La marquise de La Pierre, son amie, et ses filles étaient venues
s'établir pour quelques semaines aux bains d'Aix, en Savoie. J'y étais
moi-même et je logeais dans une maison peu éloignée de celle que ces
dames habitaient. J'y venais, presque tous les jours, passer la soirée
comme en famille. L'hôte de la marquise était un excellent et pieux
vieillard, nommé M. Perret, qui, pour accroître son modique revenu et
pour gagner, l'été, le pain de l'hiver, louait, pendant la belle
saison, quelques chambres garnies et tenait à bon marché une pension
gouvernée par ses deux soeurs. Ce vieillard simple et respectable,
dont la vie ascétique avait écrit la macération sur sa pâle figure,
passait sa vie en solitude et en prières dans une chambre haute de sa
maison. Il y vivait entièrement étranger aux tracas d'une maison
publique, comme un ermite dans sa cellule, au milieu du bruit qui ne
l'atteint pas. C'était un véritable saint qui, par modestie, s'était
refusé la prêtrise, et qui passait sa vie recueillie entre la
contemplation et l'étude des merveilles de Dieu dans sa création. Le
saint était botaniste. On le voyait tous les matins, après avoir
entendu la messe, gravir seul, sans chapeau, des portefeuilles sous le
bras, des filets à prendre des insectes à la main, les pentes
escarpées des ruelles d'Aix, qui mènent aux plus hauts plateaux des
montagnes, tout en murmurant à demi-voix les versets de son bréviaire.
Le soir, il en redescendait plus ou moins chargé de plantes ou de
pauvres papillons épinglés, dont il grossissait sa collection. La
seule distraction qu'il se permit après souper, le chapelet et la
prière du soir, était un air de flûte, joué au bord de sa fenêtre
donnant sur les prés de Tresserves. Il avait conservé ce goût de
musique et cet instrument du temps de sa jeunesse où il avait été
fifre dans un régiment du roi de Sardaigne.
Il avait beaucoup d'amitié pour moi, parce que j'aimais à aller, à mes
heures perdues, visiter son herbier et entendre les explications
scientifiques et providentielles sur la vertu des plantes et sur les
moeurs des insectes, toutes attestant, suivant lui, la grandeur et les
desseins de la Providence.
Les chuchotements de la maison lui avaient fait connaître la secrète
intelligence qui existait entre la jeune Anglaise et moi, les
obstacles que sa mère mettait par religion à ce penchant de sa fille,
et les difficultés qu'elle apportait à nos entretiens. Il croyait de
son devoir de les favoriser de toute sa complicité, pensant ainsi
contribuer au salut d'une âme qui serait perdue, si le mariage ne la
sauvait pas. Il me proposa d'être ma sentinelle dans la maison de ses
soeurs, et de m'avertir, en jouant de la flûte, chaque fois que la
mère vigilante sortirait sans sa fille pour la promenade. Ma fenêtre,
dans une chambre de faubourg hors de la ville, était assez rapprochée
pour que les sons aigus de l'instrument fussent saisissables à mon
oreille et pour que je fisse cadrer mes visites avec l'absence de
celle qui fut, plus tard, ma belle-mère. C'est ainsi que le saint
homme servait en conscience un amour naissant, en croyant servir le
ciel; c'est la première fois sans doute que la piété la plus sincère
sonnait à des profanes l'heure des rencontres.