VI

La marquise de La Pierre, son amie, et ses filles étaient venues

s'établir pour quelques semaines aux bains d'Aix, en Savoie. J'y étais

moi-même et je logeais dans une maison peu éloignée de celle que ces

dames habitaient. J'y venais, presque tous les jours, passer la soirée

comme en famille. L'hôte de la marquise était un excellent et pieux

vieillard, nommé M. Perret, qui, pour accroître son modique revenu et

pour gagner, l'été, le pain de l'hiver, louait, pendant la belle

saison, quelques chambres garnies et tenait à bon marché une pension

gouvernée par ses deux soeurs. Ce vieillard simple et respectable,

dont la vie ascétique avait écrit la macération sur sa pâle figure,

passait sa vie en solitude et en prières dans une chambre haute de sa

maison. Il y vivait entièrement étranger aux tracas d'une maison

publique, comme un ermite dans sa cellule, au milieu du bruit qui ne

l'atteint pas. C'était un véritable saint qui, par modestie, s'était

refusé la prêtrise, et qui passait sa vie recueillie entre la

contemplation et l'étude des merveilles de Dieu dans sa création. Le

saint était botaniste. On le voyait tous les matins, après avoir

entendu la messe, gravir seul, sans chapeau, des portefeuilles sous le

bras, des filets à prendre des insectes à la main, les pentes

escarpées des ruelles d'Aix, qui mènent aux plus hauts plateaux des

montagnes, tout en murmurant à demi-voix les versets de son bréviaire.

Le soir, il en redescendait plus ou moins chargé de plantes ou de

pauvres papillons épinglés, dont il grossissait sa collection. La

seule distraction qu'il se permit après souper, le chapelet et la

prière du soir, était un air de flûte, joué au bord de sa fenêtre

donnant sur les prés de Tresserves. Il avait conservé ce goût de

musique et cet instrument du temps de sa jeunesse où il avait été

fifre dans un régiment du roi de Sardaigne.

Il avait beaucoup d'amitié pour moi, parce que j'aimais à aller, à mes

heures perdues, visiter son herbier et entendre les explications

scientifiques et providentielles sur la vertu des plantes et sur les

moeurs des insectes, toutes attestant, suivant lui, la grandeur et les

desseins de la Providence.

Les chuchotements de la maison lui avaient fait connaître la secrète

intelligence qui existait entre la jeune Anglaise et moi, les

obstacles que sa mère mettait par religion à ce penchant de sa fille,

et les difficultés qu'elle apportait à nos entretiens. Il croyait de

son devoir de les favoriser de toute sa complicité, pensant ainsi

contribuer au salut d'une âme qui serait perdue, si le mariage ne la

sauvait pas. Il me proposa d'être ma sentinelle dans la maison de ses

soeurs, et de m'avertir, en jouant de la flûte, chaque fois que la

mère vigilante sortirait sans sa fille pour la promenade. Ma fenêtre,

dans une chambre de faubourg hors de la ville, était assez rapprochée

pour que les sons aigus de l'instrument fussent saisissables à mon

oreille et pour que je fisse cadrer mes visites avec l'absence de

celle qui fut, plus tard, ma belle-mère. C'est ainsi que le saint

homme servait en conscience un amour naissant, en croyant servir le

ciel; c'est la première fois sans doute que la piété la plus sincère

sonnait à des profanes l'heure des rencontres.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 72 / 222 题