XCVII

À ces mots, nous entendîmes monter par le sentier de rochers polis, du

côté de Lucques, le _padre Hilario_; il suait et il soufflait comme

une mule trop chargée qui a besoin qu'on la soulage, au sommet de la

montée, de sa charge.

Le _padre Hilario_ était le frère commissionnaire du couvent des

Camaldules de San Stefano; c'était un beau vieillard à grande barbe

blanche; une couronne de cheveux fins comme des fils de la Vierge,

autour de sa tonsure, le rendait tout à fait semblable aux statues de

san Francisco d'Assise, sur les murs du choeur des Franciscains de

Lucques; il était si vieux qu'il nous avait tous vus naître; mais il

n'était point cassé pour son âge, il était seulement un peu voûté par

l'habitude de porter des besaces gonflées des cruches d'huile et des

outres de vin du couvent, et de monter à pas mesurés les sentiers à

pic de la montagne.

Notre cabane était à peu près à moitié chemin de la plaine aux

Camaldules; il avait l'habitude, depuis plus de quarante ans, de s'y

arrêter un bon moment pour respirer et pour converser un instant avec

les Zampognari; il avait caressé les enfants, marié les jeunes filles,

consolé et vu mourir les vieillards de cette cabane. Il n'était pas de

nos parents, on ne savait pas même où il était né; il y en a qui

disaient qu'il avait été soldat sur les galères de Pise, prisonnier

des corsaires à Tanger, échappé d'esclavage avec une Mauresque

convertie sur une barque dérobée à son père; qu'ils avaient été

assaillis par une tempête, poursuivis par les pirates sur la

Méditerranée, et que, dans le double danger de périr par la mer ou par

la vengeance des Turcs qui allaient les engloutir ou les atteindre,

ils avaient fait voeu à saint François, quoique amants, de se faire

lui ermite, elle nonne, si saint François les sauvait miraculeusement

du danger. Saint François avait apparu entre deux nuées sur le mât de

leur frêle barque; les pirates avaient sombré, le vent s'était calmé,

la mer, aplanie comme un miroir; et un courant invisible les avait

portés sur le sable près de l'écueil de la _Meloria_, sur la côte

toscane. Ils s'étaient embrassés pour la première et la dernière fois

en ce monde, et ils étaient allés pieds nus, chacun de son côté, elle

à Lorette, lui à San Stefano de Lucques, se présenter à la porte de

deux couvents.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 173 / 222 题