Un autre homme d'élite, que son indulgence tendre pour moi me
permettait d'appeler mon ami, le duc Mathieu de Montmorency, devint
ministre des affaires étrangères dans les péripéties publiques qui
précédèrent le congrès de Vérone. Il n'attendit pas ma demande pour me
nommer à Florence auprès du marquis de La Maisonfort, et destiné à le
remplacer en chef aussitôt que les convenances permettraient de
rappeler ce ministre.
Je revins à Paris avant de me rendre en Toscane. Le marquis de La
Maisonfort avait le genre d'esprit de Rivarol; c'était un émigré comme
Rivarol: il avait autant d'esprit, et du meilleur, qu'il soit possible
d'en concentrer dans une tête humaine, même au pays de Voltaire et du
chevalier de Grammont. Il avait tiré un parti très-habile du malheur
de la monarchie et de la fréquentation des princes pendant leur exil.
Les disgrâces même, du sort sont gracieuses aux hommes de cette
nature, ils ne prennent rien trop au sérieux dans la vie. Il y a
toujours de la ressource dans l'esprit souple et flexible d'un
courtisan de rois tombés. Il s'était voué de bonne heure à ce rôle de
l'espérance et de l'activité dans les causes en apparence perdues; il
avait conspiré avec les flatteurs de la haute émigration en Suisse, en
Russie, en Angleterre; il s'était lié avec M. de Blacas, homme plus
sérieux, mais moins aimable que lui; Louis XVIII l'aimait pour sa
légèreté, il tenait tête à ce monarque en matière classique et
épigrammatique; il avait écrit en 1814 des brochures royalistes qui
lui avaient fait un nom d'homme d'État de demi-jour, à l'époque où une
brochure paraissait un événement; il n'était point ennemi des
transactions avec la révolution pacifiée; il savait se proportionner
aux choses et aux hommes; il n'avait aucun préjugé, grande avance pour
faire sa place et sa fortune; mais il la mangeait à mesure qu'il la
faisait. Le roi avait fini par le nommer ministre en Toscane. Il n'y
jouissait pas d'une considération très-sérieuse, mais d'une réputation
d'esprit très-méritée. Les émigrés, ses contemporains, très-légers au
commencement, étaient devenus moroses et pédantesques en vieillissant;
ils reprochaient à M. de La Maisonfort d'être resté jeune malgré ses
années. On le desservait à Paris; il voulait y rentrer malgré eux pour
se défendre et pour obtenir du roi un poste plus lucratif. En
attendant, il n'avait plus qu'à peu près un an à passer dans l'Italie
centrale pour me laisser, à titre de chargé d'affaires de France, ses
trois légations, Florence, Parme, Modène et Lucques, à diriger.