Je résolus de profiter de ce loisir diplomatique, en attendant une
nouvelle destination, pour visiter l'Angleterre et pour faire
connaissance avec la famille de ma femme. Ma belle-mère possédait,
dans un des plus riches quartiers de Londres, une maison élégante et
magnifiquement meublée, dans le voisinage de Hyde-Park. Nous nous y
établîmes pour quelques mois. Je trouvai dans la famille de ma femme
un accueil plein de noblesse et de grâce, qui n'a pas cessé jusqu'à ce
jour de me faire deux patries et deux centres d'affection.
L'Angleterre, pays de la famille par excellence, est aussi le pays de
l'adoption. Le coeur reconnaissant s'y partage entre les sentiments
innés et les sentiments acquis.
Après avoir joui quelque temps de l'intimité de cette aimable partie
de ma nouvelle famille, nous louâmes, au bord de la Tamise, à
Richmond, une villa recueillie et solitaire, entre le parc et le
fleuve, pour y passer l'été. Ces jours de Richmond, entre l'étude, les
livres, le cheval, les promenades et quelques excursions dans les
forêts et dans les châteaux royaux de l'Angleterre, furent des plus
heureux de notre existence. Un de mes plus intimes amis, le baron de
Vignet, neveu des deux comtes de Maistre, venait d'être nommé
secrétaire de l'ambassade de Sardaigne à Londres. Il venait souvent à
Richmond passer avec moi des jours mélancoliques comme son caractère,
à l'ombre de ces arbres séculaires d'Angleterre, où nous nous
entretenions de politique et de poésie, ses deux passions, comme
elles étaient déjà les miennes. Il voyait tout en sombre et rappelait
plus les _Nuits d'Young_ que la sérénité calme de sa patrie. Un autre
ami très-lettré aussi, M. de Marcellus, était en même temps que nous à
Londres, premier secrétaire de l'ambassade française, sous
l'ambassadeur, notre plus grand poëte, M. de Chateaubriand. Je n'avais
pas connu à Paris cet homme illustre autrement que par mon admiration
à distance. Je lui fis ma visite de devoir en arrivant à Londres; il
oublia de me la rendre; je n'insistai pas: ce ne fut qu'après mon
séjour à Richmond que, sur l'observation de M. de Marcellus, M. de
Chateaubriand me fit une visite et m'envoya une invitation à un de ses
dîners diplomatiques. Je m'y rendis par devoir plus que par
empressement. Il fut froid et un peu guindé avec un jeune homme qui ne
demandait qu'à l'adorer comme un être plus qu'humain. Je sortis
contristé de sa table, et je ne cherchai plus à le voir. Il me parut
un homme qui posait pour le grand homme incompris, qu'il ne fallait
voir que de loin, en perspective. Le charme manquait à sa grandeur; le
charme de la petitesse ou de la grandeur, c'est le naturel.
L'affectation gâte même le génie. Je l'ai toujours admiré, surtout
comme puissance politique; mais il m'éloigna toujours de lui, même
quand il fut mon ministre et qu'un mot de lui pouvait me placer sans
faveur à un poste plus élevé dans ma carrière. N'aime pas qui veut; il
ne m'a rendu bien plus que justice qu'après sa mort, dans ses Mémoires
posthumes, où il me plaça comme poëte au rang de Virgile et de Racine,
et comme homme politique plus haut que mon siècle ne m'a placé. J'ai
souvent réfléchi par quelle bizarrerie inexplicable ce grand juge
m'avait témoigné tant de défaveur pendant qu'il vivait, en me
réservant tant de partialité après sa mort. Je crois l'avoir deviné,
mais je n'oserais jamais le dire.