XIII

Pour soustraire ma femme et sa mère aux convulsions de la capitale en

révolution, j'avais loué, dans l'île d'Ischia, à quelques lieues en

mer, une charmante habitation, appelée la Sentinella, que l'on voit

encore pyramider au sommet d'un cap avancé de l'île, quand on débouche

du golfe de Gaëte dans le golfe de Naples, non loin de la côte des

champs Phlégréens et du promontoire merveilleusement désert de Misène.

Cette maison, entourée de treilles, est dominée par l'Epoméo, montagne

couverte de bois de lauriers et de jeunes châtaigniers, qui divise

l'île en deux zones. Elle domine elle-même la mer, qu'on voit luire à

ses pieds, à travers la claire-voie de pampres. À cette hauteur, les

voiles qui glissent sur cette surface d'un bleu vif, comme un second

ciel, ressemblent à des ailes de colombes blanches qui volent en

silence, d'arbre en arbre, parmi les oliviers.

Je m'embarquais à Pouzzoles une ou deux fois par semaine, dans une de

ces petites barques à un ou deux rameurs, que j'avais si bien appris à

manier moi-même dans ma première jeunesse. (Voyez _Graziella_, Oeuvres

complètes.) Nous déployions la voile quand le vent était favorable, et

nous faisions cette traversée en deux ou trois heures de navigation.

Je trouvais ma femme au bord de la mer et nous remontions par les

vignes à la Sentinella, en causant des événements de Naples pendant la

semaine. Le contraste du calme resplendissant de cette solitude,

cernée par les flots de la mer, avec le bruit menaçant et tumultueux

d'une grande ville en révolution, augmentait la sensation de bonheur,

de calme et de sécurité qu'inspirait cette résidence enchantée entre

le ciel et l'eau. Nous en jouissions jusqu'à l'ivresse. Toutefois

cette ivresse avait, pour moi seulement, quelque arrière-goût de

mélancolie, en songeant à Graziella, cette fleur précoce que j'avais

cueillie dans la même île, et en revoyant de loin sur Procida les

ruines de la cabane de son père, abandonnée aux ronces depuis la mort

de la jeune fille, et marquant l'horizon d'une borne funèbre dans le

passé, comme il devait l'être si souvent dans mon avenir. Mais la

jeunesse a des végétations qui recouvrent tout, même les tombes.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 78 / 222 题