XXVI

J'attendais mon ami, le comte Aymons de Virieu, qui, déjà souffrant,

venait avec sa famille chercher un climat plus salutaire en Toscane.

Je m'étais logé moi-même, et je lui avais proposé un appartement dans

une maison isolée et poétique, à l'extrémité de la rue _di Borgo ogni

Santi_, entourée, au premier étage, d'un jardin en terrasse planté de

magnifiques caroubiers, et dominant un parc immense, qu'on appelait la

villa _Torregiani_.

Cette villa n'avait pour tout édifice qu'une tour monumentale élevée à

une hauteur pyramidale au-dessus des sapins les plus sylvestres et les

plus sombres. La destination romanesque et pieuse de ce monument

extraordinaire et mystérieux ajoutait à cette vue un intérêt qui

sacrait pour ainsi dire le bois et la pierre. On disait que le marquis

Torregiani, très-bel homme, au visage toscan voilé par une empreinte

de tristesse, y venait tous les jours.

Je le voyais souvent entrer seul dans son jardin, fermé aux curieux;

j'étais à portée de contempler ce pèlerinage d'amour et de douleur

dont on chuchotait tout bas le motif. L'amour en Italie, comme on peut

le voir par la _Béatrice_ de Dante et par la _Laure_ de Pétrarque, est

le plus avoué et en même temps le plus sérieux des sentiments de

l'homme. La femme elle-même, souvent si légère ailleurs, y est

dépourvue de toute coquetterie, ce vain masque d'amour, et de toute

inconstance, cette satiété du coeur qui se lasse avant la mort des

attachements conçus avec réflexion. Les liaisons sont des serments

tacites que la morale peut désapprouver, mais que l'usage excuse et

que la fidélité justifie. Le marquis Torregiani avait conçu et cultivé

dès sa jeunesse une passion de cette nature _petrarquesse_ pour une

jeune et ravissante femme de race hébraïque, mariée à un banquier

florentin. Cette passion était réciproque et ne portait aucun ombrage

au mari. Le cavalier servant et l'époux, selon l'usage aussi du pays,

s'entendaient pour adorer, l'un d'un culte conjugal, l'autre d'un

culte de pure assiduité, l'idole commune d'attachements différents,

mais aussi ardents l'un que l'autre. Le jeune et charmant objet de ce

double culte fut enlevé dans sa première fleur à son époux et à son

adorateur. Mais la mort même ne put séparer les pensées. La différence

du culte interdit au marquis de Torregiani d'élever, à celle qui avait

disparu de ses yeux, un monument dans le cimetière juif où il pût

aller pleurer sur sa cendre. Il s'imagina, dans sa douleur, et inspiré

d'étranges imaginations, de se rapprocher au moins par le regard de la

place où elle s'était évanouie de la terre. Il bâtit cette tour assise

par assise, et l'éleva jusqu'à une telle hauteur, qu'elle dominait

tous les palais et tous les clochers de la ville qui pouvaient

s'interposer à la vue entre le cimetière juif et la villa Torregiani;

en sorte qu'en montant au sommet de sa tour, il pût, à chaque retour

du jour, contempler la place de ce _campo santo_ juif, où son idole

avait dépouillé sa forme terrestre pour habiter l'éternelle et pure

demeure dans son souvenir et dans le ciel!

Il y passait chaque jour des heures de recueillement et de larmes,

dont cette plate-forme funèbre avait seule le secret. Un sonnet de

Pétrarque contenait-il plus de larmes que ce marbre colossal élevé

dans les cieux pour entrevoir un souvenir?

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 91 / 222 题