanne de la Tarme se pencha à

l'oreille de la Gaultière.

--Je vous avais bien dit, ma sœur, que ce jeune clerc monsieur Claude

Frollo est un sorcier.

II

CLAUDE FROLLO

En effet, Claude Frollo n'était pas un personnage vulgaire.

Il appartenait à l'une de ces familles moyennes qu'on appelait

indifféremment, dans le langage impertinent du siècle dernier, haute

bourgeoisie ou petite noblesse. Cette famille avait hérité des frères

Paclet le fief de Tirechappe, qui relevait de l'évêque de Paris, et

dont les vingt et une maisons avaient été au treizième siècle l'objet

de tant de plaidoiries par-devant l'official. Comme possesseur de ce

fief, Claude Frollo était un des _sept vingt-un_ seigneurs prétendant

censive dans Paris et ses faubourgs; et l'on a pu voir longtemps son

nom inscrit en cette qualité, entre l'hôtel de Tancarville, appartenant

à maître François Le Rez, et le collége de Tours, dans le cartulaire

déposé à Saint-Martin-des-Champs.

Claude Frollo avait été destiné dès l'enfance par ses parents à l'état

ecclésiastique. On lui avait appris à lire dans du latin. Il avait

été élevé à baisser les yeux et à parler bas. Tout enfant, son père

l'avait cloîtré au collége de Torchi en l'Université. C'est là qu'il

avait grandi, sur le missel et le lexicon.

C'était d'ailleurs un enfant triste, grave, sérieux, qui étudiait

ardemment et apprenait vite. Il ne jetait pas grand cri dans les

récréations, se mêlait peu aux bacchanales de la rue du Fouarre,

ne savait ce que c'était que _dare alapas et capillos laniare_, et

n'avait fait aucune figure dans cette mutinerie de 1463 que les

annalistes enregistrent gravement sous le titre de: «Sixième trouble de

l'Université». Il lui arrivait rarement de railler les pauvres écoliers

de Montaigu pour les _cappettes_ dont ils tiraient leur nom, ou les

boursiers du collége de Dormans pour leur tonsure rase et leur surtout

tri-parti de drap pers, bleu et violet, _azurini coloris et bruni_,

comme dit la charte du cardinal des Quatre-Couronnes.

En revanche, il était assidu aux grandes et petites écoles de la rue

Saint-Jean de Beauvais. Le premier élève que l'abbé de Saint-Pierre

de Val, au moment de commencer sa lecture de droit canon, apercevait

toujours collé vis-à-vis de sa chaire à un pilier de l'école

Saint-Vendregesile, c'était Claude Frollo, armé de son écritoire de

corne, mâchant sa plume, griffonnant sur son genou usé, et, l'hiver,

soufflant dans ses doigts. Le premier auditeur que messire Miles

d'Isliers, docteur en décret, voyait arriver chaque lundi matin, tout

essoufflé, à l'ouverture des portes de l'école du Chef-Saint-Denis,

c'était Claude Frollo. Aussi, à seize ans, le jeune clerc eût pu tenir

tête, en théologie mystique, à un père de l'église; en théologie

canonique, à un père des conciles; en théologie scolastique, à un

docteur de Sorbonne.

La théologie dépassée, il s'était précipité dans le décret. Du _Maître

des Sentences_, il était tombé aux _Capitulaires de Charlemagne_. Et

successivement il avait dévoré, dans son appétit de science, décrétales

sur décrétales, celles de Théodore, évêque d'Hispale, celles de

Bouchard, évêque de Worms, celles d'Yves, évêque de Chartres; puis le

décret de Gratien qui succéda aux capitulaires de Charlemagne; puis

le recueil de Grégoire IX; puis l'épître _Super specula_ d'Honorius

III. Il se fit claire, il se fit familière cette vaste et tumultueuse

période du droit civil et du droit canon en lutte et en travail dans le

chaos du moyen âge, période que l'évêque Théodore ouvre en 618 et que

ferme en 1227 le pape Grégoire.

Le décret digéré, il se jeta sur la médecine et sur les arts libéraux.

Il étudia la science des herbes, la science des onguents. Il devint

expert aux fièvres et aux contusions, aux navrures et aux apostumes.

Jacques d'Espars l'eût reçu médecin physicien; Richard Hellain, médecin

chirurgien. Il parcourut également tous les degrés de licence, maîtrise

et doctorerie des arts. Il étudia les langues, le latin, le grec,

l'hébreu, triple sanctuaire alors bien peu fréquenté. C'était une

véritable fièvre d'acquérir et de thésauriser en fait de science. A

dix-huit ans, les quatre facultés y avaient passé. Il semblait au jeune

homme que la vie avait un but unique: savoir.

Ce fut vers cette époque environ que l'été excessif de 1466 fit éclater

cette grande peste qui enleva plus de quarante mille créatures dans la

vicomté de Paris, et entre autres, dit Jean de Troyes, «maître Arnoul,

astrologien du roi, qui était fort homme de bien, sage et plaisant».

Le bruit se répandit dans l'Université que la rue Tirechappe était en

particulier dévastée par la maladie. C'est là que résidaient, au milieu

de leur fief, les parents de Claude. Le jeune écolier courut fort

alarmé à la maison paternelle. Quand il y entra, son père et sa mère

étaient morts de la veille. Un tout jeune frère qu'il avait au maillot,

vivait encore et criait abandonné dans son berceau. C'était tout ce qui

restait à Claude de sa famille. Le jeune homme prit l'enfant sous son

bras, et sortit pensif. Jusque-là il n'avait vécu que dans la science,

il commençait à vivre dans la vie.

Cette catastrophe fut une crise dans l'existence de Claude. Orphelin,

aîné, chef de famille à dix-neuf ans, il se sentit rudement rappelé des

rêveries de l'école aux réalités de ce monde. Alors, ému de pitié, il

se prit de passion et de dévouement pour cet enfant, son frère; chose

étrange et douce qu'une affection humaine, à lui qui n'avait encore

aimé que des livres.

Cette affection se développa à un point singulier. Dans une âme aussi

neuve, ce fut comme un premier amour. Séparé depuis l'enfance de ses

parents, qu'il avait à peine connus, cloîtré et comme muré dans ses

livres, avide avant tout d'étudier et d'apprendre, exclusivement

attentif jusqu'alors à son intelligence qui se dilatait dans la

science, à son imagination qui grandissait dans les lettres, le

pauvre écolier n'avait pas encore eu le temps de sentir la place de

son cœur. Ce jeune frère, sans mère ni père, ce petit enfant, qui

lui tombait brusquement du ciel sur les bras, fit de lui un homme

nouveau. Il s'aperçut qu'il y avait autre chose dans le monde que les

spéculations de la Sorbonne et les vers d'Homerus; que l'homme avait

besoin d'affections; que la vie sans tendresse et sans amour n'était

qu'un rouage sec, criard et déchirant. Seulement il se figura, car il

était dans l'âge où les illusions ne sont encore remplacées que par des

illusions, que les affections de sang et de famille étaient les seules

nécessaires, et qu'un petit frère à aimer suffisait pour remplir toute

une existence.

Il se jeta donc dans l'amour de son petit Jehan avec la passion d'un

caractère déjà profond, ardent, concentré. Cette pauvre frêle créature,

jolie, blonde, rose et frisée, cet orphelin sans autre appui qu'un

orphelin, le remuait jusqu'au fond des entrailles; et, grave penseur

qu'il était, il se mit à réfléchir sur Jehan avec une miséricorde

infinie. Il en prit souci et soin comme de quelque chose de très

fragile et de très recommandé. Il fut à l'enfant plus qu'un frère, il

lui devint une mère.

Le petit Jehan avait perdu sa mère, qu'il tétait encore. Claude le

mit en nourrice. Outre le fief de Tirechappe, il avait eu en héritage

de son père le fief du Moulin, qui relevait de la tour carrée de

Gentilly. C'était un moulin sur une colline, près du château de

Winchestre (Bicêtre). Il y avait la meunière qui nourrissait un bel

enfant; ce n'était pas loin de l'Université. Claude lui porta lui-même

son petit Jehan.

Dès lors, se sentant un fardeau à traîner, il prit la vie très

au sérieux. La pensée de son petit frère devint non seulement la

récréation, mais encore le but de ses études. Il résolut de se

consacrer tout entier à un avenir dont il répondait devant Dieu, et

de n'avoir jamais d'autre épouse, d'autre enfant que le bonheur et la

fortune de son frère. Il se rattacha donc plus que jamais à sa vocation

cléricale. Son mérite, sa science, sa qualité de vassal immédiat de

l'évêque de Paris, lui ouvraient toutes grandes les portes de l'église.

A vingt ans, par dispense spéciale du saint-siége, il était prêtre,

et desservait, comme le plus jeune des chapelains de Notre-Dame,

l'autel qu'on appelle, à cause de la messe tardive qui s'y dit, _altare

pigrorum_.

Là, plus que jamais plongé dans ses chers livres, qu'il ne quittait

que pour courir une heure au fief du Moulin, ce mélange de savoir et

d'austérité, si rare à son âge, l'avait rendu promptement le respect et

l'admiration du cloître. Du cloître, sa réputation de savant avait été

au peuple, où elle avait un peu tourné, chose fréquente alors, au renom

de sorcier.

C'est au moment où il revenait, le jour de la Quasimodo, de dire sa

messe des paresseux à leur autel, qui était à côté de la porte du

chœur tendant à la nef, à droite, proche l'image de la Vierge, que

son attention avait été éveillée par le groupe de vieilles glapissant

autour du lit des enfants trouvés.

C'est alors qu'il s'était approché de la malheureuse petite créature si

haïe et si menacée. Cette détresse, cette difformité, cet abandon, la

pensée de son jeune frère, la chimère qui frappa tout à coup son esprit

que, s'il mourait, son cher petit Jehan pourrait bien aussi, lui, être

jeté misérablement sur la planche des enfants-trouvés, tout cela lui

était venu au cœur à la fois, une grande pitié s'était remuée en lui,

et il avait emporté l'enfant.

Quand il tira cet enfant du sac, il le trouva bien difforme en effet.

Le pauvre petit diable avait une verrue sur l'œil gauche, la tête dans

les épaules, la colonne vertébrale arquée, le sternum proéminent, les

jambes torses; mais il paraissait vivace; et, quoiqu'il fût impossible

de savoir quelle langue il bégayait, son cri annonçait quelque force et

quelque santé. La compassion de Claude s'accrut de cette laideur; et il

fit vœu dans son cœur d'élever cet enfant pour l'amour de son frère,

afin que, quelles que fussent dans l'avenir les fautes du petit Jehan,

il eût par devers lui cette charité faite à son intention. C'était une

sorte de placement de bonnes œuvres qu'il effectuait sur la tête de son

jeune frère; c'était une pacotille de bonnes actions qu'il voulait lui

amasser d'avance, pour le cas où le petit drôle un jour se trouverait à

court de cette monnaie, la seule qui soit reçue au péage du paradis.

Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma _Quasimodo_, soit qu'il

voulût marquer par là le jour où il l'avait trouvé, soit qu'il voulût

caractériser par ce nom à quel point la pauvre petite créature était

incomplète et à peine ébauchée. En effet, Quasimodo, borgne, bossu,

cagneux, n'était guère qu'un _à peu près_.

III

IMMANIS PECORIS CUSTOS, IMMANIOR IPSE.

Or, en 1482, Quasimodo avait grandi. Il était devenu, depuis plusieurs

années, sonneur de cloches de Notre-Dame, grâce à son père adoptif

Claude Frollo, lequel était devenu archidiacre de Josas, grâce à son

suzerain messire Louis de Beaumont, lequel était devenu évêque de Paris

en 1472, à la mort de Guillaume Chartier, grâce à son patron Olivier le

Daim, barbier du roi Louis XI par la grâce de Dieu.

Quasimodo était donc carillonneur de Notre-Dame.

Avec le temps, il s'était formé je ne sais quel lien intime qui

unissait le sonneur à l'église. Séparé à jamais du monde par la double

fatalité de sa naissance inconnue et de sa nature difforme, emprisonné

dès l'enfance dans ce double cercle infranchissable, le pauvre

malheureux s'était accoutumé à ne rien voir dans ce monde au delà des

religieuses murailles qui l'avaient recueilli à leur ombre. Notre-Dame

avait été successivement pour lui, selon qu'il grandissait et se

développait, l'œuf, le nid, la maison, la patrie, l'univers.

Et il est sûr qu'il y avait une sorte d'harmonie mystérieuse et

préexistante entre cette créature et cet édifice. Lorsque, tout

petit encore, il se traînait tortueusement et par soubresauts sous

les ténèbres de ses voûtes, il semblait, avec sa face humaine et sa

membrure bestiale, le reptile naturel de cette dalle humide et sombre

sur laquelle l'ombre des chapiteaux romans projetait tant de formes

bizarres.

Plus tard, la première fois qu'il s'accrocha machinalement à la corde

des tours, et qu'il s'y pendit, et qu'il mit la cloche en branle, cela

fit à Claude, son père adoptif, l'effet d'un enfant dont la langue se

délie et qui commence à parler.

C'est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de

la cathédrale, y vivant, y dormant, n'en sortant presque jamais, en

subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui

ressembler, à s'y incruster, pour ainsi dire, à en faire partie

intégrante. Ses angles saillants s'emboîtaient, qu'on nous passe

cette figure, aux angles rentrants de l'édifice, et il en semblait

non seulement l'habitant, mais encore le contenu naturel. On pourrait

presque dire qu'il en avait pris la forme, comme le colimaçon prend la

forme de sa coquille. C'était sa demeure, son trou, son enveloppe. Il

y avait entre la vieille église et lui une sympathie instinctive si

profonde, tant d'affinités magnétiques, tant d'affinités matérielles,

qu'il y adhérait en quelque sorte comme la tortue à son écaille. La

rugueuse cathédrale était sa carapace.

Il est inutile d'avertir le lecteur de ne pas prendre au pied de

la lettre les figures que nous sommes obligé d'employer ici pour

exprimer cet accouplement singulier, symétrique, immédiat, presque

consubstantiel d'un homme et d'un édifice. Il est inutile de dire

également à quel point il s'était faite familière toute la cathédrale

dans une si longue et si intime cohabitation. Cette demeure lui était

propre. Elle n'avait pas de profondeur que Quasimodo n'eût pénétrée,

pas de hauteur qu'il n'eût escaladée. Il lui arrivait bien des fois

de gravir la façade à plusieurs élévations en s'aidant seulement

des aspérités de la sculpture. Les tours, sur la surface extérieure

desquelles on le voyait souvent ramper comme un lézard qui glisse sur

un mur à pic, ces deux géantes jumelles, si hautes, si menaçantes, si

redoutables, n'avaient pour lui ni vertige, ni terreur, ni secousses

d'étourdissement; à les voir si douces sous sa main, si faciles à

escalader, on eût dit qu'il les avait apprivoisées. A force de sauter,

de grimper, de s'ébattre au milieu des abîmes de la gigantesque

cathédrale, il était devenu en quelque façon singe et chamois, comme

l'enfant calabrais qui nage avant de marcher, et joue, tout petit, avec

la mer.

Du reste, non seulement son corps semblait s'être façonné selon la

cathédrale, mais encore son esprit. Dans quel état était cette âme?

Quel pli avait-elle contracté, quelle forme avait-elle prise sous

cette enveloppe nouée, dans cette vie sauvage, c'est ce qu'il serait

difficile de déterminer. Quasimodo était né borgne, bossu, boiteux.

C'est à grande peine et à grande patience que Claude Frollo était

parvenu à lui apprendre à parler. Mais une fatalité était attachée

au pauvre enfant trouvé. Sonneur de Notre-Dame à quatorze ans, une

nouvelle infirmité était venue le parfaire; les cloches lui avaient

brisé le tympan, il était devenu sourd. La seule porte que la nature

lui eût laissée toute grande ouverte sur le monde s'était brusquement

fermée à jamais.

En se fermant, elle intercepta l'unique rayon de joie et de lumière

qui pénétrât encore dans l'âme de Quasimodo. Cette âme tomba dans une

nuit profonde. La mélancolie du misérable devint incurable et complète

comme sa difformité. Ajoutons que sa surdité le rendit en quelque façon

muet. Car, pour ne pas donner à rire aux autres, du moment où il se vit

sourd, il se détermina résolûment à un silence qu'il ne rompait guère

que lorsqu'il était seul. Il lia volontairement cette langue que Claude

Frollo avait eu tant de peine à délier. De là il advenait que, quand

la nécessité le contraignait de parler, sa langue était engourdie,

maladroite, et comme une porte dont les gonds sont rouillés.

Si maintenant nous essayions de pénétrer jusqu'à l'âme de Quasimodo

à travers cette écorce épaisse et dure; si nous pouvions sonder les

profondeurs de cette organisation mal faite; s'il nous était donné

de regarder avec un flambeau derrière ces organes sans transparence,

d'explorer l'intérieur ténébreux de cette créature opaque, d'en

élucider les recoins obscurs, les culs-de-sac absurdes, et de jeter

tout à coup une vive lumière sur la psyché enchaînée au fond de cet

antre, nous trouverions sans doute la malheureuse dans quelque attitude

pauvre, rabougrie et rachitique, comme ces prisonniers des plombs de

Venise qui vieillissaient ployés en deux dans une boîte de pierre trop

basse et trop courte.

Il est certain que l'esprit s'atrophie dans un corps manqué. Quasimodo

sentait à peine se mouvoir aveuglément au dedans de lui une âme faite

à son image. Les impressions des objets subissaient une réfraction

considérable avant d'arriver à sa pensée. Son cerveau était un milieu

particulier; les idées qui le traversaient en sortaient toutes tordues.

La réflexion qui provenait de cette réfraction était nécessairement

divergente et déviée.

De là mille illusions d'optique, mille aberrations de jugement, mille

écarts où divaguait sa pensée, tantôt folle, tantôt idiote.

Le premier effet de cette fatale organisation, c'était de troubler le

regard qu'il jetait sur les choses. Il n'en recevait presque aucune

perception immédiate. Le monde extérieur lui semblait beaucoup plus

loin qu'à nous.

Le second effet de son malheur, c'était de le rendre méchant.

Il était méchant en effet, parce qu'il était sauvage, il était sauvage

parce qu'il était laid. Il y avait une logique dans sa nature comme

dans la nôtre.

Sa force, si extraordinairement développée, était une cause de plus de

méchanceté. _Malus puer robustus_, dit Hobbes.

D'ailleurs, il faut lui rendre cette justice, la méchanceté n'était

peut-être pas innée en lui. Dès ses premiers pas parmi les hommes, il

s'était senti, puis il s'était vu conspué, flétri, repoussé. La parole

humaine pour lui, c'était toujours une raillerie ou une malédiction. En

grandissant, il n'avait trouvé que la haine autour de lui. Il l'avait

prise. Il avait gagné la méchanceté générale. Il avait ramassé l'arme

dont on l'avait blessé.

Après tout, il ne tournait qu'à regret sa face du côté des hommes. Sa

cathédrale lui suffisait. Elle était peuplée de figures de marbre,

rois, saints, évêques, qui du moins ne lui éclataient pas de rire au

nez et n'avaient pour lui qu'un regard tranquille et bienveillant. Les

autres statues, celles des monstres et des démons, n'avaient pas de

haine pour lui Quasimodo. Il leur ressemblait trop pour cela. Elles

raillaient bien plutôt les autres hommes. Les saints étaient ses amis,

et le bénissaient; les monstres étaient ses amis, et le gardaient.

Aussi avait-il de longs épanchements avec eux. Aussi passait-il

quelquefois des heures entières, accroupi devant une de ces statues, à

causer solitairement avec elle. Si quelqu'un survenait, il s'enfuyait

comme un amant surpris dans sa sérénade.

Et la cathédrale ne lui était pas seulement la société, mais encore

l'univers, mais encore toute la nature. Il ne rêvait pas d'autres

espaliers que les vitraux toujours en fleur, d'autre ombrage que celui

de ces feuillages de pierre qui s'épanouissent chargés d'oiseaux dans

la touffe des chapiteaux saxons, d'autres montagnes que les tours

colossales de l'église, d'autre océan que Paris qui bruissait à leurs

pieds.

Ce qu'il aimait avant tout dans l'édifice maternel, ce qui réveillait

son âme et lui faisait ouvrir ses pauvres ailes qu'elle tenait si

misérablement reployées dans sa caverne, ce qui le rendait parfois

heureux, c'était les cloches. Il les aimait, les caressait, leur

parlait, les comprenait. Depuis le carillon de l'aiguille de la croisée

jusqu'à la grosse cloche du portail, il les avait toutes en tendresse.

Le clocher de la croisée, les deux tours, étaient pour lui comme trois

grandes cages dont les oiseaux, élevés par lui, ne chantaient que pour

lui. C'était pourtant ces mêmes cloches qui l'avaient rendu sourd,

mais les mères aiment souvent le mieux l'enfant qui les a fait le plus

souffrir.

Il est vrai que leur voix était la seule qu'il pût entendre encore.

A ce titre, la grosse cloche était sa bien-aimée. C'est elle qu'il

préférait dans cette famille de filles bruyantes qui se trémoussait

autour de lui, les jours de fête. Cette grande cloche s'appelait Marie.

Elle était seule dans la tour méridionale avec sa sœur Jacqueline,

cloche de moindre taille, enfermée dans une cage moins grande à côté de

la sienne. Cette Jacqueline était ainsi nommée du nom de la femme de

Jean Montagu, lequel l'avait donnée à l'église, ce qui ne l'avait pas

empêché d'aller figurer sans tête à Montfaucon. Dans la deuxième tour

il y avait six autres cloches, et enfin les six plus petites habitaient

le clocher sur la croisée avec la cloche de bois, qu'on ne sonnait que

depuis l'après-dîner du jeudi absolut, jusqu'au matin de la veille de

Pâques. Quasimodo avait donc quinze cloches dans son sérail, mais la

grosse Marie était la favorite.

Notre-Dame de Paris - Tome 1 · 第 12 / 20 段