--Ce sera plus beau aujourd'hui, reprit enfin leur interlocuteur, qui

semblait les écouter avec impatience.

--Vous nous promettez que ce mystère sera beau? dit Gisquette.

--Sans doute, répondit-il; puis il ajouta avec une certaine

emphase:--Mesdamoiselles, c'est moi qui en suis l'auteur.

--Vraiment? dirent les jeunes filles, tout ébahies.

--Vraiment! répondit le poëte en se rengorgeant légèrement;

c'est-à-dire, nous sommes deux: Jehan Marchand, qui a scié les planches

et dressé la charpente du théâtre et toute la boiserie, et moi, qui ai

fait la pièce.--Je m'appelle Pierre Gringoire.

L'auteur du _Cid_ n'eût pas dit avec plus de fierté: _Pierre Corneille_.

Nos lecteurs ont pu observer qu'il avait déjà dû s'écouler un certain

temps depuis le moment où Jupiter était rentré sous la tapisserie

jusqu'à l'instant où l'auteur de la moralité nouvelle s'était révélé

ainsi brusquement à l'admiration naïve de Gisquette et de Liénarde.

Chose remarquable, toute cette foule, quelques minutes auparavant

si tumultueuse, attendait maintenant avec mansuétude, sur la foi du

comédien; ce qui prouve cette vérité éternelle et tous les jours encore

éprouvée dans nos théâtres, que le meilleur moyen de faire attendre

patiemment le public, c'est de lui affirmer qu'on va commencer tout de

suite.

Toutefois, l'écolier Joannes ne s'endormait pas.

--Holà hé! cria-t-il tout à coup au milieu de la paisible attente qui

avait succédé au trouble, Jupiter, madame la Vierge, bateleurs du

diable! vous gaussez-vous? la pièce! la pièce! Commencez, ou nous

recommençons!

Il n'en fallut pas davantage.

Une musique de hauts et bas instruments se fit entendre de l'intérieur

de l'échafaudage; la tapisserie se souleva; quatre personnages bariolés

et fardés en sortirent, grimpèrent la roide échelle du théâtre, et,

parvenus sur la plate-forme supérieure, se rangèrent en ligne devant

le public, qu'ils saluèrent profondément; alors la symphonie se tut.

C'était le mystère qui commençait.

Les quatre personnages, après avoir largement recueilli le payement

de leurs révérences en applaudissements, entamèrent, au milieu d'un

religieux silence, un prologue dont nous faisons volontiers grâce

au lecteur. Du reste, ce qui arrive encore de nos jours, le public

s'occupait encore plus des costumes qu'ils portaient que du rôle qu'ils

débitaient; et en vérité c'était justice. Ils étaient vêtus tous quatre

de robes mi-parties jaune et blanc, qui ne se distinguaient entre

elles que par la nature de l'étoffe; la première était en brocart or

et argent, la deuxième en soie, la troisième en laine, la quatrième

en toile. Le premier des personnages portait en main droite une épée,

le second deux clefs d'or, le troisième une balance, le quatrième une

bêche; et pour aider les intelligences paresseuses qui n'auraient pas

vu clair à travers la transparence de ces attributs, on pouvait lire

en grosses lettres noires brodées, au bas de la robe de brocart, JE

M'APPELLE NOBLESSE; au bas de la robe de soie, JE M'APPELLE CLERGÉ; au

bas de la robe de laine, JE M'APPELLE MARCHANDISE; au bas de la robe

de toile, JE M'APPELLE LABOUR. Le sexe des deux allégories mâles était

clairement indiqué à tout spectateur judicieux par leurs robes moins

longues et par la cramignole qu'elles portaient en tête, tandis que les

deux allégories femelles, moins court-vêtues, étaient coiffées d'un

chaperon.

Il eût fallu aussi beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas comprendre,

à travers la poésie du prologue, que Labour était marié à Marchandise

et Clergé à Noblesse, et que les deux heureux couples possédaient

en commun un magnifique dauphin d'or, qu'ils prétendaient n'adjuger

qu'à la plus belle. Ils allaient donc par le monde cherchant et

quêtant cette beauté, et après avoir successivement rejeté la reine

de Golconde, la princesse de Trébisonde, la fille du Grand-Khan de

Tartarie, etc., etc., Labour et Clergé, Noblesse et Marchandise étaient

venus se reposer sur la table de marbre du Palais de Justice, en

débitant devant l'honnête auditoire autant de sentences et de maximes

qu'on en pouvait alors dépenser à la Faculté des arts aux examens,

sophismes, déterminances, figures et actes où les maîtres prenaient

leurs bonnets de licence.

Tout cela était en effet très beau.

Cependant, dans cette foule sur laquelle les quatre allégories

versaient à qui mieux mieux des flots de métaphores, il n'y avait

pas une oreille plus attentive, pas un cœur plus palpitant, pas un

œil plus hagard, pas un cou plus tendu, que l'œil, l'oreille, le cou

et le cœur de l'auteur, du poëte, de ce brave Pierre Gringoire, qui

n'avait pu résister, le moment d'auparavant, à la joie de dire son

nom à deux jolies filles. Il était retourné à quelques pas d'elles,

derrière son pilier, et là, il écoutait, il regardait, il savourait.

Les bienveillants applaudissements qui avaient accueilli le début de

son prologue retentissaient encore dans ses entrailles, et il était

complétement absorbé dans cette espèce de contemplation extatique avec

laquelle un auteur voit ses idées tomber une à une de la bouche de

l'acteur dans le silence d'un vaste auditoire. Digne Pierre Gringoire!

Il nous en coûte de le dire, mais cette première extase fut bien vite

troublée. A peine Gringoire avait-il approché ses lèvres de cette coupe

enivrante de joie et de triomphe, qu'une goutte d'amertume vint s'y

mêler.

Un mendiant déguenillé, qui ne pouvait faire recette, perdu qu'il était

au milieu de la foule, et qui n'avait sans doute pas trouvé suffisante

indemnité dans les poches de ses voisins, avait imaginé de se jucher

sur quelque point en évidence, pour attirer les regards et les

aumônes. Il s'était donc hissé pendant les premiers vers du prologue,

à l'aide des piliers de l'estrade réservée, jusqu'à la corniche qui en

bordait la balustrade à sa partie inférieure, et là il s'était assis,

sollicitant l'attention et la pitié de la multitude avec ses haillons

et une plaie hideuse qui couvrait son bras droit. Du reste, il ne

proférait pas une parole.

Le silence qu'il gardait laissait aller le prologue sans encombre, et

aucun désordre sensible ne serait survenu, si le malheur n'eût voulu

que l'écolier Joannes avisât, du haut de son pilier, le mendiant et ses

simagrées. Un fou rire s'empara du jeune drôle, qui, sans se soucier

d'interrompre le spectacle et de troubler le recueillement universel,

s'écria gaillardement:--Tiens! ce malingreux qui demande l'aumône!

Quiconque a jeté une pierre dans une mare à grenouilles ou tiré un coup

de fusil dans une volée d'oiseaux, peut se faire une idée de l'effet

que produisirent ces paroles incongrues, au milieu de l'attention

générale. Gringoire en tressaillit comme d'une secousse électrique. Le

prologue resta court, et toutes les têtes se retournèrent en tumulte

vers le mendiant, qui, loin de se déconcerter, vit dans cet incident

une bonne occasion de récolte, et se mit à dire d'un air dolent, en

fermant ses yeux à demi:--La charité, s'il vous plaît!

--Eh mais, sur mon âme, reprit Joannes, c'est Clopin Trouillefou. Holà

hé! l'ami, ta plaie te gênait donc à la jambe, que tu l'as mise sur ton

bras?

En parlant ainsi, il jetait avec une adresse de singe un petit-blanc

dans le feutre gras que le mendiant tendait de son bras malade. Le

mendiant reçut sans broncher l'aumône et le sarcasme, et continua d'un

accent lamentable:--La charité, s'il vous plaît!

Cet épisode avait considérablement distrait l'auditoire, et bon

nombre de spectateurs, Robin Poussepain et tous les clercs en tête,

applaudissaient gaiement à ce duo bizarre que venaient d'improviser, au

milieu du prologue, l'écolier avec sa voix criarde et le mendiant avec

son imperturbable psalmodie.

Gringoire était fort mécontent. Revenu de sa première stupéfaction, il

s'évertuait à crier aux quatre personnages en scène:--Continuez! que

diable! continuez!--sans même daigner jeter un regard de dédain sur les

deux interrupteurs.

En ce moment, il se sentit tirer par le bord de son surtout; il se

retourna, non sans quelque humeur, et eut assez de peine à sourire. Il

le fallait pourtant. C'était le joli bras de Gisquette la Gencienne,

qui, passé à travers la balustrade, sollicitait de cette façon son

attention.

--Monsieur, dit la jeune fille, est-ce qu'ils vont continuer?

--Sans doute, répondit Gringoire, assez choqué de la question.

--En ce cas, messire, reprit-elle, auriez-vous la courtoisie de

m'expliquer...

--Ce qu'ils vont dire? interrompit Gringoire. Eh bien! écoutez.

--Non, dit Gisquette, mais ce qu'ils ont dit jusqu'à présent.

Gringoire fit un soubresaut, comme un homme dont on toucherait la plaie

à vif.

--Peste de la petite fille sotte et bouchée! dit-il entre ses dents.

A dater de ce moment-là, Gisquette fut perdue dans son esprit.

Cependant, les acteurs avaient obéi à son injonction, et le public,

voyant qu'ils se remettaient à parler, s'était remis à écouter, non

sans avoir perdu force beautés, dans l'espèce de soudure qui se fit

entre les deux parties de la pièce ainsi brusquement coupée. Gringoire

en faisait tout bas l'amère réflexion. Pourtant la tranquillité s'était

rétablie peu à peu, l'écolier se taisait, le mendiant comptait quelque

monnaie dans son chapeau, et la pièce avait repris le dessus.

C'était en réalité un fort bel ouvrage, et dont il nous semble

qu'on pourrait encore fort bien tirer parti aujourd'hui, moyennant

quelques arrangements. L'exposition, un peu longue et un peu vide,

c'est-à-dire dans les règles, était simple, et Gringoire, dans le

candide sanctuaire de son for intérieur, en admirait la clarté. Comme

on s'en doute bien, les quatre personnages allégoriques étaient un peu

fatigués d'avoir parcouru les trois parties du monde sans trouver à

se défaire convenablement de leur dauphin d'or. Là-dessus, éloge du

poisson merveilleux, avec mille allusions délicates au jeune fiancé de

Marguerite de Flandre, alors fort tristement reclus à Amboise, et ne se

doutant guère que Labour et Clergé, Noblesse et Marchandise venaient de

faire le tour du monde pour lui. Le susdit dauphin donc était jeune,

était beau, était fort, et surtout (magnifique origine de toutes les

vertus royales!) il était fils du lion de France. Je déclare que cette

métaphore hardie est admirable, et que l'histoire naturelle du théâtre,

un jour d'allégorie et d'épithalame royal, ne s'effarouche aucunement

d'un dauphin fils d'un lion. Ce sont justement ces rares et pindariques

mélanges qui prouvent l'enthousiasme. Néanmoins, pour faire aussi la

part de la critique, le poëte aurait pu développer cette belle idée

en moins de deux cents vers. Il est vrai que le mystère devait durer

depuis midi jusqu'à quatre heures, d'après l'ordonnance de monsieur le

prévôt, et qu'il faut bien dire quelque chose. D'ailleurs, on écoutait

patiemment.

Tout à coup au beau milieu d'une querelle entre mademoiselle

Marchandise et madame Noblesse, au moment où maître Labour prononçait

ce vers mirifique:

Onc ne vis dans les bois bête plus triomphante!

la porte de l'estrade réservée, qui était jusque-là restée si mal

à propos fermée, s'ouvrit plus mal à propos encore; et la voix

retentissante de l'huissier annonça brusquement: _Son éminence

monseigneur le cardinal de Bourbon_.

III

MONSIEUR LE CARDINAL

Pauvre Gringoire! le fracas de tous les gros doubles pétards de la

Saint-Jean, la décharge de vingt arquebuses à croc, la détonation

de cette fameuse serpentine de la tour de Billy, qui, lors du siége

de Paris, le dimanche 29 septembre 1465, tua sept Bourguignons d'un

coup, l'explosion de toute la poudre à canon emmagasinée à la porte

du Temple, lui eût moins rudement déchiré les oreilles, en ce moment

solennel et dramatique, que ce peu de paroles tombées de la bouche d'un

huissier: _Son éminence monseigneur le cardinal de Bourbon_.

Ce n'est pas que Pierre Gringoire craignît monsieur le cardinal ou

le dédaignât. Il n'avait ni cette faiblesse ni cette outrecuidance.

Véritable éclectique, comme on dirait aujourd'hui, Gringoire était de

ces esprits élevés et fermes, modérés et calmes, qui savent toujours

se tenir au milieu de tout, _stare in dimidio rerum_, et qui sont

pleins de raison et de libérale philosophie, tout en faisant état des

cardinaux. Race précieuse et jamais interrompue de philosophes auxquels

la sagesse, comme une autre Ariane, semble avoir donné une pelote

de fil qu'ils s'en vont dévidant depuis le commencement du monde à

travers le labyrinthe des choses humaines. On les retrouve dans tous

les temps, toujours les mêmes, c'est-à-dire toujours selon tous les

temps. Et sans compter notre Pierre Gringoire, qui les représenterait

au quinzième siècle si nous parvenions à lui rendre l'illustration

qu'il mérite, certainement c'est leur esprit qui animait le père

du Breul lorsqu'il écrivait dans le seizième ces paroles naïvement

sublimes, dignes de tous les siècles: «Ie suis parisien de nation et

parrhisian de parler, puisque _parrhisia_ en grec signifie liberté de

parler: de laquelle i'ai vsé mesme enuers messeigneurs les cardinaux,

oncle et frère de monseigneur le prince de Conty: toutes fois auec

respect de leur grandeur, et sans offenser personne de leur suitte, qui

est beaucoup.»

Il n'y avait donc ni haine du cardinal, ni dédain de sa présence,

dans l'impression désagréable qu'elle fit à Pierre Gringoire. Bien au

contraire; notre poëte avait trop de bon sens et une souquenille trop

râpée pour ne pas attacher un prix particulier à ce que mainte allusion

de son prologue, et en particulier la glorification du dauphin fils

du lion de France, fût recueillie par une oreille éminentissime. Mais

ce n'est pas l'intérêt qui domine dans la noble nature des poëtes. Je

suppose que l'entité du poëte soit représentée par le nombre dix, il

est certain qu'un chimiste, en l'analysant et pharmacopolisant, comme

dit Rabelais, la trouverait composée d'une partie d'intérêt contre neuf

parties d'amour-propre. Or, au moment où la porte s'était ouverte pour

le cardinal, les neuf parties d'amour-propre de Gringoire, gonflées et

tuméfiées au souffle de l'admiration populaire, étaient dans un état

d'accroissement prodigieux, sous lequel disparaissait comme étouffée

cette imperceptible molécule d'intérêt que nous distinguions tout à

l'heure dans la constitution des poëtes; ingrédient précieux du reste,

lest de réalité et d'humanité sans lequel ils ne toucheraient pas la

terre. Gringoire jouissait de sentir, de voir, de palper pour ainsi

dire une assemblée entière, de marauds il est vrai, mais qu'importe!

stupéfiée, pétrifiée, et comme asphyxiée devant les incommensurables

tirades qui surgissaient à chaque instant de toutes les parties de son

épithalame. J'affirme qu'il partageait lui-même la béatitude générale,

et qu'au rebours de La Fontaine, qui, à la représentation de sa comédie

du _Florentin_, demandait: _Quel est le malotru qui a fait cette

rapsodie?_ Gringoire eût volontiers demandé à son voisin: _De qui est

ce chef-d'œuvre?_ On peut juger maintenant quel effet produisit sur lui

la brusque et intempestive survenue du cardinal.

Ce qu'il pouvait craindre ne se réalisa que trop. L'entrée de son

éminence bouleversa l'auditoire. Toutes les têtes se tournèrent vers

l'estrade. Ce fut à ne plus s'entendre.--Le cardinal! le cardinal!

répétèrent toutes les bouches. Le malheureux prologue resta court une

seconde fois.

Le cardinal s'arrêta un moment sur le seuil de l'estrade. Tandis qu'il

promenait un regard assez indifférent sur l'auditoire, le tumulte

redoublait. Chacun voulait le mieux voir. C'était à qui mettrait sa

tête sur les épaules de son voisin.

C'était en effet un haut personnage, et dont le spectacle valait bien

toute autre comédie. Charles, cardinal de Bourbon, archevêque et comte

de Lyon, primat des Gaules, était à la fois allié à Louis XI par son

frère, Pierre, seigneur de Beaujeu, qui avait épousé la fille aînée du

roi, et allié à Charles le Téméraire par sa mère, Agnès de Bourgogne.

Or le trait dominant, le trait caractéristique et distinctif du

caractère du primat des Gaules, c'était l'esprit de courtisan et la

dévotion aux puissances. On peut juger des embarras sans nombre que

lui avait valus cette double parenté, et de tous les écueils temporels

entre lesquels sa barque spirituelle avait dû louvoyer, pour ne se

briser ni à Louis, ni à Charles, cette Charybde et cette Scylla qui

avaient dévoré le duc de Nemours et le connétable de Saint-Pol. Grâce

au ciel, il s'était assez bien tiré de la traversée, et était arrivé

à Rome sans encombre. Mais quoiqu'il fût au port, et précisément

parce qu'il était au port, il ne se rappelait jamais sans inquiétude

les chances diverses de sa vie politique, si longtemps alarmée et

laborieuse. Aussi avait-il coutume de dire que l'année 1476 avait été

pour lui _noire et blanche_; entendant par là qu'il avait perdu dans

cette même année sa mère, la duchesse de Bourbonnais, et son cousin le

duc de Bourgogne, et qu'un deuil l'avait consolé de l'autre.

Du reste, c'était un bon homme. Il menait joyeuse vie de cardinal,

s'égayait volontiers avec du cru royal de Challuau, ne haïssait

pas Richarde la Garmoise et Thomasse la Saillarde, faisait l'aumône

aux jolies filles plutôt qu'aux vieilles femmes, et pour toutes ces

raisons était fort agréable au _populaire_ de Paris. Il ne marchait

qu'entouré d'une petite cour d'évêques et d'abbés de haute lignée,

galants, grivois et faisant ripaille au besoin; et plus d'une fois

les braves dévotes de Saint-Germain d'Auxerre, en passant le soir

sous les fenêtres illuminées du logis de Bourbon, avaient été

scandalisées d'entendre les mêmes voix qui leur avaient chanté vêpres

dans la journée, psalmodier au bruit des verres le proverbe bachique

de Benoît XII, ce pape qui avait ajouté une troisième couronne à la

tiare:--_Bibamus papaliter_.

Ce fut sans doute cette popularité, acquise à si juste titre, qui

le préserva, à son entrée, de tout mauvais accueil de la part de la

cohue, si mécontente le moment d'auparavant, et fort peu disposée

au respect d'un cardinal le jour même où elle allait élire un pape.

Mais les Parisiens ont peu de rancune; et puis, en faisant commencer

la représentation d'autorité, les bons bourgeois l'avaient emporté

sur le cardinal, et ce triomphe leur suffisait. D'ailleurs, monsieur

le cardinal de Bourbon était bel homme, il avait une fort belle robe

rouge qu'il portait fort bien; c'est dire qu'il avait pour lui toutes

les femmes, et par conséquent la meilleure moitié de l'auditoire.

Certainement il y aurait injustice et mauvais goût à huer un cardinal

pour s'être fait attendre au spectacle, lorsqu'il est bel homme et

qu'il porte bien sa robe rouge.

Il entra donc, salua l'assistance avec ce sourire héréditaire des

grands pour le peuple, et se dirigea à pas lents vers son fauteuil

de velours écarlate, en ayant l'air de songer à toute autre chose.

Son cortége, ce que nous appellerions aujourd'hui son état-major,

d'évêques et d'abbés, fit irruption à sa suite dans l'estrade, non sans

redoublement de tumulte et de curiosité au parterre. C'était à qui se

les montrerait, se les nommerait, à qui en connaîtrait au moins un,

qui, monsieur l'évêque de Marseille, Alaudet, si j'ai bonne mémoire;

qui, le primicier de Saint-Denis; qui, Robert de Lespinasse, abbé de

Saint-Germain-des-Prés, ce frère libertin d'une maîtresse de Louis

XI; le tout avec force méprises et cacophonies. Quant aux écoliers,

ils juraient. C'était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale,

l'orgie annuelle de la basoche et de l'école. Pas de turpitude qui

ne fût de droit ce jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de

folles commères dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnès la Gadine,

Robine Piédebou. N'était-ce pas le moins qu'on pût jurer à son aise et

maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne compagnie

de gens d'église et de filles de joie? Aussi ne s'en faisaient-ils

faute; et, au milieu du brouhaha, c'était un effrayant charivari de

blasphèmes et d'énormités que celui de toutes ces langues échappées,

langues de clercs et d'écoliers contenues le reste de l'année par la

crainte du fer chaud de saint Louis. Pauvre saint Louis, quelle nargue

ils lui faisaient dans son propre palais de justice! Chacun d'eux,

dans les nouveaux venus de l'estrade, avait pris à partie une soutane

noire, ou grise, ou blanche, ou violette. Quant à Joannes Frollo de

Molendino, en sa qualité de frère d'un archidiacre, c'était à la rouge

qu'il s'était hardiment attaqué, et il chantait à tue-tête, en fixant

ses yeux effrontés sur le cardinal: _Cappa repleta mero!_

Tous ces détails, que nous mettons ici à nu pour l'édification du

lecteur, étaient tellement couverts par la rumeur générale, qu'ils s'y

effaçaient avant d'arriver jusqu'à l'estrade réservée. D'ailleurs le

cardinal s'en fût peu ému, tant les libertés de ce jour-là étaient dans

les mœurs. Il avait du reste, et sa mine en était toute préoccupée, un

autre souci qui le suivait de près et qui entra presque en même temps

que lui dans l'estrade. C'était l'ambassade de Flandre.

Non qu'il fût profond politique, et qu'il se fît une affaire des suites

possibles du mariage de madame sa cousine Marguerite de Bourgogne

avec monsieur son cousin Charles, dauphin de Vienne; combien durerait

la bonne intelligence plâtrée du duc d'Autriche et du roi de France,

comment le roi d'Angleterre prendrait ce dédain de sa fille, cela

l'inquiétait peu; et il fêtait chaque soir le vin du cru royal de

Chaillot, sans se douter que quelques flacons de ce même vin (un peu

revu et corrigé, il est vrai, par le médecin Coictier), cordialement

offerts à Édouard IV par Louis XI, débarrasseraient un beau matin

Louis XI d'Édouard IV. _La moult honorée ambassade de monsieur le duc

d'Autriche_ n'apportait au cardinal aucun de ces soucis, mais elle

l'importunait par un autre côté. Il était en effet un peu dur, et nous

en avons déjà dit un mot à la deuxième page de ce livre, d'être obligé

de faire fête et bon accueil, lui Charles de Bourbon, à je ne sais

quels bourgeois; lui cardinal, à des échevins; lui français, joyeux

convive, à des flamands buveurs de bière; et cela en public. C'était

là, certes, une des plus fastidieuses grimaces qu'il eût jamais faites

pour le bon plaisir du roi.

Il se tourna donc vers la porte, et de la meilleure grâce du monde

(tant il s'y étudiait), quand l'huissier annonça d'une voix sonore:

_Messieurs les envoyés de monsieur le duc d'Autriche_. Il est inutile

de dire que la salle entière en fit autant.

Notre-Dame de Paris - Tome 1 · 第 2 / 20 段