Les lettres de la comtesse de Virieu, veuve du membre de l'Assemblée
nationale, intimement liée avec la comtesse d'Albany, m'avaient
accrédité chez elle. Sa maison, modeste, élégante, lettrée, était le
sanctuaire quotidien des personnages les plus distingués de Florence,
Athènes alors de l'Italie. Le comte Gino Capponi, héritier du grand
nom et de la grande influence de ses ancêtres, avec qui j'étais lié
d'ancienne date à Paris, y venait tous les jours. C'était et c'est
encore le génie de la Toscane historique ressuscité; il désirait la
liberté et l'indépendance de sa patrie, restaurée sous ses souverains
libéralisés, mais nullement la destruction du nom de la Toscane et
l'usurpation de la maison de Savoie sous les Piémontais, considérés
alors comme de bons soldats des frontières, et nullement comme des
maîtres dignes de l'Italie régénérée. Le comte Gino Capponi, porté au
ministère par les premiers flots de la révolution italienne, y agit
dans ce sens patriotique et émancipateur de l'étranger, jusqu'au
moment où la fausse idée d'une unité absorbante détruisit, sous le
carbonarisme des radicaux, les vraies nationalités historiques dont
l'Italie se compose, pour saper l'histoire sous la chimère et pour
agir par la violence, à contre-sens de la nature, en détournant les
peuples et les princes d'une puissante et naturelle confédération
italienne.
Le comte Capponi rentra alors dans la retraite en faisant des voeux
pour l'Italie sous toutes ses formes. Une cécité précoce condamna à
l'inaction ce grand et généreux citoyen, que l'estime et la
reconnaissance de sa patrie accompagnent jusque dans ses _invalides_
du patriotisme. Puissent ces lignes lui apprendre que l'amitié survit
au delà du bonheur et de la popularité pour les hommes dignes d'être
aimés à tous les âges!