IV

Je partis sur ce bon augure et je m'arrêtai seulement quelques jours,

dans ma famille, à Mâcon, où m'attendait un nouveau bonheur, préparé

et négocié par ma mère en mon absence.

J'avais eu l'occasion, l'année précédente, de rencontrer à Chambéry

une jeune personne anglaise, d'un extérieur gracieux, d'une

imagination poétique, d'une naissance distinguée, alliée aux plus

illustres familles de son pays. Son père, colonel d'un des régiments

de milice levés par M. Pitt pendant les anxiétés patriotiques du camp

de Boulogne, était mort récemment; sa mère, qui n'avait d'autre enfant

que cette fille, lui avait donné une instruction grave et des talents

de peinture et de musique qui dépassaient la portée de l'amateur. Sa

fortune lui permettait de compléter, par des voyages sur le continent

et par la pratique des langues étrangères, cette éducation soignée

d'une fille unique. Elle l'avait liée, dès sa plus tendre enfance, en

Angleterre, avec une famille émigrée de Savoie, celle du marquis de

La Pierre, gentilhomme de haute distinction, retiré à Londres depuis

l'expulsion du roi de Sardaigne.

Le marquis de La Pierre était mort en exil; il avait laissé en mourant

une nombreuse et belle famille, composée de: la marquise de La Pierre,

sa veuve, et de quatre filles d'une beauté remarquable et d'un

caractère accompli; l'une a épousé le marquis de Grimaldi, aide de

camp du roi Charles-Albert; trois autres vivent à Turin dans la

pratique de toutes les vertus pieuses. Après le renversement de 1815,

le marquis de La Pierre fit des démarches auprès du roi de Sardaigne

afin d'obtenir des indemnités pour ses biens confisqués pendant la

Révolution. Les négociations ne furent terminées qu'après sa mort,

mais en 1819 sa veuve revint à Chambéry avec sa belle famille,

chercher quelques débris de son antique opulence. Mademoiselle B...,

que je devais épouser, presque inséparable de ses amies, profita de

cette circonstance pour venir, avec sa mère, rejoindre la marquise de

La Pierre et visiter le continent. Elle se fixa avec sa mère, à

Chambéry, dans la maison de ses amies, comme une cinquième fille de

cette charmante famille.

V

Cette famille, respectée et recherchée de tous les étrangers de la

ville et de la campagne, devint le centre d'une société de tout âge,

composée de ce qu'il y avait de plus respectable, de plus brillant et

de plus aimable dans le pays. C'est ainsi que j'avais connu celle qui

devait être ma femme. Mademoiselle B... aimait passionnément la

poésie, et mes vers encore inédits, mais récités dans la maison de la

marquise de La Pierre par des amis de mon âge, l'avaient prévenue en

ma faveur avant même de me connaître de vue: j'avais été accueilli

avec cet enthousiasme que le mystère et le demi-jour ajoutent au

talent.

Libres l'un et l'autre, rien ne nous empêchait de songer à nous unir,

si nos deux familles consentaient à notre union. La religion

différente était le seul obstacle aux yeux de ma famille, d'une

orthodoxie sévère, et aussi aux yeux de la mère de mademoiselle B....

Quant à elle, cette diversité du culte natal n'était pas un

empêchement; car, élevée dans l'intimité journalière de quatre

personnes zélées catholiques, elle n'avait pas tardé à subir elle-même

l'influence secrète du catholicisme du coin du feu, et elle était

résolue à adopter la religion de ses amies aussitôt qu'elle pourrait

le faire sans affliger sa mère. Les personnes pieuses du pays,

confidentes de son penchant pour moi, faisaient des voeux charitables

pour que l'amour achevât la conversion de l'esprit. Je me rappelle

même, non sans sourire, une circonstance étrange, qui montre à quel

point le zèle religieux exalte le prosélytisme du coeur.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 71 / 222 题