Incapable de basse jalousie et très-capable d'amitié pour un jeune
homme dont la renommée naissante le flattait sous le rapport
littéraire, poëte lui-même, et poëte très-agréable (la touchante et
naïve romance gauloise de _Griselidis_ est de lui), il m'accueillit
moins en subordonné qu'en ami plus jeune et en élève tout à la fois
politique et poétique; il me présenta comme son second et comme son
successeur aux principales cours auprès desquelles il était accrédité.
Celle de Florence, qui était notre principale résidence, se composait
d'abord du grand-duc de Toscane, jeune encore d'années, mais d'une
maturité précoce et studieuse qui annonçait un digne héritier du trône
et du libéralisme philosophique de Léopold.
Léopold, quoique frère de l'empereur d'Autriche, et empereur ensuite
lui-même, avait inoculé le goût et l'habitude des gouvernements libres
à l'Italie; il y avait été le précurseur de la révolution et de la
tolérance administrative et religieuse descendues du trône sur les
sujets. Le jeune souverain actuel continuait son oncle. Ses deux
ministres, le vieux Fossombroni et le prince Corsini, avaient conservé
les traditions de mansuétude, d'économie et de gouvernement par le
peuple lui-même, de leur maître Léopold. La peine de mort, supprimée
par ce prince, n'avait été rétablie que pour la forme par
l'administration française sous Napoléon; l'échafaud ne s'était jamais
relevé sous le régime grand-ducal; la Toscane était l'oasis de
l'Europe.
Comment une dynastie qui n'était qu'une première famille libre dans un
pays libre, dont le gouvernement servait de modèle et d'émulation au
monde, comment une dynastie plus que constitutionnelle, qui était à
elle seule la constitution et la nationalité dans la terre des Léopold
et des Médicis, a-t-elle été perfidement envahie et honteusement
chassée de cette oasis, créée par elle, et chassée par les Piémontais
du palais Pitti, où le roi Charles-Albert, ce roi d'ambition à tout
prix, avait cherché et trouvé un asile chez ceux-là mêmes qu'il
persécutait en reconnaissance de leurs bienfaits? On parle de
l'ingratitude des peuples, mais de celle des rois, qu'en dites-vous?