C'est sur la table de marbre que devait, selon l'usage, être

Au lecteur

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ROMAN

III

TOUS DROITS RÉSERVÉS

[Illustration: NOTRE DAME DE PARIS.

D. Rouargue del. E. Finden sculpteur]

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE

D'APRÈS LES DESSINS DE

FRANÇOIS FLAMENG

ROMAN

III

NOTRE-DAME DE PARIS

I

[Illustration]

PARIS

ÉDITION HETZEL-QUANTIN

LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX

FRANÇIS GUILLOT, SUCCESSEUR

7, RUE PERRONET, 7

PRÉFACE

Il y a quelques années qu'en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant

Notre-Dame, l'auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l'une

des tours, ce mot gravé à la main sur le mur:

'ΑNAΓKH

Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément

entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la

calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs

attitudes, comme pour révéler que c'était une main du moyen âge qui les

avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu'elles renferment,

frappèrent vivement l'auteur.

Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l'âme en peine

qui n'avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de

crime ou de malheur au front de la vieille église.

Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le mur, et

l'inscription a disparu. Car c'est ainsi qu'on agit depuis tantôt deux

cents ans avec les merveilleuses églises du moyen âge. Les mutilations

leur viennent de toutes parts, du dedans comme du dehors. Le prêtre les

badigeonne, l'architecte les gratte; puis le peuple survient, qui les

démolit.

Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l'auteur de

ce livre, il ne reste plus rien aujourd'hui du mot mystérieux gravé

dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la destinée inconnue qu'il

résumait si mélancoliquement. L'homme qui a écrit ce mot sur ce mur

s'est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le

mot s'est à son tour effacé du mur de l'église, l'église elle-même

s'effacera bientôt peut-être de la terre.

C'est sur ce mot qu'on a fait ce livre.

Février 1831.

NOTE

AJOUTÉE A L'ÉDITION DÉFINITIVE (1832)

C'est par erreur qu'on a annoncé cette édition comme devant être

augmentée de plusieurs chapitres _nouveaux_. Il fallait dire _inédits_.

En effet, si par nouveaux on entend _nouvellement faits_, les chapitres

ajoutés à cette édition ne sont pas _nouveaux_. Ils ont été écrits en

même temps que le reste de l'ouvrage, ils datent de la même époque et

sont venus de la même pensée, ils ont toujours fait partie du manuscrit

de _Notre-Dame de Paris_. Il y a plus, l'auteur ne comprendrait pas

qu'on ajoutât après coup des développements nouveaux à un ouvrage de

ce genre. Cela ne se fait pas à volonté. Un roman, selon lui, naît,

d'une façon en quelque sorte nécessaire, avec tous ses chapitres; un

drame naît avec toutes ses scènes. Ne croyez pas qu'il y ait rien

d'arbitraire dans le nombre de parties dont se compose ce tout, ce

mystérieux microcosme que vous appelez drame ou roman. La greffe ou

la soudure prennent mal sur des œuvres de cette nature, qui doivent

jaillir d'un seul jet et rester telles quelles. Une fois la chose

faite, ne vous ravisez pas, n'y retouchez plus. Une fois que le livre

est publié, une fois que le sexe de l'œuvre, virile ou non, a été

reconnu et proclamé, une fois que l'enfant a poussé son premier cri,

il est né, le voilà, il est ainsi fait, père ni mère n'y peuvent plus

rien, il appartient à l'air et au soleil, laissez-le vivre ou mourir

comme il est. Votre livre est-il manqué? tant pis. N'ajoutez pas de

chapitres à un livre manqué. Il est incomplet? il fallait le compléter

en l'engendrant. Votre arbre est noué? Vous ne le redresserez pas.

Votre roman est phthisique? votre roman n'est pas viable? Vous ne lui

rendrez pas le souffle qui lui manque. Votre drame est né boiteux?

Croyez-moi, ne lui mettez pas de jambe de bois.

L'auteur attache donc un prix particulier à ce que le public sache bien

que les chapitres ajoutés ici n'ont pas été faits exprès pour cette

réimpression. S'ils n'ont pas été publiés dans les précédentes éditions

du livre, c'est par une raison bien simple. A l'époque où _Notre-Dame

de Paris_ s'imprimait pour la première fois, le dossier qui contenait

ces trois chapitres s'égara. Il fallait ou les récrire ou s'en passer.

L'auteur considéra que les deux seuls de ces chapitres qui eussent

quelque importance par leur étendue, étaient des chapitres d'art et

d'histoire qui n'entamaient en rien le fond du drame et du roman, que

le public ne s'apercevrait pas de leur disparition, et qu'il serait

seul, lui auteur, dans le secret de cette lacune. Il prit le parti de

passer outre. Et puis, s'il faut tout avouer, sa paresse recula devant

la tâche de récrire trois chapitres perdus. Il eût trouvé plus court

de faire un nouveau roman.

Aujourd'hui, les chapitres se sont retrouvés, et il saisit la première

occasion de les remettre à leur place.

Voici donc maintenant son œuvre entière, telle qu'il l'a rêvée, telle

qu'il l'a faite, bonne ou mauvaise, durable ou fragile, mais telle

qu'il la veut.

Sans doute ces chapitres retrouvés auront peu de valeur aux yeux

des personnes, d'ailleurs fort judicieuses, qui n'ont cherché dans

_Notre-Dame de Paris_ que le drame, que le roman. Mais il est peut-être

d'autres lecteurs qui n'ont pas trouvé inutile d'étudier la pensée

d'esthétique et de philosophie cachée dans ce livre, qui ont bien

voulu, en lisant _Notre-Dame de Paris_, se plaire à démêler sous le

roman autre chose que le roman, et à suivre, qu'on nous passe ces

expressions un peu ambitieuses, le système de l'historien et le but de

l'artiste à travers la création telle quelle du poëte.

C'est pour ceux-là surtout que les chapitres ajoutés à cette édition

compléteront _Notre-Dame de Paris_, en admettant que _Notre-Dame de

Paris_ vaille la peine d'être complétée.

L'auteur exprime et développe dans un de ces chapitres, sur la

décadence actuelle de l'architecture et sur la mort, selon lui

aujourd'hui presque inévitable, de cet art-roi, une opinion

malheureusement bien enracinée chez lui et bien réfléchie. Mais il

sent le besoin de dire ici qu'il désire vivement que l'avenir lui

donne tort un jour. Il sait que l'art, sous toutes ses formes, peut

tout espérer des nouvelles générations dont on entend sourdre dans nos

ateliers le génie encore en germe. Le grain est dans le sillon, la

moisson certainement sera belle. Il craint seulement, et l'on pourra

voir pourquoi au tome second de cette édition, que la séve ne se soit

retirée de ce vieux sol de l'architecture qui a été pendant tant de

siècles le meilleur terrain de l'art.

Cependant il y a aujourd'hui dans la jeunesse artiste tant de vie, de

puissance et pour ainsi dire de prédestination, que, dans nos écoles

d'architecture en particulier, à l'heure qu'il est, les professeurs,

qui sont détestables, font, non seulement à leur insu, mais même tout

à fait malgré eux, des élèves qui sont excellents; tout au rebours de

ce potier dont parle Horace, lequel méditait des amphores et produisait

des marmites. _Currit rota, urceus exit._

Mais dans tous les cas, quel que soit l'avenir de l'architecture, de

quelque façon que nos jeunes architectes résolvent un jour la question

de leur art, en attendant les monuments nouveaux, conservons les

monuments anciens. Inspirons, s'il est possible, à la nation l'amour de

l'architecture nationale. C'est là, l'auteur le déclare, un des buts

principaux de ce livre; c'est là un des buts principaux de sa vie.

_Notre-Dame de Paris_ a peut-être ouvert quelques perspectives vraies

sur l'art du moyen âge, sur cet art merveilleux jusqu'à présent inconnu

des uns, et ce qui est pis encore, méconnu des autres. Mais l'auteur

est bien loin de considérer comme accomplie la tâche qu'il s'est

volontairement imposée. Il a déjà plaidé dans plus d'une occasion la

cause de notre vieille architecture, il a déjà dénoncé à haute voix

bien des profanations, bien des démolitions, bien des impiétés. Il

ne se lassera pas. Il s'est engagé à revenir souvent sur ce sujet,

il y reviendra. Il sera aussi infatigable à défendre nos édifices

historiques que nos iconoclastes d'écoles et d'académies sont acharnés

à les attaquer. Car c'est une chose affligeante de voir en quelles

mains l'architecture du moyen âge est tombée et de quelle façon les

gâcheurs de plâtre d'à présent traitent la ruine de ce grand art.

C'est même une honte pour nous autres, hommes intelligents qui les

voyons faire et qui nous contentons de les huer. Et l'on ne parle

pas ici seulement de ce qui se passe en province, mais de ce qui se

fait à Paris, à notre porte, sous nos fenêtres, dans la grande ville,

dans la ville lettrée, dans la cité de la presse, de la parole, de la

pensée. Nous ne pouvons résister au besoin de signaler, pour terminer

cette note, quelques-uns de ces actes de vandalisme qui tous les jours

sont projetés, débattus, commencés, continués et menés paisiblement

à bien sous nos yeux, sous les yeux du public artiste de Paris, face

à face avec la critique, que tant d'audace déconcerte. On vient de

démolir l'archevêché, édifice d'un pauvre goût, le mal n'est pas

grand; mais tout en bloc avec l'archevêché on a démoli l'évêché,

rare débris du quatorzième siècle, que l'architecte démolisseur n'a

pas su distinguer du reste. Il a arraché l'épi avec l'ivraie; c'est

égal. On parle de raser l'admirable chapelle de Vincennes, pour faire

avec les pierres je ne sais quelle fortification, dont Daumesnil

n'avait pourtant pas eu besoin. Tandis qu'on répare à grands frais et

qu'on restaure le palais Bourbon, cette masure, on laisse effondrer

par les coups de vent de l'équinoxe les vitraux magnifiques de la

Sainte-Chapelle. Il y a, depuis quelques jours, un échafaudage sur

la tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie; et un de ces matins la

pioche s'y mettra. Il s'est trouvé un maçon pour bâtir une maisonnette

blanche entre les vénérables tours du Palais de Justice. Il s'en est

trouvé un autre pour châtrer Saint-Germain-des-Prés, la féodale abbaye

aux trois clochers. Il s'en trouvera un autre, n'en doutez pas, pour

jeter bas Saint-Germain-l'Auxerrois. Tous ces maçons-là se prétendent

architectes, sont payés par la préfecture ou par les menus, et ont des

habits verts. Tout le mal que le faux goût peut faire au vrai goût,

ils le font. A l'heure où nous écrivons, spectacle déplorable! l'un

d'eux tient les Tuileries, l'un d'eux balafre Philibert Delorme au beau

milieu du visage, et ce n'est pas, certes, un des médiocres scandales

de notre temps de voir avec quelle effronterie la lourde architecture

de ce monsieur vient s'épater tout au travers d'une des plus délicates

façades de la renaissance!

Paris, 20 octobre 1832.

LIVRE PREMIER

[Illustration: QUASIMODO.

Louis Boulanger peintre. W. Finden sculpteur.]

I

LA GRAND'SALLE

Il y a aujourd'hui trois cent quarante-huit ans six mois et dix-neuf

jours que les Parisiens s'éveillèrent au bruit de toutes les cloches

sonnant à grande volée dans la triple enceinte de la Cité, de

l'Université et de la Ville.

Ce n'est cependant pas un jour dont l'histoire ait gardé souvenir que

le 6 janvier 1482. Rien de notable dans l'événement qui mettait ainsi

en branle, dès le matin, les cloches et les bourgeois de Paris. Ce

n'était ni un assaut de Picards ou de Bourguignons, ni une châsse menée

en procession, ni une révolte d'écoliers dans la ville de Laas, ni une

entrée de _notredit très redouté seigneur monsieur le roi_, ni même une

belle pendaison de larrons et de larronnesses à la Justice de Paris.

Ce n'était pas non plus la survenue, si fréquente au quinzième siècle,

de quelque ambassade chamarrée et empanachée. Il y avait à peine deux

jours que la dernière cavalcade de ce genre, celle des ambassadeurs

flamands chargés de conclure le mariage entre le dauphin et Marguerite

de Flandre, avait fait son entrée à Paris, au grand ennui de M. le

cardinal de Bourbon, qui, pour plaire au roi, avait dû faire bonne mine

à toute cette rustique cohue de bourgmestres flamands, et les régaler,

en son hôtel de Bourbon, d'une _moult belle moralité, sotie et farce_,

tandis qu'une pluie battante inondait à sa porte ses magnifiques

tapisseries.

Le 6 janvier, ce qui _mettoit en émotion tout le populaire de Paris_,

comme dit Jehan de Troyes, c'était la double solennité, réunie depuis

un temps immémorial, du jour des rois et de la fête des fous.

Ce jour-là, il devait y avoir feu de joie à la Grève, plantation de

mai à la chapelle de Braque et mystère au Palais de Justice. Le cri en

avait été fait la veille à son de trompe dans les carrefours, par les

gens de M. le prévôt, en beaux hoquetons de camelot violet, avec de

grandes croix blanches sur la poitrine.

La foule des bourgeois et des bourgeoises s'acheminait donc de toutes

parts dès le matin, maisons et boutiques fermées, vers l'un des trois

endroits désignés. Chacun avait pris parti, qui pour le feu de joie,

qui pour le mai, qui pour le mystère. Il faut dire, à l'éloge de

l'antique bon sens des badauds de Paris, que la plus grande partie de

cette foule se dirigeait vers le feu de joie, lequel était tout à

fait de saison, ou vers le mystère, qui devait être représenté dans la

grand'salle du Palais bien couverte et bien close, et que les curieux

s'accordaient à laisser le pauvre mai mal fleuri grelotter tout seul

sous le ciel de janvier dans le cimetière de la chapelle de Braque.

Le peuple affluait surtout dans les avenues du Palais de Justice,

parce qu'on savait que les ambassadeurs flamands, arrivés de la

surveille, se proposaient d'assister à la représentation du mystère et

à l'élection du pape des fous, laquelle devait se faire également dans

la grand'salle.

Ce n'était pas chose aisée de pénétrer ce jour-là dans cette

grand'salle, réputée cependant alors la plus grande enceinte couverte

qui fût au monde. (Il est vrai que Sauval n'avait pas encore mesuré la

grande salle du château de Montargis.) La place du Palais, encombrée

de peuple, offrait aux curieux des fenêtres l'aspect d'une mer, dans

laquelle cinq ou six rues, comme autant d'embouchures de fleuves,

dégorgeaient à chaque instant de nouveaux flots de têtes. Les ondes de

cette foule, sans cesse grossies, se heurtaient aux angles des maisons

qui s'avançaient çà et là, comme autant de promontoires, dans le bassin

irrégulier de la place. Au centre de la haute façade gothique[1] du

Palais, le grand escalier, sans relâche remonté et descendu par un

double courant qui, après s'être brisé sous le perron intermédiaire,

s'épandait à larges vagues sur ses deux pentes latérales, le grand

escalier, dis-je, ruisselait incessamment dans la place comme une

cascade dans un lac. Les cris, les rires, le trépignement de ces mille

pieds faisaient un grand bruit et une grande clameur. De temps en

temps, cette clameur et ce bruit redoublaient, le courant qui poussait

toute cette foule vers le grand escalier rebroussait, se troublait,

tourbillonnait. C'était une bourrade d'un archer, ou le cheval d'un

sergent de la prévôté qui ruait pour rétablir l'ordre; admirable

tradition que la prévôté a léguée à la connétablie, la connétablie à la

maréchaussée, et la maréchaussée à notre gendarmerie de Paris.

[1] Le mot _gothique_, dans le sens où on l'emploie généralement, est

parfaitement impropre, mais parfaitement consacré. Nous l'acceptons

donc, et nous l'adoptons, comme tout le monde, pour caractériser

l'architecture de la seconde moitié du moyen âge, celle dont l'ogive

est le principe, qui succède à l'architecture de la première période,

dont le plein-cintre est le générateur.

Aux portes, aux fenêtres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient

des milliers de bonnes figures bourgeoises, calmes et honnêtes,

regardant le palais, regardant la cohue, et n'en demandant pas

davantage; car bien des gens à Paris se contentent du spectacle des

spectateurs, et c'est déjà pour nous une chose très curieuse qu'une

muraille derrière laquelle il se passe quelque chose.

S'il pouvait nous être donné à nous, hommes de 1830, de nous mêler

en pensée à ces parisiens du quinzième siècle et d'entrer avec eux,

tiraillés, coudoyés, culbutés, dans cette immense salle du Palais,

si étroite le 6 janvier 1482, le spectacle ne serait ni sans intérêt

ni sans charme, et nous n'aurions autour de nous que des choses si

vieilles qu'elles nous sembleraient toutes neuves.

Si le lecteur y consent, nous essayerons de retrouver par la pensée

l'impression qu'il eût éprouvée avec nous en franchissant le seuil de

cette grand'salle au milieu de cette cohue en surcot, en hoqueton et en

cotte-hardie.

Et d'abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouissement dans les

yeux. Au-dessus de nos têtes une double voûte en ogive, lambrissée en

sculptures de bois, peinte d'azur, fleurdelysée en or; sous nos pieds,

un pavé alternatif de marbre blanc et noir. A quelques pas de nous,

un énorme pilier, puis un autre, puis un autre; en tout sept piliers

dans la longueur de la salle, soutenant au milieu de sa largeur les

retombées de la double voûte. Autour des quatre premiers piliers, des

boutiques de marchands, tout étincelantes de verres et de clinquants;

autour des trois derniers, des bancs de bois de chêne, usés et polis

par le haut-de-chausses des plaideurs et la robe des procureurs.

A l'entour de la salle, le long de la haute muraille, entre les

portes, entre les croisées, entre les piliers, l'interminable rangée

des statues de tous les rois de France depuis Pharamond; les rois

fainéants, les bras pendants et les yeux baissés; les rois vaillants

et bataillards, la tête et les mains hardiment levées au ciel. Puis,

aux longues fenêtres ogives, des vitraux de mille couleurs; aux larges

issues de la salle, de riches portes finement sculptées; et le tout,

voûtes, piliers, murailles, chambranles, lambris, portes, statues,

recouvert du haut en bas d'une splendide enluminure bleu et or,

qui, déjà un peu ternie à l'époque où nous la voyons, avait presque

entièrement disparu sous la poussière et les toiles d'araignée en l'an

de grâce 1549, où du Breul l'admirait encore par tradition.

Qu'on se représente maintenant cette immense salle oblongue, éclairée

de la clarté blafarde d'un jour de janvier, envahie par une foule

bariolée et bruyante qui dérive le long des murs et tournoie autour

des sept piliers, et l'on aura déjà une idée confuse de l'ensemble

du tableau, dont nous allons essayer d'indiquer plus précisément les

curieux détails.

Il est certain que, si Ravaillac n'avait point assassiné Henri IV, il

n'y aurait point eu de pièces du procès de Ravaillac déposées au greffe

du Palais de Justice; point de complices intéressés à faire disparaître

lesdites pièces; partant, point d'incendiaires obligés, faute de

meilleur moyen, à brûler le greffe pour brûler les pièces, et à brûler

le Palais de Justice pour brûler le greffe; par conséquent enfin,

point d'incendie de 1618. Le vieux Palais serait encore debout avec sa

vieille grand'salle; je pourrais dire au lecteur: Allez la voir; et

nous serions ainsi dispensés tous deux, moi d'en faire, lui d'en lire

une description telle quelle.--Ce qui prouve cette vérité neuve: que

les grands événements ont des suites incalculables.

Il est vrai qu'il serait fort possible d'abord que Ravaillac n'eût pas

de complices, ensuite que ses complices, si par hasard il en avait, ne

fussent pour rien dans l'incendie de 1618. Il en existe deux autres

explications très plausibles. Premièrement, la grande étoile enflammée,

large d'un pied, haute d'une coudée, qui tomba, comme chacun sait, du

ciel sur le Palais, le 7 mars après minuit. Deuxièmement, le quatrain

de Théophile:

Certes, ce fut un triste jeu

Quand à Paris dame Justice,

Pour avoir mangé trop d'épice,

Se mit tout le palais en feu.

Quoi qu'on pense de cette triple explication politique, physique,

poétique, de l'incendie du Palais de Justice en 1618, le fait

malheureusement certain, c'est l'incendie. Il reste bien peu de chose

aujourd'hui, grâce à cette catastrophe, grâce surtout aux diverses

restaurations successives qui ont achevé ce qu'elle avait épargné, il

reste bien peu de chose de cette première demeure des rois de France,

de ce palais aîné du Louvre, déjà si vieux du temps de Philippe le

Bel qu'on y cherchait les traces des magnifiques bâtiments élevés

par le roi Robert et décrits par Helgaldus. Presque tout a disparu.

Qu'est devenue la chambre de la chancellerie où saint Louis _consomma

son mariage_? le jardin où il rendait la justice, «vêtu d'une cotte

de camelot, d'un surcot de tiretaine sans manches, et d'un manteau

par dessus de sandal noir, couché sur des tapis, avec Joinville»? Où

est la chambre de l'empereur Sigismond? celle de Charles IV? celle

de Jean sans Terre? Où est l'escalier d'où Charles VI promulgua son

édit de grâce? la dalle où Marcel égorgea, en présence du dauphin,

Robert de Clermont et le maréchal de Champagne? le guichet où furent

lacérées les bulles de l'antipape Bénédict, et d'où repartirent ceux

qui les avaient apportées, chapés et mitrés en dérision, et faisant

amende honorable par tout Paris? et la grand'salle, avec sa dorure, son

azur, ses ogives, ses statues, ses piliers, son immense voûte toute

déchiquetée de sculptures? et la chambre dorée? et le lion de pierre

qui se tenait à la porte, à genoux la tête baissée, la queue entre les

jambes, comme les lions du trône de Salomon, dans l'attitude humiliée

qui convient à la force devant la justice? et les belles portes? et les

beaux vitraux? et les ferrures ciselées qui décourageaient Biscornette?

et les délicates menuiseries de du Hancy?... Qu'a fait le temps, qu'ont

fait les hommes de ces merveilles? Que nous a-t-on donné pour tout

cela, pour toute cette histoire gauloise, pour tout cet art gothique?

les lourds cintres surbaissés de M. de Brosse, ce gauche architecte du

portail Saint-Gervais, voilà pour l'art; et quant à l'histoire, nous

avons les souvenirs bavards du gros pilier, encore tout retentissant

des commérages des Patrus.

Ce n'est pas grand'chose.--Revenons à la véritable grand'salle du

véritable vieux Palais.

Les deux extrémités de ce gigantesque parallélogramme étaient occupées,

l'une par la fameuse table de marbre, si longue, si large et si épaisse

que jamais on ne vit, disent les vieux papiers terriers, dans un style

qui eût donné appétit à Gargantua, _pareille tranche de marbre au

monde_; l'autre, par la chapelle où Louis XI s'était fait sculpter

à genoux devant la Vierge, et où il avait fait transporter, sans se

soucier de laisser deux niches vides dans la file des statues royales,

les statues de Charlemagne et de saint Louis, deux saints qu'il

supposait fort en crédit au ciel comme rois de France. Cette chapelle,

neuve encore, bâtie à peine depuis six ans, était toute dans ce goût

charmant d'architecture délicate, de sculpture merveilleuse, de fine et

profonde ciselure, qui marque chez nous la fin de l'ère gothique et se

perpétue jusque vers le milieu du seizième siècle dans les fantaisies

féeriques de la renaissance. La petite rosace à jour, percée au-dessus

du portail, était en particulier un chef-d'œuvre de ténuité et de

grâce; on eût dit une étoile de dentelle.

Au milieu de la salle, vis-à-vis la grande porte, une estrade de

brocart d'or, adossée au mur, et dans laquelle était pratiquée une

entrée particulière au moyen d'une fenêtre du couloir de la chambre

dorée, avait été élevée pour les envoyés flamands et les autres gros

personnages conviés à la représentation du mystère.

C'est sur la table de marbre que devait, selon l'usage, être représenté

le mystère. Elle avait été disposée pour cela dès le matin. Sa riche

planche de marbre, toute rayée par les talons de la basoche, supportait

une cage de charpente assez élevée, dont la surface supérieure,

accessible aux regards de toute la salle, devait servir de théâtre,

et dont l'intérieur, masqué par des tapisseries, devait tenir lieu de

vestiaire aux personnages de la pièce. Une échelle, naïvement placée en

dehors, devait établir la communication entre la scène et le vestiaire,

et prêter ses roides échelons aux entrées comme aux sorties. Il n'y

avait pas de personnage si imprévu, pas de péripétie, pas de coup de

théâtre qui ne fût tenu de monter par cette échelle. Innocente et

vénérable enfance de l'art et des machines!

Quatre sergents du bailli du Palais, gardiens obligés de tous les

plaisirs du peuple, les jours de fête comme les jours d'exécution, se

tenaient debout aux quatre coins de la table de marbre.

Ce n'était qu'au douzième coup de midi sonnant à la grande horloge du

Palais que la pièce devait commencer. C'était bien tard sans doute pour

une représentation théâtrale; mais il avait fallu prendre l'heure des

ambassadeurs.

Or toute cette multitude attendait depuis le matin. Bon nombre de ces

honnêtes curieux grelottaient dès le point du jour devant le grand

degré du Palais; quelques-uns même affirmaient avoir passé la nuit

en travers de la grande porte pour être sûrs d'entrer les premiers.

La foule s'épaississait à tout moment, et, comme une eau qui dépasse

son niveau, commençait à monter le long des murs, à s'enfler autour

des piliers, à déborder sur les entablements, sur les corniches, sur

les appuis des fenêtres, sur toutes les saillies de l'architecture,

sur tous les reliefs de la sculpture. Aussi la gêne, l'impatience,

l'ennui, la liberté d'un jour de cynisme et de folie, les querelles

qui éclataient à tout propos pour un coude pointu ou un soulier ferré,

la fatigue d'une longue attente, donnaient-elles déjà, bien avant

l'heure où les ambassadeurs devaient arriver, un accent aigre et amer

à la clameur de ce peuple enfermé, emboîté, pressé, foulé, étouffé.

On n'entendait que plaintes et imprécations contre les flamands, le

prévôt des marchands, le cardinal de Bourbon, le bailli du Palais,

madame Marguerite d'Autriche, les sergents à verge, le froid, le chaud,

le mauvais temps, l'évêque de Paris, le pape des fous, les piliers,

les statues, cette porte fermée, cette fenêtre ouverte; le tout au

grand amusement des bandes d'écoliers et de laquais disséminés dans la

masse, qui mêlaient à tout ce mécontentement leurs taquineries et leurs

malices, et piquaient, pour ainsi dire, à coups d'épingle la mauvaise

humeur générale.

Il y avait entre autres un groupe de ces joyeux démons qui, après

avoir défoncé le vitrage d'une fenêtre, s'était hardiment assis sur

l'entablement, et de là plongeait tour à tour ses regards et ses

railleries au dedans et au dehors, dans la foule de la salle et

dans la foule de la place. A leurs gestes de parodie, à leurs rires

éclatants, aux appels goguenards qu'ils échangeaient d'un bout à

l'autre de la salle avec leurs camarades, il était aisé de juger

que ces jeunes clercs ne partageaient pas l'ennui et la fatigue du

reste des assistants, et qu'ils savaient fort bien, pour leur plaisir

particulier, extraire de ce qu'ils avaient sous les yeux un spectacle

qui leur faisait attendre patiemment l'autre.

--Sur mon âme, c'est vous, _Joannes Frollo de Molendino!_ criait l'un

d'eux à une espèce de petit diable blond, à jolie et maligne figure,

accroché aux acanthes d'un chapiteau; vous êtes bien nommé Jehan du

Moulin, car vos deux bras et vos deux jambes ont l'air de quatre ailes

qui vont au vent.--Depuis combien de temps êtes-vous ici?

--Par la miséricorde du diable! répondit Joannes Frollo, voilà plus de

quatre heures, et j'espère bien qu'elles me seront comptées sur mon

temps de purgatoire. J'ai entendu les huit chantres du roi de Sicile

entonner le premier verset de la haute messe de sept heures dans la

Sainte-Chapelle.

--De beaux chantres! reprit l'autre, et qui ont la voix encore plus

pointue que leur bonnet! Avant de fonder une messe à monsieur saint

Jean, le roi aurait bien dû s'informer si monsieur saint Jean aime le

latin psalmodié avec accent provençal.

--C'est pour employer ces maudits chantres du roi de Sicile qu'il a

fait cela! cria aigrement une vieille femme dans la foule au bas de la

fenêtre. Je vous demande un peu! mille livres parisis pour une messe!

et sur la ferme du poisson de mer des halles de Paris, encore!

--Paix! vieille, reprit un gros et grave personnage qui se bouchait

le nez à côté de la marchande de poisson; il fallait bien fonder une

messe. Vouliez-vous pas que le roi retombât malade?

--Bravement parlé, sire Gilles Lecornu, maître pelletier-fourreur des

robes du roi! cria le petit écolier cramponné au chapiteau.

Un éclat de rire de tous les écoliers accueillit le nom malencontreux

du pauvre pelletier-fourreur des robes du roi.

--Lecornu! Gilles Lecornu! disaient les uns.

--_Cornutus et hirsutus_, reprenait un autre.

--Hé! sans doute, continuait le petit démon du chapiteau. Qu'ont-ils

à rire? Honorable homme Gilles Lecornu, frère de maître Jehan Lecornu,

prévôt de l'hôtel du roi, fils de maître Mahiet Lecornu, premier

portier du bois de Vincennes, tous bourgeois de Paris, tous mariés de

père en fils!

La gaieté redoubla. Le gros pelletier-fourreur, sans répondre un mot,

s'efforçait de se dérober aux regards fixés sur lui de tous côtés;

mais il suait et soufflait en vain. Comme un coin qui s'enfonce dans

le bois, les efforts qu'il faisait ne servaient qu'à emboîter plus

solidement dans les épaules de ses voisins sa large face apoplectique,

pourpre de dépit et de colère.

Enfin un de ceux-ci, gros, court et vénérable comme lui, vint à son

secours.

--Abomination! des écoliers qui parlent de la sorte à un bourgeois!

de mon temps on les eût fustigés avec un fagot dont on les eût brûlés

ensuite.

La bande entière éclata.

--Holà hé! qui chante cette gamme? quel est le chat-huant de malheur?

--Tiens, je le reconnais, dit l'un; c'est maître Andry Musnier.

--Parce qu'il est un des quatre libraires jurés de l'Université! dit

l'autre.

--Tout est par quatre dans cette boutique, cria un troisième, les

quatre nations, les quatre facultés, les quatre fêtes, les quatre

procureurs, les quatre électeurs, les quatre libraires.

--Eh bien, reprit Jean Frollo, il faut leur faire le diable à quatre.

--Musnier, nous brûlerons tes livres.

--Musnier, nous battrons ton laquais.

--Musnier, nous chiffonnerons ta femme.

--La bonne grosse mademoiselle Oudarde.

--Qui est aussi fraîche et aussi gaie que si elle était veuve.

--Que le diable vous emporte! grommela maître Andry Musnier.

--Maître Andry, reprit Jehan, toujours pendu à son chapiteau, tais-toi,

ou je te tombe sur la tête!

Maître Andry leva les yeux, parut mesurer un instant la hauteur du

pilier, la pesanteur du drôle, multiplia mentalement cette pesanteur

par le carré de la vitesse, et se tut.

Jehan, maître du champ de bataille, poursuivit avec triomphe:

--C'est que je le ferais, quoique je sois frère d'un archidiacre!

--Beaux sires, que nos gens de l'Université! n'avoir seulement pas fait

respecter nos priviléges dans un jour comme celui-ci! Enfin, il y a

mai et feu de joie à la Ville; mystère, pape des fous et ambassadeurs

flamands à la Cité; et à l'Université, rien!

--Cependant la place Maubert est assez grande! reprit un des clercs

cantonnés sur la table de la fenêtre.

--A bas le recteur, les électeurs et les procureurs! cria Joannes.

--Il faudra faire un feu de joie ce soir dans le Champ-Gaillard,

poursuivit l'autre, avec les livres de maître Andry.

--Et les pupitres des scribes! dit son voisin.

--Et les verges des bedeaux!

--Et les crachoirs des doyens!

--Et les buffets des procureurs!

--Et les huches des électeurs!

--Et les escabeaux du recteur!

--A bas! reprit le petit Jehan en faux bourdon; à bas maître Andry,

les bedeaux et les scribes; les théologiens, les médecins et les

décrétistes; les procureurs, les électeurs et le recteur!

--C'est donc la fin du monde! murmura maître Andry en se bouchant les

oreilles.

--A propos, le recteur! le voici qui passe dans la place, cria un de

ceux de la fenêtre.

Ce fut à qui se retournerait vers la place.

--Est-ce que c'est vraiment notre vénérable recteur maître Thibaut?

demanda Jehan Frollo du Moulin, qui, s'étant accroché à un pilier de

l'intérieur, ne pouvait voir ce qui se passait au dehors.

--Oui, oui, répondirent tous les autres, c'est bien lui, maître Thibaut

le recteur.

C'était en effet le recteur et tous les dignitaires de l'Université,

qui se rendaient processionnellement au-devant de l'ambassade et

traversaient en ce moment la place du Palais. Les écoliers, pressés

à la fenêtre, les accueillirent au passage avec des sarcasmes et des

applaudissements ironiques. Le recteur, qui marchait en tête de sa

compagnie, essuya la première bordée. Elle fut rude.

--Bonjour, monsieur le recteur! Holà hé! bonjour donc!

--Comment fait-il pour être ici, le vieux joueur? il a donc quitté ses

dés?

--Comme il trotte sur sa mule! elle a les oreilles moins longues que

lui.

--Holà hé! bonjour, monsieur le recteur Thibaut! _Tybalde aleator!_

vieil imbécile! vieux joueur!

--Dieu vous garde! avez-vous fait souvent double-six cette nuit?

--Oh! la caduque figure, plombée, tirée et battue pour l'amour du jeu

et des dés!

--Où allez-vous comme cela, Thibaut, _Tybalde ad dados_, tournant le

dos à l'Université et trottant vers la Ville?

--Il va sans doute chercher un logis rue Thibautodé, cria Jehan du

Moulin.

Toute la bande répéta le quolibet avec une voix de tonnerre et des

battements de mains furieux.

--Vous allez chercher logis rue Thibautodé, n'est-ce pas, monsieur le

recteur, joueur de la partie du diable?

Puis ce fut le tour des autres dignitaires.

--A bas les bedeaux! à bas les massiers!

--Dis donc, Robin Poussepain, qu'est-ce que c'est donc que celui-là?

--C'est Gilbert de Suilly, _Gilbertus de Soliaco_, le chancelier du

collége d'Autun.

--Tiens, voici mon soulier; tu es mieux placé que moi, jette-le lui par

la figure.

--_Saturnalitias mittimus ecce nuces._

--A bas les six théologiens avec leurs surplis blancs!

--Ce sont là les théologiens? Je croyais que c'étaient six oies

blanches données par Sainte-Geneviève à la ville, pour le fief de

Roogny.

--A bas les médecins!

--A bas les disputations cardinales et quodlibétaires!

--A toi ma coiffe, chancelier de Sainte-Geneviève! tu m'as fait un

passe-droit.--C'est vrai cela! il a donné ma place dans la nation

de Normandie au petit Ascanio Falzaspada, qui est de la province de

Bourges, puisqu'il est Italien.

--C'est une injustice, dirent tous les écoliers. A bas le chancelier de

Sainte-Geneviève!

--Ho hé! maître Joachim de Ladehors! Ho hé! Louis Dahuille! Ho hé!

Lambert Hoctement!

--Que le diable étouffe le procureur de la nation d'Allemagne!

--Et les chapelains de la Sainte-Chapelle, avec leurs aumusses grises;

_cum tunicis grisis!_

--_Seu de pellibus grisis fourratis!_

--Holà hé! les maîtres ès-arts! Toutes les belles chapes noires! toutes

les belles chapes rouges!

--Cela fait une belle queue au recteur.

--On dirait un duc de Venise qui va aux épousailles de la mer.

--Dis donc, Jehan! les chanoines de Sainte-Geneviève!

--Au diable la chanoinerie!

--Abbé Claude Choart! docteur Claude Choart! Est-ce que vous cherchez

Marie la Giffarde?

--Elle est rue de Glatigny.

--Elle fait le lit du roi des ribauds.

--Elle paye ses quatre deniers; _quatuor denarios_.

--_Aut unum bombum._

--Voulez-vous qu'elle vous paye au nez?

--Camarades! maître Simon Sanguin, l'électeur de Picardie, qui a sa

femme en croupe.

--_Post equitem sedet atra cura._

--Hardi, maître Simon!

--Bonjour, monsieur l'électeur!

--Bonne nuit, madame l'électrice!

--Sont-ils heureux de voir tout cela! disait en soupirant _Joannes de

Molendino_, toujours perché dans les feuillages de son chapiteau.

Cependant le libraire juré de l'Université, maître Andry Musnier, se

penchait à l'oreille du pelletier-fourreur des robes du roi, maître

Gilles Lecornu.

--Je vous le dis, monsieur, c'est la fin du monde. On n'a jamais vu

pareils débordements de l'écolerie. Ce sont les maudites inventions

du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les

bombardes, et surtout l'impression, cette autre peste d'Allemagne. Plus

de manuscrits, plus de livres. L'impression tue la librairie. C'est la

fin du monde qui vient.

--Je m'en aperçois bien aux progrès des étoffes de velours, dit le

marchand fourreur.

En ce moment midi sonna.

--Ha!... dit toute la foule d'une seule voix.

Les écoliers se turent. Puis il se fit un grand remue-ménage, un grand

mouvement de pieds et de têtes, une grande détonation générale de toux

et de mouchoirs; chacun s'arrangea, se posta, se haussa, se groupa;

puis un grand silence; tous les cous restèrent tendus, toutes les

bouches ouvertes, tous les regards tournés vers la table de marbre.

Rien n'y parut. Les quatre sergents du bailli étaient toujours là,

roides et immobiles comme quatre statues peintes. Tous les yeux se

tournèrent vers l'estrade réservée aux envoyés flamands. La porte

restait fermée, et l'estrade vide. Cette foule attendait depuis le

matin trois choses, midi, l'ambassade de Flandre, le mystère. Midi seul

était arrivé à l'heure.

Pour le coup, c'était trop fort.

On attendit une, deux, trois, cinq minutes, un quart d'heure; rien

ne venait. L'estrade demeurait déserte, le théâtre muet. Cependant à

l'impatience avait succédé la colère. Les paroles irritées circulaient,

à voix basse encore, il est vrai.--Le mystère! le mystère! murmurait-on

sourdement. Les têtes fermentaient. Une tempête, qui ne faisait encore

que gronder, flottait à la surface de cette foule. Ce fut Jehan du

Moulin qui en tira la première étincelle.

--Le mystère, et au diable les flamands! s'écria-t-il de toute la force

de ses poumons, en se tordant comme un serpent autour de son chapiteau.

La foule battit des mains.

--Le mystère, répéta-t-elle, et la Flandre à tous les diables!

--Il nous faut le mystère, sur-le-champ, reprit l'écolier; ou m'est

avis que nous pendions le bailli du Palais, en guise de comédie et de

moralité.

--Bien dit, cria le peuple, et entamons la pendaison par ses sergents.

Une grande acclamation suivit. Les quatre pauvres diables commençaient

à pâlir et à s'entre-regarder. La multitude s'ébranlait vers eux, et

ils voyaient déjà la frêle balustrade de bois qui les en séparait

ployer et faire ventre sous la pression de la foule.

Le moment était critique.

--A sac! à sac! criait-on de toutes parts.

En cet instant, la tapisserie du vestiaire que nous avons décrit plus

haut se souleva, et donna passage à un personnage dont la seule vue

arrêta subitement la foule, et changea comme par enchantement sa colère

en curiosité.

--Silence! silence! cria-t-on de tous côtés.

Le personnage, fort peu rassuré et tremblant de tous ses membres,

s'avança jusqu'au bord de la table de marbre, avec force révérences

qui, à mesure qu'il approchait, ressemblaient de plus en plus à des

génuflexions.

Cependant le calme s'était peu à peu rétabli. Il ne restait plus que

cette légère rumeur qui se dégage toujours du silence de la foule.

--Messieurs les bourgeois, dit-il, et mesdemoiselles les bourgeoises,

nous devons avoir l'honneur de déclamer et représenter devant son

éminence M. le cardinal une très belle moralité, qui a nom: _Le Bon

jugement de madame la vierge Marie_. C'est moi qui fais Jupiter.

Son éminence accompagne en ce moment l'ambassade très honorable de

monsieur le duc d'Autriche; laquelle est retenue, à l'heure qu'il

est, à écouter la harangue de M. le recteur de l'Université, à la

porte Baudets. Dès que l'éminentissime cardinal sera arrivé, nous

commencerons.

Il est certain qu'il ne fallait rien moins que l'intervention de

Jupiter pour sauver les quatre malheureux sergents du bailli du

Palais. Si nous avions le bonheur d'avoir inventé cette très véridique

histoire, et par conséquent d'en être responsable par-devant Notre

Dame la critique, ce n'est pas contre nous qu'on pourrait invoquer

en ce moment le précepte classique: _Nec deus intersit_. Du reste,

le costume du seigneur Jupiter était fort beau, et n'avait pas peu

contribué à calmer la foule, en attirant toute son attention. Jupiter

était vêtu d'une brigandine couverte de velours noir, à clous dorés; il

était coiffé d'un bicoquet garni de boutons d'argent doré; et, n'était

le rouge et la grosse barbe qui couvraient chacun une moitié de son

visage, n'était le rouleau de carton doré, semé de passequilles et

tout hérissé de lanières de clinquant, qu'il portait à la main et dans

lequel des yeux exercés reconnaissaient aisément la foudre, n'était ses

pieds couleur de chair et enrubannés à la grecque, il eût pu supporter

la comparaison, pour la sévérité de sa tenue, avec un archer breton du

corps de monsieur de Berry.

II

PIERRE GRINGOIRE

Cependant, tandis qu'il haranguait, la satisfaction, l'admiration

unanimement excitées par son costume se dissipaient à ses paroles;

et quand il arriva à cette conclusion malencontreuse: «Dès que

l'éminentissime cardinal sera arrivé, nous commencerons,» sa voix se

perdit dans un tonnerre de huées.

--Commencez tout de suite! Le mystère! le mystère tout de suite! criait

le peuple. Et l'on entendait par-dessus toutes les voix celle de

_Johannes de Molendino_, qui perçait la rumeur comme le fifre dans un

charivari de Nîmes.--Commencez tout de suite! glapissait l'écolier.

--A bas Jupiter et le cardinal de Bourbon! vociféraient Robin

Poussepain et les autres clercs juchés dans la croisée.

--Tout de suite la moralité! répétait la foule. Sur-le-champ! tout de

suite! Le sac et la corde aux comédiens et au cardinal!

Le pauvre Jupiter, hagard, effaré, pâle sous son rouge, laissa tomber

sa foudre, prit à la main son bicoquet; puis il saluait et tremblait

en balbutiant:--Son éminence.... les ambassadeurs.... Madame Marguerite

de Flandre.... Il ne savait que dire. Au fond, il avait peur d'être

pendu.

Pendu par la populace pour attendre, pendu par le cardinal pour n'avoir

pas attendu, il ne voyait des deux côtés qu'un abîme, c'est-à-dire une

potence.

Heureusement quelqu'un vint le tirer d'embarras et assumer la

responsabilité.

Un individu qui se tenait en deçà de la balustrade dans l'espace laissé

libre autour de la table de marbre, et que personne n'avait encore

aperçu tant sa longue et mince personne était complétement abritée de

tout rayon visuel par le diamètre du pilier auquel il était adossé,

cet individu, disons-nous, grand, maigre, blême, blond, jeune encore,

quoique déjà ridé au front et aux joues, avec des yeux brillants et

une bouche souriante, vêtu d'une serge noire, râpée et lustrée de

vieillesse, s'approcha de la table de marbre et fit un signe au pauvre

patient. Mais l'autre, interdit, ne voyait pas.

Le nouveau venu fit un pas de plus.--Jupiter! dit-il, mon cher Jupiter!

L'autre n'entendait point.

Enfin le grand blond, impatienté, lui cria presque sous le nez:

--Michel Giborne!

--Qui m'appelle? dit Jupiter, comme éveillé en sursaut.

--Moi, répondit le personnage vêtu de noir.

--Ah! dit Jupiter.

--Commencez tout de suite, reprit l'autre. Satisfaites le populaire.

Je me charge d'apaiser monsieur le bailli, qui apaisera monsieur le

cardinal.

Jupiter respira.

--Messeigneurs les bourgeois, cria-t-il de toute la force de ses

poumons à la foule qui continuait de le huer, nous allons commencer

tout de suite.

--_Evoe, Jupiter! Plaudite, cives!_ crièrent les écoliers.

--Noël! Noël! cria le peuple.

Ce fut un battement de mains assourdissant, et Jupiter était déjà

rentré sous sa tapisserie que la salle tremblait encore d'acclamations.

Cependant le personnage inconnu qui avait si magiquement changé _la

tempête en bonace_, comme dit notre vieux et cher Corneille, était

modestement rentré dans la pénombre de son pilier, et y serait sans

doute resté invisible, immobile et muet comme auparavant, s'il n'en

eût été tiré par deux jeunes femmes qui, placées au premier rang des

spectateurs, avaient remarqué son colloque avec Michel Giborne-Jupiter.

--Maître, dit l'une d'elles en lui faisant signe de s'approcher.

--Taisez-vous donc, ma chère Liénarde, dit sa voisine, jolie, fraîche,

et toute brave à force d'être endimanchée. Ce n'est pas un clerc, c'est

un laïque; il ne faut pas dire _maître_, mais bien _messire_.

--Messire, dit Liénarde.

L'inconnu s'approcha de la balustrade.

--Que voulez-vous de moi, mesdamoiselles? demanda-t-il avec

empressement.

--Oh! rien, dit Liénarde toute confuse; c'est ma voisine Gisquette la

Gencienne qui veut vous parler.

--Non pas, reprit Gisquette en rougissant; c'est Liénarde qui vous a

dit Maître; je lui ai dit qu'on disait Messire.

Les deux jeunes filles baissaient les yeux. L'autre, qui ne demandait

pas mieux que de lier conversation, les regardait en souriant.

--Vous n'avez donc rien à me dire, mesdamoiselles?

--Oh! rien du tout, répondit Gisquette.

--Rien, dit Liénarde.

Le grand jeune homme blond fit un pas pour se retirer. Mais les deux

curieuses n'avaient pas envie de lâcher prise.

--Messire, dit vivement Gisquette avec l'impétuosité d'une écluse qui

s'ouvre ou d'une femme qui prend son parti, vous connaissez donc ce

soldat qui va jouer le rôle de madame la Vierge dans le mystère?

--Vous voulez dire le rôle de Jupiter? reprit l'anonyme.

--Hé! oui, dit Liénarde, est-elle bête! Vous connaissez donc Jupiter?

--Michel Giborne? répondit l'anonyme; oui, madame.

--Il a une fière barbe! dit Liénarde.

--Cela sera-t-il beau, ce qu'ils vont dire là-dessus? demanda

timidement Gisquette.

--Très beau, madamoiselle, répondit l'anonyme sans la moindre

hésitation.

--Qu'est-ce que ce sera? dit Liénarde.

--_Le bon jugement de madame la Vierge_, moralité, s'il vous plaît,

madamoiselle.

--Ah! c'est différent, reprit Liénarde.

Un court silence suivit. L'inconnu le rompit.

--C'est une moralité toute neuve, et qui n'a pas encore servi.

--Ce n'est donc pas la même, dit Gisquette, que celle qu'on a donnée

il y a deux ans, le jour de l'entrée de monsieur le légat, et où il y

avait trois belles filles faisant personnages...

--De sirènes, dit Liénarde.

--Et toutes nues, ajouta le jeune homme.

Liénarde baissa pudiquement les yeux. Gisquette la regarda, et en fit

autant. Il poursuivit en souriant:

--C'était chose bien plaisante à voir. Aujourd'hui, c'est une moralité

faite exprès pour madame la demoiselle de Flandre.

--Chantera-t-on des bergerettes? demanda Gisquette.

--Fi! dit l'inconnu, dans une moralité! Il ne faut pas confondre les

genres. Si c'était une sotie, à la bonne heure.

--C'est dommage, reprit Gisquette. Ce jour-là il y avait à la fontaine

du Ponceau des hommes et des femmes sauvages qui se combattaient et

faisaient plusieurs contenances en chantant de petits motets et des

bergerettes.

--Ce qui convient pour un légat, dit assez sèchement l'inconnu, ne

convient pas pour une princesse.

--Et près d'eux, reprit Liénarde, joutaient plusieurs bas instruments

qui rendaient de grandes mélodies.

--Et pour rafraîchir les passants, continua Gisquette, la fontaine

jetait par trois bouches, vin, lait et hypocras, dont buvait qui

voulait.

--Et un peu au-dessous du Ponceau, poursuivit Liénarde, à la Trinité,

il y avait une passion par personnages, et sans parler.

--Si je m'en souviens! s'écria Gisquette: Dieu en la croix, et les deux

larrons à droite et à gauche.

Ici les jeunes commères, s'échauffant au souvenir de l'entrée de

monsieur le légat, mirent à parler à la fois.

--Et plus avant, à la porte aux Peintres, il y avait d'autres personnes

très richement habillées.

--Et à la fontaine Saint-Innocent, ce chasseur qui poursuivait une

biche avec grand bruit de chiens et de trompes de chasse!

--Et à la boucherie de Paris, ces échafauds qui figuraient la bastille

de Dieppe!

--Et quand le légat passa, tu sais, Gisquette, on donna l'assaut, et

les Anglais eurent tous les gorges coupées.

--Et contre la porte du Châtelet, il y avait de très beaux personnages!

--Et sur le pont au Change, qui était tout tendu par-dessus!

--Et quand le légat passa, on laissa voler sur le pont plus de deux

cents douzaines de toutes sortes d'oiseaux; c'était très beau, Liénarde.

Notre-Dame de Paris - Tome 1 · 第 1 / 20 段