XCV

--Eh bien! vous allez voir ce que nous eûmes à souffrir, ces pauvres

innocents et nous, continua l'aveugle.

L'automne approchait, les grappes de la treille devant la porte et

celles des pampres qui enlaçaient la maison et le toit, comme le filet

du pêcheur enlace l'eau dans ses mailles, commençaient à rougir et à

sucrer les doigts de Fior d'Aliza. Elle en cueillait çà et là une

graine en passant sous les feuilles; nous nous promettions une riche

vendange pour la fin de l'automne, des raisin à sécher sur la paille

et une petite jarre de vin sucré pour les fêtes de Noël et du jour de

l'an dans le cellier.

Tout à coup Hyeronimo s'aperçut que les feuilles de la vigne

jaunissaient et rougissaient comme des joues de malade, avant que les

raisins eussent achevé de rougir; que les branches se détachaient des

murs comme des mains qui ne se retiennent plus par les ongles à la

corniche, et que les grappes, elles-mêmes mortes, commençaient à se

rider avant d'être pleines, et ne prenaient plus ni suc ni couleur

dans les sarments détendus.

--Ô ciel! dit-il, la vigne est malade; les passereaux eux-mêmes ne

becquètent plus les grappes, tant elles sont âpres; une _lune_ a passé

par là.

--Allons voir, dirent ensemble les enfants, si la vigne, dans le

champ, a pâli ou séché sous la même lune.

Ils y coururent et ils revinrent en pleurant, comme Adam et Ève qui

sont en peinture là-haut aux Camaldules, quand ils virent pour la

première fois mourir quoi? un homme? un animal? un insecte? non, une

feuille!... quelque chose qui frémissait, mon bon Seigneur!...

La vigne, notre vigne à nous, n'était pas malade, elle était morte,

morte pour toujours; morte comme si elle n'avait jamais vécu. Ces

belles larges feuilles qui étaient bien à nous, puisque leurs pampres

nous avaient cherchés de si loin pour s'accrocher à nos tuiles sur le

toit et à nos piliers de pierre devant la porte, et jusqu'aux lucarnes

de la chambre haute de Fior d'Aliza, où elles se glissaient par les

fentes du volet; ces beaux sarments serpentant qui faisaient notre

ombre l'été, notre gaieté l'automne, notre joie sur la table l'hiver,

nous caressaient pour la dernière fois comme un chien qui meurt en

vous léchant les pieds; morts non pas pour tout le monde, monsieur,

mais morts pour nous.

Une belle nuit, sans que nous nous en fussions doutés, le _fattore_

(le métayer) du sbire propriétaire, prétendant que la sève, en montant

jusqu'à notre cabane, appauvrissait la vigne-mère et stérilisait les

ceps d'en bas, avait coupé à coups de serpes les vieux gros pampres

serpentant qui nourrissaient nos sarments contre nos murailles, de

sorte que le cep, lui, restait vivant dans la vigne basse, mais les

rejets étaient morts désormais pour nous!...

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 171 / 222 题