En arrivant à Rome, où je comptais m'arrêter moins de temps encore,
j'appris la révolution qui venait d'éclater inopinément à Naples, et
qui me força de suspendre mon voyage; la route de Rome à Naples était
interceptée, on ne passait plus. J'attendis qu'elle fût matériellement
rouverte, et, ne voulant pas exposer ma femme et ma belle-mère aux
dangers inconnus d'une route couverte de soldats débandés et d'une
capitale en révolution qu'on nous dépeignait comme sanglante; d'un
autre côté, désirant me trouver à mon poste dans une circonstance
éminemment intéressante pour la France et pour la maison de Bourbon,
je partis seul pour Naples, au risque de ne pas arriver.
J'eus, en effet, beaucoup de peine à franchir la frontière du royaume.
Après Terracine, le chemin était couvert de postes de soldats
volontaires qui ne recevaient d'ordre que de leur caprice, et qui,
voyant en moi un agent diplomatique français, se figuraient que
j'apportais à la révolution l'appui de la France contre la
Sainte-Alliance, et m'accueillaient de leurs acclamations. Grâce à
cette erreur populaire, j'arrivai à Naples sans obstacle, la nuit du
jour où les Calabrais, l'armée insurrectionnelle et le général Pepe,
qui avait pris le rôle de Lafayette napolitain dans le pays et dans
l'armée, entraient dans cette capitale. Je fus témoin, le soir, de
cette entrée séditieuse et triomphale de la révolution dans Naples.
C'était beau, enivrant et menaçant comme une révolution à sa première
heure.
Le vieux roi Ferdinand, pilote expérimenté et railleur, avait pris le
parti d'abdiquer et de remettre le gouvernement à son fils, le prince
héréditaire, plus propre que lui à se compromettre, soit avec les
révolutionnaires, soit contre les puissances étrangères. Ce prince,
encore jeune, mais habile et déjà expérimenté des révolutions, passait
pour constitutionnel et pouvait, grâce à cette opinion, peut-être
fausse, exercer un certain ascendant sur l'armée insurgée au nom d'une
constitution, et sur le peuple encore royaliste. Il passa en revue
l'armée et la bande des carbonari calabrais, que le général Pepe lui
présentait sous les armes, soit comme soutiens du trône transformé,
soit comme expression de sa cour.
X
Le moment était délicat et décisif pour la diplomatie de la France.
La question allait se poser entre le système constitutionnel et le
régime absolu dans les États d'Italie dépendant de l'influence de la
maison de Bourbon. Au premier regard, il paraissait évident que
l'intérêt de la France serait de se poser en médiatrice entre les rois
et les peuples, et d'empêcher les puissances étrangères d'intervenir,
comme une haute police armée, à Naples, et bientôt à Turin, pour faire
reculer le régime des institutions libres. La France elle-même ayant
adopté le régime constitutionnel, il était peu logique à elle de
combattre chez les autres ce qu'elle protégeait chez elle-même. Nous
devions donc incliner modérément à la cause constitutionnelle à
Naples, surtout si cette cause, sincèrement acceptée par le roi et
patronnée par l'armée, se préservait des anarchies, des violences, où
même des excès qui déshonorent les révolutions au commencement.
D'un autre côté, cette révolution, ou plutôt cette explosion
inattendue de l'armée, travaillée par la société secrète des
carbonari, était un fait d'indiscipline militaire bien plutôt que
d'opinion nationale. Calquée sur l'insurrection armée de Cadix et de
Riego, en Espagne, elle était un encouragement à toutes les
turbulences des ambitieux de régiment; enfin, si la Sainte-Alliance,
cette mutualité des rois, prenait dans un congrès fait et cause pour
le roi de Naples, il était bien embarrassant à nous, gouvernement
restauré par la vertu et dans l'intérêt de cette ligue de monarchies,
de nous déclarer contre elle les soutiens d'une insurrection de
troupes et de conspirateurs qui couvaient peut-être jusque sous notre
propre trône, à Paris. Le bon sens d'un côté, la reconnaissance de
l'autre, nous commandaient une extrême circonspection dans ces
circonstances.