Avec ces deux quartiers, l'un d'hôtels, l'autre de maisons, le

troisième élément de l'aspect qu'offrait la Ville, c'était une longue

zone d'abbayes qui la bordait dans presque tout son pourtour, du

levant au couchant, et, en arrière de l'enceinte de fortifications qui

fermait Paris, lui faisait une seconde enceinte intérieure de couvents

et de chapelles. Ainsi, immédiatement à côté du parc des Tournelles,

entre la rue Saint-Antoine et la vieille rue du Temple, il y avait

Sainte-Catherine avec son immense culture, qui n'était bornée que par

la muraille de Paris. Entre la vieille et la nouvelle rue du Temple, il

y avait le Temple, sinistre faisceau de tours, haut, debout et isolé

au milieu d'un vaste enclos crénelé. Entre la rue Neuve-du-Temple et

la rue Saint-Martin, c'était l'abbaye de Saint-Martin, au milieu de

ses jardins, superbe église fortifiée, dont la ceinture de tours,

dont la tiare de clochers, ne le cédaient en force et en splendeur

qu'à Saint-Germain-des-Prés. Entre les deux rues Saint-Martin et

Saint-Denis, se développait l'enclos de la Trinité. Enfin, entre la

rue Saint-Denis et la rue Montorgueil, les Filles-Dieu. A côté, on

distinguait les toits pourris et l'enceinte dépavée de la Cour des

Miracles. C'était le seul anneau profane qui se mêlât à cette dévote

chaîne de couvents.

Enfin, le quatrième compartiment qui se dessinait de lui-même dans

l'agglomération des toits de la rive droite, et qui occupait l'angle

occidental de la clôture et le bord de l'eau en aval, c'était un

nouveau nœud de palais et d'hôtels serrés aux pieds du Louvre. Le vieux

Louvre de Philippe-Auguste, cet édifice démesuré dont la grosse tour

ralliait vingt-trois maîtresses tours autour d'elle, sans compter les

tourelles, semblait de loin enchâssé dans les combles gothiques de

l'hôtel d'Alençon et du Petit-Bourbon. Cette hydre de tours, gardienne

géante de Paris, avec ses vingt-quatre têtes toujours dressées,

avec ses croupes monstrueuses, plombées ou écaillées d'ardoises, et

toutes ruisselantes de reflets métalliques, terminait d'une manière

surprenante la configuration de la Ville au couchant.

Ainsi, un immense pâté, ce que les Romains appelaient _insula_, de

maisons bourgeoises, flanqué à droite et à gauche de deux blocs de

palais, couronnés, l'un par le Louvre, l'autre par les Tournelles,

bordé au nord d'une longue ceinture d'abbayes et d'enclos cultivés,

le tout amalgamé et fondu au regard; sur ces mille édifices dont les

toits de tuiles et d'ardoises découpaient les uns sur les autres tant

de chaînes bizarres, les clochers tatoués, gaufrés et guillochés des

quarante-quatre églises de la rive droite; des myriades de rues au

travers; pour limite, d'un côté, une clôture de hautes murailles à

tours carrées (celle de l'Université était à tours rondes); de l'autre,

la Seine coupée de ponts et charriant force bateaux; voilà la Ville au

quinzième siècle.

Au delà des murailles, quelques faubourgs se pressaient aux portes,

mais moins nombreux et plus épars que ceux de l'Université. C'étaient,

derrière la Bastille, vingt masures pelotonnées autour des curieuses

sculptures de la Croix-Faubin et des arcs-boutants de l'abbaye

Saint-Antoine des Champs; puis Popincourt, perdu dans les blés; puis

la Courtille, joyeux village de cabarets; le bourg Saint-Laurent

avec son église dont le clocher, de loin, semblait s'ajouter aux

tours pointues de la porte Saint-Martin; le faubourg Saint-Denis,

avec le vaste enclos de Saint-Ladre; hors de la porte Montmartre, la

Grange-Batelière, ceinte de murailles blanches; derrière elle, avec ses

pentes de craie, Montmartre qui avait alors presque autant d'églises

que de moulins, et qui n'a gardé que les moulins, car la société

ne demande plus maintenant que le pain du corps. Enfin, au delà du

Louvre on voyait s'allonger dans les prés le faubourg Saint-Honoré,

déjà fort considérable alors, et verdoyer la Petite-Bretagne, et se

dérouler le Marché aux pourceaux, au centre duquel s'arrondissait

l'horrible fourneau à bouillir les faux-monnayeurs. Entre la Courtille

et Saint-Laurent, votre œil avait déjà remarqué, au couronnement d'une

hauteur accroupie sur des plaines désertes, une espèce d'édifice qui

ressemblait de loin à une colonnade en ruine debout sur un soubassement

déchaussé. Ce n'était ni un Parthénon, ni un temple de Jupiter

Olympien. C'était Montfaucon.

Maintenant, si le dénombrement de tant d'édifices, quelque sommaire

que nous l'ayons voulu faire, n'a pas pulvérisé, à mesure que nous la

construisions, dans l'esprit du lecteur, l'image générale du vieux

Paris, nous la résumerons en quelques mots. Au centre, l'île de la

Cité, ressemblant par sa forme à une énorme tortue et faisant sortir

ses ponts, écaillés de tuiles, comme des pattes, de dessous sa grise

carapace de toits. A gauche, le trapèze monolithe, ferme, dense, serré,

hérissé, de l'Université; à droite, le vaste demi-cercle de la Ville,

beaucoup plus mêlé de jardins et de monuments. Les trois blocs, Cité,

Université, Ville, marbrés de rues sans nombre. Tout au travers, la

Seine, «la nourricière Seine», comme le dit le P. Du Breul, obstruée

d'îles, de ponts et de bateaux. Tout autour une plaine immense,

rapiécée de mille sortes de cultures, semée de beaux villages; à gauche

Issy, Vanvres, Vaugirard, Montrouge, Gentilly avec sa tour ronde et sa

tour carrée, etc.; à droite, vingt autres, depuis Conflans jusqu'à la

Ville-l'Évêque. A l'horizon, un ourlet de collines disposées en cercle

comme le rebord du bassin. Enfin, au loin, à l'orient, Vincennes et ses

sept tours quadrangulaires; au sud, Bicêtre et ses tourelles pointues;

au septentrion, Saint-Denis et son aiguille; à l'occident, Saint-Cloud

et son donjon. Voilà le Paris que voyaient du haut des tours de

Notre-Dame les corbeaux qui vivaient en 1482.

C'est pourtant de cette ville que Voltaire a dit qu'_avant Louis XIV

elle ne possédait que quatre beaux monuments_: le dôme de la Sorbonne,

le Val-de-Grâce, le Louvre moderne, et je ne sais plus le quatrième,

le Luxembourg peut-être. Heureusement Voltaire n'en a pas moins fait

_Candide_, et n'en est pas moins, de tous les hommes qui se sont

succédé dans la longue série de l'humanité, celui qui a le mieux eu le

rire diabolique. Cela prouve d'ailleurs qu'on peut être un beau génie

et ne rien comprendre à un art dont on n'est pas. Molière ne croyait-il

pas faire beaucoup d'honneur à Raphaël et à Michel-Ange en les appelant

_ces Mignards de leur âge_?

Revenons à Paris et au quinzième siècle.

Ce n'était pas alors seulement une belle ville; c'était une ville

homogène, un produit architectural et historique du moyen âge,

une chronique de pierre. C'était une cité formée de deux couches

seulement, la couche romane et la couche gothique, car la couche

romaine avait disparu depuis longtemps, excepté aux Thermes de Julien,

où elle perçait encore la croûte épaisse du moyen âge. Quant à la

couche celtique, on n'en trouvait même plus d'échantillons en creusant

des puits.

Cinquante ans plus tard, lorsque la renaissance vint mêler à cette

unité si sévère et pourtant si variée le luxe éblouissant de ses

fantaisies et de ses systèmes, ses débauches de pleins cintres

romains, de colonnes grecques et de surbaissements gothiques, sa

sculpture si tendre et si idéale, son goût particulier d'arabesques

et d'acanthes, son paganisme architectural contemporain de Luther,

Paris fut peut-être plus beau encore, quoique moins harmonieux à l'œil

et à la pensée. Mais ce splendide moment dura peu. La renaissance ne

fut pas impartiale; elle ne se contenta pas d'édifier, elle voulut

jeter bas. Il est vrai qu'elle avait besoin de place. Aussi le

Paris gothique ne fut-il complet qu'une minute. On achevait à peine

Saint-Jacques-de-la-Boucherie qu'on commençait la démolition du vieux

Louvre.

Depuis, la grande ville a été se déformant de jour en jour. Le Paris

gothique, sous lequel s'effaçait le Paris roman, s'est effacé à son

tour. Mais peut-on dire quel Paris l'a remplacé?

Il y a le Paris de Catherine de Médicis, aux Tuileries[5], le Paris de

Henri II, à l'Hôtel de ville, deux édifices encore d'un grand goût;

le Paris de Henri IV, à la place Royale: façades de briques à coins de

pierre et à toits d'ardoise, des maisons tricolores; le Paris de Louis

XIII, au Val-de-Grâce: une architecture écrasée et trapue, des voûtes

en anses de panier, je ne sais quoi de ventru dans la colonne et de

bossu dans le dôme; le Paris de Louis XIV, aux Invalides: grand, riche,

doré et froid; le Paris de Louis XV, à Saint-Sulpice: des volutes, des

nœuds de rubans, des nuages, des vermicelles et des chicorées, le tout

en pierre; le Paris de Louis XVI, au Panthéon: Saint-Pierre de Rome mal

copié (l'édifice s'est tassé gauchement, ce qui n'en a pas raccommodé

les lignes); le Paris de la République, à l'École de médecine: un

pauvre goût grec et romain, qui ressemble au Colisée ou au Parthénon

comme la constitution de l'an III aux lois de Minos, on l'appelle en

architecture _le goût messidor_; le Paris de Napoléon, à la place

Vendôme: celui-là est sublime, une colonne de bronze faite avec des

canons; le Paris de la restauration, à la Bourse: une colonnade fort

blanche supportant une frise fort lisse; le tout est carré et a coûté

vingt millions.

[5] Nous avons vu avec une douleur mêlée d'indignation qu'on songeait

à agrandir, à refondre, à remanier, c'est-à-dire à détruire cet

admirable palais. Les architectes de nos jours ont la main trop

lourde pour toucher à ces délicates œuvres de la renaissance.

Nous espérons toujours qu'ils ne l'oseront pas. D'ailleurs, cette

démolition des Tuileries maintenant ne serait pas seulement une voie

de fait brutale dont rougirait un Vandale ivre, ce serait un acte

de trahison. Les Tuileries ne sont pas simplement un chef-d'œuvre

de l'art du seizième siècle, c'est une page de l'histoire du

dix-neuvième siècle. Ce palais n'est plus au roi, mais au peuple.

Laissons-le tel qu'il est. Notre révolution l'a marqué deux fois au

front. Sur l'une de ses deux façades, il a les boulets du 10 août;

sur l'autre les boulets du 29 juillet. Il est saint.

Paris, 7 avril 1831. (_Note de la cinquième édition._)

A chacun de ces monuments caractéristiques se rattache par une

similitude de goût, de façon et d'attitude, une certaine quantité de

maisons éparses dans divers quartiers, et que l'œil du connaisseur

distingue et date aisément. Quand on sait voir, on retrouve l'esprit

d'un siècle et la physionomie d'un roi jusque dans un marteau de porte.

Le Paris actuel n'a donc aucune physionomie générale. C'est une

collection d'échantillons de plusieurs siècles, et les plus beaux ont

disparu. La capitale ne s'accroît qu'en maisons, et quelles maisons! Du

train dont va Paris, il se renouvellera tous les cinquante ans. Aussi

la signification historique de son architecture s'efface-t-elle tous

les jours. Les monuments y deviennent de plus en plus rares, et il

semble qu'on les voie s'engloutir peu à peu, noyés dans les maisons.

Nos pères avaient un Paris de pierre; nos fils auront un Paris de

plâtre.

Quant aux monuments modernes du Paris neuf, nous nous dispenserons

volontiers d'en parler. Ce n'est pas que nous ne les admirions comme il

convient. La Sainte-Geneviève de M. Soufflot est certainement le plus

beau gâteau de Savoie qu'on ait jamais fait en pierre. Le palais de la

Légion-d'honneur est aussi un morceau de pâtisserie fort distingué. Le

dôme de la halle au blé est une casquette de jockey anglais sur une

grande échelle. Les tours Saint-Sulpice sont deux grosses clarinettes,

et c'est une forme comme une autre; le télégraphe, tortu et grimaçant,

fait un aimable accident sur leur toiture. Saint-Roch a un portail qui

n'est comparable, pour la magnificence, qu'à Saint-Thomas d'Aquin. Il

a aussi un calvaire en ronde-bosse dans une cave et un soleil de bois

doré. Ce sont là des choses tout à fait merveilleuses. La lanterne du

labyrinthe du Jardin des Plantes est aussi fort ingénieuse. Quant au

palais de la Bourse, qui est grec par sa colonnade, romain par le plein

cintre de ses portes et fenêtres, de la renaissance par sa grande voûte

surbaissée, c'est indubitablement un monument très correct et très pur;

la preuve, c'est qu'il est couronné d'un attique comme on n'en voyait

pas à Athènes, belle ligne droite, gracieusement coupée çà et là par

des tuyaux de poêle. Ajoutons que s'il est de règle que l'architecture

d'un édifice soit adaptée à sa destination de telle façon que cette

destination se dénonce d'elle-même au seul aspect de l'édifice, on ne

saurait trop s'émerveiller d'un monument qui peut être indifféremment

un palais de roi, une chambre des communes, un hôtel de ville, un

collége, un manége, une académie, un entrepôt, un tribunal, un musée,

une caserne, un sépulcre, un temple, un théâtre. En attendant, c'est

une Bourse. Un monument doit en outre être approprié au climat.

Celui-ci est évidemment construit exprès pour notre ciel froid et

pluvieux. Il a un toit presque plat comme en Orient, ce qui fait que

l'hiver, quand il neige, on balaye le toit; et il est certain qu'un

toit est fait pour être balayé. Quant à cette destination dont nous

parlions tout à l'heure, il la remplit à merveille; il est Bourse en

France, comme il eût été temple en Grèce. Il est vrai que l'architecte

a eu assez de peine à cacher le cadran de l'horloge, qui eût détruit

la pureté des belles lignes de la façade; mais, en revanche, on a

cette colonnade qui circule autour du monument, et sous laquelle,

dans les grands jours de solennité religieuse, peut se développer

majestueusement la théorie des agents de change et des courtiers de

commerce.

Ce sont là sans aucun doute de très superbes monuments. Joignons-y

force belles rues, amusantes et variées, comme la rue de Rivoli, et je

ne désespère pas que Paris, vu à vol de ballon, ne présente un jour

aux yeux cette richesse de lignes, cette opulence de détails, cette

diversité d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple et

d'inattendu dans le beau, qui caractérise un damier.

Toutefois, si admirable que vous semble le Paris d'à présent, refaites

le Paris du quinzième siècle, reconstruisez-le dans votre pensée;

regardez le jour à travers cette haie surprenante d'aiguilles, de tours

et de clochers; répandez au milieu de l'immense ville, déchirez à la

pointe des îles, plissez aux arches des ponts la Seine avec ses larges

flaques vertes et jaunes, plus changeante qu'une robe de serpent;

détachez nettement sur un horizon d'azur le profil gothique de ce

vieux Paris; faites-en flotter le contour dans une brume d'hiver qui

s'accroche à ses nombreuses cheminées; noyez-le dans une nuit profonde,

et regardez le jeu bizarre des ténèbres et des lumières dans ce sombre

labyrinthe d'édifices; jetez-y un rayon de lune qui le dessine

vaguement et fasse sortir du brouillard les grandes têtes des tours;

ou reprenez cette noire silhouette, ravivez d'ombre les mille angles

aigus des flèches et des pignons, et faites-la saillir, plus dentelée

qu'une mâchoire de requin, sur le ciel de cuivre du couchant.--Et puis,

comparez.

Et si vous voulez recevoir de la vieille ville une impression que la

moderne ne saurait plus vous donner, montez, un matin de grande fête,

au soleil levant de Pâques ou de la Pentecôte, montez sur quelque point

élevé d'où vous dominiez la capitale entière, et assistez à l'éveil

des carillons. Voyez, à un signal parti du ciel, car c'est le soleil

qui le donne, ces mille églises tressaillir à la fois. Ce sont d'abord

des tintements épars, allant d'une église à l'autre, comme lorsque

des musiciens s'avertissent qu'on va commencer. Puis, tout à coup,

voyez, car il semble qu'en certains instants l'oreille aussi a sa vue,

voyez s'élever au même moment de chaque clocher comme une colonne de

bruit, comme une fumée d'harmonie. D'abord la vibration de chaque

cloche monte droite, pure, et pour ainsi dire isolée des autres, dans

le ciel splendide du matin. Puis, peu à peu, en grossissant, elles se

fondent, elles se mêlent, elles s'effacent l'une dans l'autre, elles

s'amalgament dans un magnifique concert. Ce n'est plus qu'une masse de

vibrations sonores qui se dégage sans cesse des innombrables clochers,

qui flotte, ondule, bondit, tourbillonne sur la ville, et prolonge bien

au delà de l'horizon le cercle assourdissant de ses oscillations.

Cependant cette mer d'harmonie n'est point un chaos. Si grosse et si

profonde qu'elle soit, elle n'a point perdu sa transparence; vous

y voyez serpenter à part chaque groupe de notes qui s'échappe des

sonneries; vous y pouvez suivre le dialogue, tour à tour grave et

criard, de la crécelle et du bourdon; vous y voyez sauter les octaves

d'un clocher à l'autre; vous les regardez s'élancer ailées, légères

et sifflantes de la cloche d'argent, tomber cassées et boiteuses de

la cloche de bois; vous admirez au milieu d'elles la riche gamme qui

descend et remonte sans cesse les sept cloches de Saint-Eustache; vous

voyez courir, tout au travers, des notes claires et rapides qui font

trois ou quatre zigzags lumineux et s'évanouissent comme des éclairs.

Là-bas, c'est l'abbaye Saint-Martin, chanteuse aigre et fêlée; ici,

la voix sinistre et bourrue de la Bastille; à l'autre bout, la grosse

tour du Louvre, avec sa basse-taille. Le royal carillon du Palais jette

sans relâche de tous côtés des trilles resplendissants, sur lesquels

tombent à temps égaux les lourdes couppetées du beffroi de Notre-Dame,

qui les font étinceler comme l'enclume sous le marteau. Par intervalles

vous voyez passer des sons de toute forme qui viennent de la triple

volée de Saint-Germain-des-Prés. Puis encore, de temps en temps cette

masse de bruits sublimes s'entrouvre et donne passage à la strette

de l'Ave-Maria qui éclate et pétille comme une aigrette d'étoiles.

Au-dessous, au plus profond du concert, vous distinguez confusément le

chant intérieur des églises qui transpire à travers les pores vibrants

de leurs voûtes.--Certes, c'est là un opéra qui vaut la peine d'être

écouté. D'ordinaire, la rumeur qui s'échappe de Paris le jour, c'est

la ville qui parle; la nuit, c'est la ville qui respire; ici, c'est

la ville qui chante. Prêtez donc l'oreille à ce tutti des clochers;

répandez sur l'ensemble le murmure d'un demi-million d'hommes, la

plainte éternelle du fleuve, les souffles infinis du vent, le quatuor

grave et lointain des quatre forêts disposées sur les collines de

l'horizon comme d'immenses buffets d'orgue; éteignez-y, ainsi que dans

une demi-teinte, tout ce que le carillon central aurait de trop rauque

et de trop aigu, et dites si vous connaissez au monde quelque chose de

plus riche, de plus joyeux, de plus doré, de plus éblouissant que ce

tumulte de cloches et de sonneries; que cette fournaise de musique;

que ces dix mille voix d'airain chantant à la fois dans des flûtes de

pierre hautes de trois cents pieds; que cette cité qui n'est plus qu'un

orchestre; que cette symphonie qui fait le bruit d'une tempête.

LIVRE QUATRIÈME

I

LES BONNES AMES

Il y avait seize ans, à l'époque où se passe cette histoire, que par un

beau matin de dimanche de la Quasimodo une créature vivante avait été

déposée, après la messe, dans l'église de Notre-Dame, sur le bois de

lit scellé dans le parvis, à main gauche, vis-à-vis ce _grand image_ de

saint Christophe, que la figure sculptée en pierre de messire Antoine

des Essarts, chevalier, regardait à genoux depuis 1413, lorsqu'on

s'est avisé de jeter bas et le saint et le fidèle. C'est sur ce bois

de lit qu'il était d'usage d'exposer les enfants trouvés à la charité

publique. Les prenait là qui voulait. Devant le bois de lit était un

bassin de cuivre pour les aumônes.

L'espèce d'être vivant qui gisait sur cette planche le matin de la

Quasimodo, en l'an du Seigneur 1467, paraissait exciter à un haut degré

la curiosité du groupe assez considérable qui s'était amassé autour du

bois de lit. Le groupe était formé en grande partie de personnes du

beau sexe. Ce n'était presque que des vieilles femmes.

Au premier rang et les plus inclinées sur le lit, on en remarquait

quatre qu'à leur cagoule grise, sorte de soutane, on devinait attachées

à quelque confrérie dévote. Je ne vois point pourquoi l'histoire ne

transmettrait pas à la postérité les noms de ces quatre discrètes et

vénérables demoiselles. C'étaient Agnès la Herme, Jehanne de la Tarme,

Henriette la Gaultière, Gauchère la Violette, toutes quatre veuves,

toutes quatre bonnes-femmes de la chapelle Étienne-Haudry, sorties de

leur maison, avec la permission de leur maîtresse et conformément aux

statuts de Pierre d'Ailly, pour venir entendre le sermon.

Du reste, si ces braves haudriettes observaient pour le moment les

statuts de Pierre d'Ailly, elles violaient, certes, à cœur joie, ceux

de Michel de Brache et du cardinal de Pise, qui leur prescrivaient si

inhumainement le silence.

--Qu'est-ce que c'est que cela, ma sœur? disait Agnès à Gauchère, en

considérant la petite créature exposée qui glapissait et se tordait sur

le lit de bois, tout effrayée de tant de regards.

--Qu'est-ce que nous allons devenir, disait Jehanne, si c'est comme

cela qu'ils font les enfants à présent?

--Je ne me connais pas en enfants, reprenait Agnès, mais ce doit être

un péché de regarder celui-ci.

--Ce n'est pas un enfant, Agnès.

--C'est un singe manqué, observait Gauchère.

--C'est un miracle, reprenait Henriette la Gaultière.

--Alors, remarquait Agnès, c'est le troisième depuis le dimanche du

_Lætare_. Car il n'y a pas huit jours que nous avons eu le miracle du

moqueur de pèlerins puni divinement par Notre-Dame d'Aubervilliers, et

c'était le second miracle du mois.

--C'est un vrai monstre d'abomination que ce soi-disant enfant trouvé,

reprenait Jehanne.

--Il braille à faire sourd un chantre, poursuivait Gauchère.--Tais-toi

donc, petit hurleur!

--Dire que c'est M. de Reims qui envoie cette énormité à M. de Paris!

ajoutait la Gaultière en joignant les mains.

--J'imagine, disait Agnès la Herme, que c'est une bête, un animal, le

produit d'un juif avec une truie; quelque chose enfin qui n'est pas

chrétien, et qu'il faut jeter à l'eau ou au feu.

--J'espère bien, reprenait la Gaultière, qu'il ne sera postulé par

personne.

--Ah mon Dieu! s'écriait Agnès, ces pauvres nourrices qui sont là dans

le logis des enfants-trouvés qui fait le bas de la ruelle en descendant

la rivière, tout à côté de monseigneur l'évêque, si on allait leur

apporter ce petit monstre à allaiter! J'aimerais mieux donner à téter à

un vampire.

--Est-elle innocente, cette pauvre la Herme! reprenait Jehanne; vous

ne voyez pas, ma sœur, que ce petit monstre a au moins quatre ans, et

qu'il aurait moins appétit de votre tétin que d'un tournebroche.

En effet, ce n'était pas un nouveau-né que «ce petit monstre». (Nous

serions fort empêché nous-même de le qualifier autrement.) C'était une

petite masse fort anguleuse et fort remuante, emprisonnée dans un sac

de toile imprimé au chiffre de messire Guillaume Chartier, pour lors

évêque de Paris, avec une tête qui sortait. Cette tête était chose

assez difforme. On n'y voyait qu'une forêt de cheveux roux, un œil, une

bouche et des dents. L'œil pleurait, la bouche criait, et les dents ne

paraissaient demander qu'à mordre. Le tout se débattait dans le sac, au

grand ébahissement de la foule qui grossissait et se renouvelait sans

cesse à l'entour.

Dame Aloïse de Gondelaurier, une femme riche et noble, qui tenait une

jolie fille d'environ six ans à la main, et qui traînait un long voile

à la corne d'or de sa coiffe, s'arrêta en passant devant le lit, et

considéra un moment la malheureuse créature, pendant que sa charmante

petite fille Fleur-de-Lys de Gondelaurier, toute vêtue de soie et

de velours, épelait avec son joli petit doigt l'écriteau permanent

accroché au bois de lit: ENFANTS TROUVÉS.

--En vérité, dit la dame en se détournant avec dégoût, je croyais qu'on

n'exposait ici que des enfants.

Elle tourna le dos, en jetant dans le bassin un florin d'argent qui

retentit parmi les liards, et fit ouvrir de grands yeux aux pauvres

bonnes-femmes de la chapelle Étienne-Haudry.

Un moment après, le grave et savant Robert Mistricolle, protonotaire du

roi, passa avec un énorme missel sous un bras et sa femme sous l'autre

(damoiselle Guillemette la Mairesse), ayant de la sorte à ses côtés ses

deux régulateurs, spirituel et temporel.

--Enfant trouvé! dit-il après avoir examiné l'objet. Trouvé apparemment

sur le parapet du fleuve Phlégéto!

--On ne lui voit qu'un œil, observa damoiselle Guillemette. Il a sur

l'autre une verrue.

--Ce n'est pas une verrue, reprit maître Robert Mistricolle. C'est un

œuf qui renferme un autre démon tout pareil, lequel porte un autre

petit œuf qui contient un autre diable, et ainsi de suite.

--Comment savez-vous cela? demanda Guillemette la Mairesse.

--Je le sais pertinemment, répondit le protonotaire.

--Monsieur le protonotaire, demanda Gauchère, que pronostiquez-vous de

ce prétendu enfant trouvé?

--Les plus grands malheurs, répondit Mistricolle.

Notre-Dame de Paris - Tome 1 · 第 11 / 20 段