L'état de ma femme, avancée dans sa première grossesse, et la
convenance de la soustraire, au moment de ses couches, au tumulte
d'une ville en révolution, me firent partir pour Rome. J'y arrivai au
moment où un détachement de l'armée autrichienne campait de l'autre
côté du Tibre, prêt à entrer dans la ville, si une révolution analogue
à la révolution d'Espagne, de Naples et de Turin, venait à éclater,
comme on l'annonçait à toute heure. L'ombre de ce détachement suffit
pour arrêter les révolutionnaires carbonari de Rome et des États du
Pape. Tout resta dans le calme habituel de cette capitale de la
religion, de la science et des arts. La société était nombreuse,
cosmopolite, brillante. Le gouvernement du doux et pieux Pie VII,
souvent persécuté, jamais persécuteur, y était insensible et aimé.
L'ami de ce Pape, le cardinal Consalvi, y régnait par la séduction
bienveillante de son caractère. Rome, sous son gouvernement,
ressemblait à une république où chacun pense et dit ce qu'il veut,
sans que personne inquiète ou tyrannise personne. C'était la ville
hanséatique des consciences et des opinions. Aucun gouvernement ne
pouvait offrir une liberté aussi complète, malgré les vices inhérents
à cette nature de gouvernement, composé d'une monarchie sans hérédité,
d'une démocratie sans représentation, d'une aristocratie étrangère
sans patriotisme, et d'un sacerdoce sans responsabilité. Mais tous ces
vices théoriques disparaissaient dans la pratique par le caractère que
Pie VII et Consalvi imprimaient à son régime. J'étais particulièrement
recommandé au cardinal-ministre que je voyais presque tous les jours
chez la célèbre duchesse de Devonshire, patronne de tous les hommes de
lettres et de tous les artistes romains. Veuve d'un des plus opulents
seigneurs des trois royaumes, elle employait son immense fortune à
faire fleurir l'Italie d'une seconde Renaissance. Le cardinal Consalvi
la visitait deux fois par jour, une fois dans la matinée pour les
intérêts politiques de son gouvernement avec l'Angleterre, dont elle
passait pour l'ambassadeur anonyme; une fois dans la soirée, pour s'y
délasser dans un petit cercle d'hommes d'esprit des soucis du
ministère.
Le chevalier de Médici, premier ministre du roi de Naples avant
l'explosion des carbonari, réfugié momentanément à Rome par crainte de
l'assassinat dont il avait été menacé, nous y charmait, tous les
soirs, par l'agrément de sa conversation napolitaine, la plus
spirituelle et la plus voltairienne des conversations. L'abbé Galiani,
le plus sensé et le plus amusant des économistes, ne causait pas avec
plus d'originalité, contre l'honnête et pesant Turgot dans ses
entretiens sur la liberté du commerce des blés. Il donnait le ton à
l'auteur de _Candide_. J'ai toujours soupçonné Voltaire d'avoir dans
les veines du sang napolitain, et, en remontant un peu loin, j'ai
reconnu que je n'avais pas tout à fait tort. Il y a des verves de race
qu'on n'invente pas; Médici était de la famille.