À ces mots, nous entendîmes monter par le sentier de rochers polis, du
côté de Lucques, le _padre Hilario_; il suait et il soufflait comme
une mule trop chargée qui a besoin qu'on la soulage, au sommet de la
montée, de sa charge.
Le _padre Hilario_ était le frère commissionnaire du couvent des
Camaldules de San Stefano; c'était un beau vieillard à grande barbe
blanche; une couronne de cheveux fins comme des fils de la Vierge,
autour de sa tonsure, le rendait tout à fait semblable aux statues de
san Francisco d'Assise, sur les murs du choeur des Franciscains de
Lucques; il était si vieux qu'il nous avait tous vus naître; mais il
n'était point cassé pour son âge, il était seulement un peu voûté par
l'habitude de porter des besaces gonflées des cruches d'huile et des
outres de vin du couvent, et de monter à pas mesurés les sentiers à
pic de la montagne.
Notre cabane était à peu près à moitié chemin de la plaine aux
Camaldules; il avait l'habitude, depuis plus de quarante ans, de s'y
arrêter un bon moment pour respirer et pour converser un instant avec
les Zampognari; il avait caressé les enfants, marié les jeunes filles,
consolé et vu mourir les vieillards de cette cabane. Il n'était pas de
nos parents, on ne savait pas même où il était né; il y en a qui
disaient qu'il avait été soldat sur les galères de Pise, prisonnier
des corsaires à Tanger, échappé d'esclavage avec une Mauresque
convertie sur une barque dérobée à son père; qu'ils avaient été
assaillis par une tempête, poursuivis par les pirates sur la
Méditerranée, et que, dans le double danger de périr par la mer ou par
la vengeance des Turcs qui allaient les engloutir ou les atteindre,
ils avaient fait voeu à saint François, quoique amants, de se faire
lui ermite, elle nonne, si saint François les sauvait miraculeusement
du danger. Saint François avait apparu entre deux nuées sur le mât de
leur frêle barque; les pirates avaient sombré, le vent s'était calmé,
la mer, aplanie comme un miroir; et un courant invisible les avait
portés sur le sable près de l'écueil de la _Meloria_, sur la côte
toscane. Ils s'étaient embrassés pour la première et la dernière fois
en ce monde, et ils étaient allés pieds nus, chacun de son côté, elle
à Lorette, lui à San Stefano de Lucques, se présenter à la porte de
deux couvents.