Peu de temps avant mon départ de France pour mon poste à Florence, le
plus grand, selon moi, de tous les poëtes modernes, était mort en
Grèce, tout jeune encore et dans le seul acte généreux, désintéressé,
héroïque, qu'il eût tenté jusque-là pour racheter par la vertu les
excentricités et les juvénilités peu sensées et peu louables de sa
vie. Je veux parler de lord Byron, ce proscrit volontaire de sa
famille et de sa patrie, qui avait eu le courage, comme le Renaud du
Tasse, de quitter mieux qu'Armide, pour voler au secours d'une ombre
de peuple par amour pour l'humanité et pour ce que nous appelions
alors la gloire.
À son arrivée à Missolonghi avec de l'or et des armes, le ciel lui
avait refusé l'occasion d'illustrer deux fois son nom de poëte en y
ajoutant le nom de héros, d'homme d'État et de libérateur de la Grèce.
S'il vivait aujourd'hui, la Grèce, selon toute probabilité, ne
chercherait pas d'autre roi.
Lord Byron avait commencé sa réputation immortelle par la publication
d'un poëme en quatre chants, ou plutôt d'une grande excentricité
poétique, aussi originale et aussi vagabonde que son imagination,
intitulée _le Pèlerinage de Child Harold_. C'était comme un _lai des
sirventes_, comme une légende du moyen âge, dont les seuls événements
étaient ses impressions et ses amours, ses songes dans les différentes
terres et dans les différentes mers qu'il avait parcourues.
Ce poëme avait allumé l'imagination de son temps à proportion du plus
ou moins d'élément combustible que ces imaginations portaient en
elles-mêmes. La mienne en avait été incendiée, et c'est une de ces
impressions que l'âge, les revers, les vicissitudes prosaïques de
l'existence n'ont pas affaiblies en moi. Les morsures du charbon sacré
ne se cicatrisent pas dans le coeur des poëtes.