IX

En arrivant à Rome, où je comptais m'arrêter moins de temps encore,

j'appris la révolution qui venait d'éclater inopinément à Naples, et

qui me força de suspendre mon voyage; la route de Rome à Naples était

interceptée, on ne passait plus. J'attendis qu'elle fût matériellement

rouverte, et, ne voulant pas exposer ma femme et ma belle-mère aux

dangers inconnus d'une route couverte de soldats débandés et d'une

capitale en révolution qu'on nous dépeignait comme sanglante; d'un

autre côté, désirant me trouver à mon poste dans une circonstance

éminemment intéressante pour la France et pour la maison de Bourbon,

je partis seul pour Naples, au risque de ne pas arriver.

J'eus, en effet, beaucoup de peine à franchir la frontière du royaume.

Après Terracine, le chemin était couvert de postes de soldats

volontaires qui ne recevaient d'ordre que de leur caprice, et qui,

voyant en moi un agent diplomatique français, se figuraient que

j'apportais à la révolution l'appui de la France contre la

Sainte-Alliance, et m'accueillaient de leurs acclamations. Grâce à

cette erreur populaire, j'arrivai à Naples sans obstacle, la nuit du

jour où les Calabrais, l'armée insurrectionnelle et le général Pepe,

qui avait pris le rôle de Lafayette napolitain dans le pays et dans

l'armée, entraient dans cette capitale. Je fus témoin, le soir, de

cette entrée séditieuse et triomphale de la révolution dans Naples.

C'était beau, enivrant et menaçant comme une révolution à sa première

heure.

Le vieux roi Ferdinand, pilote expérimenté et railleur, avait pris le

parti d'abdiquer et de remettre le gouvernement à son fils, le prince

héréditaire, plus propre que lui à se compromettre, soit avec les

révolutionnaires, soit contre les puissances étrangères. Ce prince,

encore jeune, mais habile et déjà expérimenté des révolutions, passait

pour constitutionnel et pouvait, grâce à cette opinion, peut-être

fausse, exercer un certain ascendant sur l'armée insurgée au nom d'une

constitution, et sur le peuple encore royaliste. Il passa en revue

l'armée et la bande des carbonari calabrais, que le général Pepe lui

présentait sous les armes, soit comme soutiens du trône transformé,

soit comme expression de sa cour.

X

Le moment était délicat et décisif pour la diplomatie de la France.

La question allait se poser entre le système constitutionnel et le

régime absolu dans les États d'Italie dépendant de l'influence de la

maison de Bourbon. Au premier regard, il paraissait évident que

l'intérêt de la France serait de se poser en médiatrice entre les rois

et les peuples, et d'empêcher les puissances étrangères d'intervenir,

comme une haute police armée, à Naples, et bientôt à Turin, pour faire

reculer le régime des institutions libres. La France elle-même ayant

adopté le régime constitutionnel, il était peu logique à elle de

combattre chez les autres ce qu'elle protégeait chez elle-même. Nous

devions donc incliner modérément à la cause constitutionnelle à

Naples, surtout si cette cause, sincèrement acceptée par le roi et

patronnée par l'armée, se préservait des anarchies, des violences, où

même des excès qui déshonorent les révolutions au commencement.

D'un autre côté, cette révolution, ou plutôt cette explosion

inattendue de l'armée, travaillée par la société secrète des

carbonari, était un fait d'indiscipline militaire bien plutôt que

d'opinion nationale. Calquée sur l'insurrection armée de Cadix et de

Riego, en Espagne, elle était un encouragement à toutes les

turbulences des ambitieux de régiment; enfin, si la Sainte-Alliance,

cette mutualité des rois, prenait dans un congrès fait et cause pour

le roi de Naples, il était bien embarrassant à nous, gouvernement

restauré par la vertu et dans l'intérêt de cette ligue de monarchies,

de nous déclarer contre elle les soutiens d'une insurrection de

troupes et de conspirateurs qui couvaient peut-être jusque sous notre

propre trône, à Paris. Le bon sens d'un côté, la reconnaissance de

l'autre, nous commandaient une extrême circonspection dans ces

circonstances.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 75 / 222 题