XXII

Je résolus de profiter de ce loisir diplomatique, en attendant une

nouvelle destination, pour visiter l'Angleterre et pour faire

connaissance avec la famille de ma femme. Ma belle-mère possédait,

dans un des plus riches quartiers de Londres, une maison élégante et

magnifiquement meublée, dans le voisinage de Hyde-Park. Nous nous y

établîmes pour quelques mois. Je trouvai dans la famille de ma femme

un accueil plein de noblesse et de grâce, qui n'a pas cessé jusqu'à ce

jour de me faire deux patries et deux centres d'affection.

L'Angleterre, pays de la famille par excellence, est aussi le pays de

l'adoption. Le coeur reconnaissant s'y partage entre les sentiments

innés et les sentiments acquis.

Après avoir joui quelque temps de l'intimité de cette aimable partie

de ma nouvelle famille, nous louâmes, au bord de la Tamise, à

Richmond, une villa recueillie et solitaire, entre le parc et le

fleuve, pour y passer l'été. Ces jours de Richmond, entre l'étude, les

livres, le cheval, les promenades et quelques excursions dans les

forêts et dans les châteaux royaux de l'Angleterre, furent des plus

heureux de notre existence. Un de mes plus intimes amis, le baron de

Vignet, neveu des deux comtes de Maistre, venait d'être nommé

secrétaire de l'ambassade de Sardaigne à Londres. Il venait souvent à

Richmond passer avec moi des jours mélancoliques comme son caractère,

à l'ombre de ces arbres séculaires d'Angleterre, où nous nous

entretenions de politique et de poésie, ses deux passions, comme

elles étaient déjà les miennes. Il voyait tout en sombre et rappelait

plus les _Nuits d'Young_ que la sérénité calme de sa patrie. Un autre

ami très-lettré aussi, M. de Marcellus, était en même temps que nous à

Londres, premier secrétaire de l'ambassade française, sous

l'ambassadeur, notre plus grand poëte, M. de Chateaubriand. Je n'avais

pas connu à Paris cet homme illustre autrement que par mon admiration

à distance. Je lui fis ma visite de devoir en arrivant à Londres; il

oublia de me la rendre; je n'insistai pas: ce ne fut qu'après mon

séjour à Richmond que, sur l'observation de M. de Marcellus, M. de

Chateaubriand me fit une visite et m'envoya une invitation à un de ses

dîners diplomatiques. Je m'y rendis par devoir plus que par

empressement. Il fut froid et un peu guindé avec un jeune homme qui ne

demandait qu'à l'adorer comme un être plus qu'humain. Je sortis

contristé de sa table, et je ne cherchai plus à le voir. Il me parut

un homme qui posait pour le grand homme incompris, qu'il ne fallait

voir que de loin, en perspective. Le charme manquait à sa grandeur; le

charme de la petitesse ou de la grandeur, c'est le naturel.

L'affectation gâte même le génie. Je l'ai toujours admiré, surtout

comme puissance politique; mais il m'éloigna toujours de lui, même

quand il fut mon ministre et qu'un mot de lui pouvait me placer sans

faveur à un poste plus élevé dans ma carrière. N'aime pas qui veut; il

ne m'a rendu bien plus que justice qu'après sa mort, dans ses Mémoires

posthumes, où il me plaça comme poëte au rang de Virgile et de Racine,

et comme homme politique plus haut que mon siècle ne m'a placé. J'ai

souvent réfléchi par quelle bizarrerie inexplicable ce grand juge

m'avait témoigné tant de défaveur pendant qu'il vivait, en me

réservant tant de partialité après sa mort. Je crois l'avoir deviné,

mais je n'oserais jamais le dire.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 87 / 222 题