Deux princesses charmantes, soeurs l'une de l'autre et presque du même
âge, embellissaient cette cour et donnaient de la grâce à ses vertus.
L'une était la jeune veuve du précédent grand-duc, mort récemment;
l'autre était la grande-duchesse régnante, qui partageait avec sa
soeur les honneurs de ce trône à deux. Princesses de Saxe, elles
avaient apporté de ce pays lettré, dans cette terre des beaux-arts,
l'instruction et le goût de tout ce qui est l'idéal des grands esprits
et des coeurs enthousiastes. Elles me reçurent comme Éléonore d'Este
et même comme cette Lucrezia Borgia, tant et si odieusement calomniée,
recevaient jadis l'Arioste et le Tasse dans ces cours de Ferrare et de
Mantoue, qui n'étaient que des académies de tous les grands artistes
de l'esprit.
Le grand-duc me témoigna une considération précoce et imméritée, qui
ne tarda pas à se changer, sous les rapports politiques, en véritable
amitié. La crainte de contrister le marquis de La Maisonfort, qui ne
jouissait pas auprès de lui de la même prédilection, lui fit voiler
discrètement, à lui, ses bontés pour moi, et moi, ma respectueuse
affection pour lui. J'en jouissais à la dérobée, le matin, dans sa
bibliothèque du palais Pitti, où je me rendais mystérieusement, et où
il venait me joindre aussitôt qu'il était averti de ma présence, par
son bibliothécaire, pour m'emmener dans son appartement. Là, j'avais
l'honneur d'avoir avec le prince des entretiens confidentiels sur la
politique, qui m'ont laissé, pour ses principes et pour ses vertus,
une éternelle admiration. Heureux les peuples qui ont leur sort dans
des mains si pures et si douces! Malheur aux peuples qui ne savent pas
les apprécier et qui préfèrent s'asservir à des rois chevelus de
caserne, au lieu de chérir des princes philosophes qui ne leur
demandent que d'être heureux!
La grande-duchesse, sa femme, sortait quelquefois de son appartement
contigu, un de ses enfants dans les bras, pour venir, comme une simple
mère de famille, s'asseoir gracieusement à ces entretiens. J'en
sortais pénétré d'une véritable estime pour le prince, d'une
vénération enthousiaste pour la princesse. Le bruit de cette faveur
secrète du grand-duc, dont j'étais honoré, ne tarda pas à se répandre
malgré nos précautions. On crut que j'aspirais à changer de patrie et
à devenir ministre favori du grand-duc, au lieu de simple chargé
d'affaires de France dans une cour d'Italie. Le parti autrichien
affecta de s'en alarmer; il n'en était rien, je n'avais, à cette
époque, ni mérité, ni subi les rigueurs de ma patrie, et je n'aurais
eu aucune excuse de chercher à changer de foyer et de devoir.
Mon penchant pour la Toscane et pour les jeunes souverains était
entièrement désintéressé. Je n'aimais rien d'eux qu'eux-mêmes. Si ce
prince, maintenant méconnu et exilé, lit par hasard ces lignes, il y
retrouvera, après tant d'années et de vicissitudes, les mêmes sentiments
de respect et d'estime. J'ai été assez heureux et assez prudent, en
1848, pour lui en donner des preuves muettes, en résistant aux instances
de Charles-Albert et en opposant à ses empiétements contre les princes,
ses anciens hôtes, ses parents et ses alliés, l'inflexible refus de la
loyauté de la République française. Notre devoir, selon moi, n'était
pas de fomenter en Italie l'agrandissement, diminutif pour la France, de
la maison de Savoie, mais de favoriser une confédération italienne qui
constituât la péninsule en États solidaires contre l'Autriche et reliés
à la France par l'éternel intérêt d'une indépendance commune.