La véritable maladie dont Alfieri mourut à quarante ans était l'ennui
qu'il éprouvait lui-même de ses propres oeuvres; aussi se réfugiait-il
dans l'étude du grec et dans des poésies systématiques,
épigrammatiques, civiques, démocratiques, aristocratiques, qui
fatiguaient l'esprit sans nourrir le coeur. Ses Mémoires _seuls_, cet
étrange et amoureux monument de son amour pour la comtesse d'Albany,
méritent d'être recueillis et de survivre. Il y a dans ces Mémoires
autant d'originalité que de grandeur et de passion; là, son caractère
savait véritablement participer de la majesté de sa royale idole.
Il mourut chez la comtesse d'Albany, qui fit élever par Canova, dans
l'église de Santa Croce, un magnifique monument avec la statue
colossale de l'Italie pleurant son poëte. Ce monument est comme
l'homme, plus déclamatoire qu'éloquent; c'est le mausolée académique
d'une poésie de convention. Le grand peintre français Fabre, de
Montpellier, ami de la comtesse d'Albany, fut son consolateur, et,
l'on croit, son troisième mari. C'était un Poussin moderne tout à fait
italianisé par son talent et par son culte pour Raphaël, dont il
recherchait les moindres vestiges, et dont il légua, à sa mort, les
reliques retrouvées au musée de sa ville natale, Montpellier.