La comtesse d'Albany m'accueillit avec une gracieuse bonté dans ce
cercle étroit des nationaux et des étrangers qui venaient honorer,
dans sa personne, moins la reine d'un empire évanoui que la souveraine
légitime de la grâce et de l'esprit dans la conversation. On ne
pouvait s'empêcher de chercher encore sur sa figure douce, fine,
intelligente et passionnée, les traces de la beauté qui l'avait fait
adorer dans un autre âge. On ne les y retrouvait que dans la
physionomie, cette immobilité du visage. La nature flamande de sa
carnation rappelait les portraits de Rubens plus que ceux des belles
Italiennes du moyen âge; son corps s'était alourdi par la chair; ses
joues, encore fraîches, donnaient trop de largeur à sa figure; mais
l'éclat tempéré de ses beaux yeux bleus et le sourire très-affectueux
de ses lèvres faisaient souvenir de l'attrait qu'ils devaient avoir à
quinze ans. On ne s'étonnait pas qu'elle eût été aimée pour ses
charmes avant de l'être pour ses aventures et pour ses infortunes;
c'était de la poésie encore, mais de la poésie survivant aux années,
qui la surchargeaient de leur embonpoint sans l'effacer, parce qu'elle
est de l'âme et non de la chair. Le feu doux de la passion mal éteinte
illumine encore les traits où elle a resplendi. Le reflet de l'amour
est l'illumination du visage jusque dans l'ombre des années.