XXXIII

Peu de temps avant mon départ de France pour mon poste à Florence, le

plus grand, selon moi, de tous les poëtes modernes, était mort en

Grèce, tout jeune encore et dans le seul acte généreux, désintéressé,

héroïque, qu'il eût tenté jusque-là pour racheter par la vertu les

excentricités et les juvénilités peu sensées et peu louables de sa

vie. Je veux parler de lord Byron, ce proscrit volontaire de sa

famille et de sa patrie, qui avait eu le courage, comme le Renaud du

Tasse, de quitter mieux qu'Armide, pour voler au secours d'une ombre

de peuple par amour pour l'humanité et pour ce que nous appelions

alors la gloire.

À son arrivée à Missolonghi avec de l'or et des armes, le ciel lui

avait refusé l'occasion d'illustrer deux fois son nom de poëte en y

ajoutant le nom de héros, d'homme d'État et de libérateur de la Grèce.

S'il vivait aujourd'hui, la Grèce, selon toute probabilité, ne

chercherait pas d'autre roi.

Lord Byron avait commencé sa réputation immortelle par la publication

d'un poëme en quatre chants, ou plutôt d'une grande excentricité

poétique, aussi originale et aussi vagabonde que son imagination,

intitulée _le Pèlerinage de Child Harold_. C'était comme un _lai des

sirventes_, comme une légende du moyen âge, dont les seuls événements

étaient ses impressions et ses amours, ses songes dans les différentes

terres et dans les différentes mers qu'il avait parcourues.

Ce poëme avait allumé l'imagination de son temps à proportion du plus

ou moins d'élément combustible que ces imaginations portaient en

elles-mêmes. La mienne en avait été incendiée, et c'est une de ces

impressions que l'âge, les revers, les vicissitudes prosaïques de

l'existence n'ont pas affaiblies en moi. Les morsures du charbon sacré

ne se cicatrisent pas dans le coeur des poëtes.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 98 / 222 题