J'attendais mon ami, le comte Aymons de Virieu, qui, déjà souffrant,
venait avec sa famille chercher un climat plus salutaire en Toscane.
Je m'étais logé moi-même, et je lui avais proposé un appartement dans
une maison isolée et poétique, à l'extrémité de la rue _di Borgo ogni
Santi_, entourée, au premier étage, d'un jardin en terrasse planté de
magnifiques caroubiers, et dominant un parc immense, qu'on appelait la
villa _Torregiani_.
Cette villa n'avait pour tout édifice qu'une tour monumentale élevée à
une hauteur pyramidale au-dessus des sapins les plus sylvestres et les
plus sombres. La destination romanesque et pieuse de ce monument
extraordinaire et mystérieux ajoutait à cette vue un intérêt qui
sacrait pour ainsi dire le bois et la pierre. On disait que le marquis
Torregiani, très-bel homme, au visage toscan voilé par une empreinte
de tristesse, y venait tous les jours.
Je le voyais souvent entrer seul dans son jardin, fermé aux curieux;
j'étais à portée de contempler ce pèlerinage d'amour et de douleur
dont on chuchotait tout bas le motif. L'amour en Italie, comme on peut
le voir par la _Béatrice_ de Dante et par la _Laure_ de Pétrarque, est
le plus avoué et en même temps le plus sérieux des sentiments de
l'homme. La femme elle-même, souvent si légère ailleurs, y est
dépourvue de toute coquetterie, ce vain masque d'amour, et de toute
inconstance, cette satiété du coeur qui se lasse avant la mort des
attachements conçus avec réflexion. Les liaisons sont des serments
tacites que la morale peut désapprouver, mais que l'usage excuse et
que la fidélité justifie. Le marquis Torregiani avait conçu et cultivé
dès sa jeunesse une passion de cette nature _petrarquesse_ pour une
jeune et ravissante femme de race hébraïque, mariée à un banquier
florentin. Cette passion était réciproque et ne portait aucun ombrage
au mari. Le cavalier servant et l'époux, selon l'usage aussi du pays,
s'entendaient pour adorer, l'un d'un culte conjugal, l'autre d'un
culte de pure assiduité, l'idole commune d'attachements différents,
mais aussi ardents l'un que l'autre. Le jeune et charmant objet de ce
double culte fut enlevé dans sa première fleur à son époux et à son
adorateur. Mais la mort même ne put séparer les pensées. La différence
du culte interdit au marquis de Torregiani d'élever, à celle qui avait
disparu de ses yeux, un monument dans le cimetière juif où il pût
aller pleurer sur sa cendre. Il s'imagina, dans sa douleur, et inspiré
d'étranges imaginations, de se rapprocher au moins par le regard de la
place où elle s'était évanouie de la terre. Il bâtit cette tour assise
par assise, et l'éleva jusqu'à une telle hauteur, qu'elle dominait
tous les palais et tous les clochers de la ville qui pouvaient
s'interposer à la vue entre le cimetière juif et la villa Torregiani;
en sorte qu'en montant au sommet de sa tour, il pût, à chaque retour
du jour, contempler la place de ce _campo santo_ juif, où son idole
avait dépouillé sa forme terrestre pour habiter l'éternelle et pure
demeure dans son souvenir et dans le ciel!
Il y passait chaque jour des heures de recueillement et de larmes,
dont cette plate-forme funèbre avait seule le secret. Un sonnet de
Pétrarque contenait-il plus de larmes que ce marbre colossal élevé
dans les cieux pour entrevoir un souvenir?