Jamais je ne vous dirai le chagrin de la cabane à ces cris des deux
enfants qui pleuraient ces berceaux de leur enfance, ces feuilles de
leur ombre, ces grappes de leur soif, ce crépissage vivant et aimant
de leur pauvre toit; et les lézards qui couraient si joyeux parmi
leurs feuilles; et les merles qui picotaient si criards, comme des
oiseaux ivres, les grains premiers mûrs; et les abeilles qui
bourdonnaient si allègrement dans les rayons du soleil entre les
grappes plus miellées que le miel de leurs ruches; et le soleil
couchant le soir sur la haute mer, et la lune tremblante à terre,
quand les pampres à travers lesquels elle passait tremblaient
eux-mêmes au vent de la nuit! Enfin tout! tout ce qu'il y avait pour
nous et pour eux de parenté, de souvenirs, d'amitié, de plaisir,
d'intelligence entre ce treillage plus vieux que nous tous devant la
maison.
--Oh! les méchants! s'écria tout le monde en sanglotant et en
regardant mourir à petit feu nos chères tapisseries (_sparterias_) de
vigne. Mais que pouvions-nous dire et que pouvions-nous faire? Tous
nos regrets ne ressouderont pas la branche au cep. Toutes nos larmes
ne lui serviront pas d'autre sève! Elle est morte et nous mourrons, il
n'y a que cela pour nous consoler. Livrons les dernières grappes aux
oiseaux, ces dernières feuilles aux chèvres, ces derniers sarments à
notre foyer d'hiver; morte elle nous servira encore tant qu'elle
pourra, et nous bénirons encore ses dernières pousses. Et puis après?
Eh bien, après, nos murs seront nus contre le soleil et la pluie, il
n'y aura pas d'ombre sur la porte, les oiseaux et les lézards s'en
iront chercher leur plaisir ailleurs. Le _padre Hilario_ ne s'assoira
plus, en s'essuyant le front, sous la treille, et en suspendant ses
deux besaces aux noeuds entrelacés du gros pampre; qu'y pouvons-nous?
Le papier est le papier; il ne parle pas pour s'expliquer; d'ailleurs,
il aurait beau s'expliquer, le mal est fait; il ne ferait pas reverdir
en une parole des pampres de trois cents ans. Il a dit: «La vigne est
au sbire, la treille est à vous;» mais il n'a pas dit que le
propriétaire de la vigne n'aurait pas le droit de couper son pampre!
Un frisson nous prit à ces mots, nous pensâmes tous, et tous à la fois
au châtaignier, notre seul nourricier sur la terre.
Dieu! nous écriâmes-nous, le papier dit bien que les châtaignes
tombant sur nous sont à nous, mais il ne dit pas que le propriétaire
du tronc, des racines et des branches n'aura pas le droit de couper
son arbre. Oh! malheureux que nous sommes, si cela devait arriver
jamais, que deviendrions-nous?