«Mardi, 20 juillet 1831.
«Après dîner, une demi-heure avec Goethe, que j'ai trouvé dans une
disposition pleine de sérénité et de douceur. Après avoir causé de
divers sujets, nous avons parlé de Carlsbad, et Goethe a plaisanté
sur les diverses amourettes qu'il y a eues.
«--Une petite amourette, a-t-il dit, voilà la seule chose qui puisse
rendre supportable un séjour aux eaux, autrement on mourrait d'ennui.
Presque toujours j'ai été assez heureux pour trouver une petite
affinité qui, pendant ces quelques semaines, me donnait assez de
distraction. Je me rappelle surtout une d'elles qui même encore
maintenant me fait plaisir. Un jour je faisais visite à madame de
Reck. Après une conversation qui n'avait rien de remarquable, en me
retirant, je rencontre une dame avec deux jeunes filles fort jolies.
«--Quel est le monsieur qui vient de sortir? demanda cette dame.
«--C'est Goethe, répond madame de Reck.
«--Oh! combien je suis fâchée qu'il ne soit pas resté, et que je n'aie
pas eu le bonheur de faire sa connaissance!
«--Chère amie, vous n'avez rien perdu, répliqua madame de Reck; il est
très-ennuyeux avec les dames, à moins qu'elles ne soient assez jolies
pour l'intéresser un peu. Les femmes de notre âge ne peuvent pas
croire qu'elles le rendront éloquent et aimable.»
«Quand les deux jeunes filles furent rentrées chez elles, elles
pensèrent aux paroles de madame de Reck.
«Nous sommes jeunes, nous sommes jolies, se dirent-elles; voyons donc
si nous ne réussirons pas à captiver, à apprivoiser ce célèbre
sauvage.
«Le matin suivant, à la promenade du Sprudel, en passant à côté de
moi, elles me firent le salut le plus gracieux, le plus aimable, et je
ne pus me dispenser, quand l'occasion se présenta, de m'approcher
d'elles et de leur adresser la parole. Elles étaient charmantes! Je
leur parlai et leur reparlai encore, elles me conduisirent à leur
mère; j'étais pris. Dès lors nous nous vîmes tous les jours. Nous
passions des jours entiers ensemble. Pour rendre nos relations plus
intimes, le fiancé de l'une d'elles arriva, et je me trouvai lié plus
exclusivement avec l'autre. Comme on peut le penser, j'étais aussi
très-aimable avec la mère. En un mot, nous étions tous très-contents
les uns des autres, et je passai avec cette famille de si heureux
jours, que leur souvenir est toujours resté pour moi extrêmement
agréable. Les deux jeunes filles me racontèrent bien vite la
conversation de leur mère avec madame de Reck, et la conjuration,
suivie de succès, qu'elles avaient faite pour ma conquête.»
«Goethe m'a raconté déjà une autre anecdote du même genre, qui
trouvera bien sa place ici.
«Un soir, me dit-il, je me promenais avec un de mes amis dans le
jardin d'un château. À l'extrémité d'une allée nous voyons deux
personnes de nos connaissances qui marchaient paisiblement l'une à
côté de l'autre en causant. Elles semblaient ne penser à rien; tout à
coup elles se penchent l'une vers l'autre, et se donnent un baiser
très-affectueux; puis elles reprennent très-sérieusement leur
promenade et continuent à causer, comme si rien ne s'était passé.
«--Avez-vous vu? puis-je en croire mes yeux? s'écriait mon ami
stupéfait.
«--J'ai vu, répondis-je tranquillement, mais je n'y crois pas!»
«Lundi, 2 août 1831.
«Nous avons causé de la théorie de Candolle sur la symétrie. Goethe la
considère comme une pure illusion.
«La nature, a-t-il dit, ne se donne pas à tout le monde. Elle agit
avec beaucoup de savants comme une malicieuse jeune fille, qui nous
attire par mille charmes, et qui, au moment où nous croyons la saisir
et la posséder, s'échappe de nos bras[8].»
[Note 8: «C'est au mois d'août 1831 que Goethe reçut de Paris son
buste en marbre, de grandeur colossale, par David d'Angers. Il était
accompagné d'une lettre de David renfermant ces passages: «Je vous
envoie cette faible image de vos traits, non comme un présent digne de
vous, mais comme le témoignage d'un coeur qui sait mieux éprouver des
sentiments que les exprimer... Vous êtes la grande figure poétique de
notre époque; une statue vous est due: j'ai essayé d'en faire un
fragment; un génie digne de vous l'achèvera.» Goethe, très-heureux de
cet envoi, fit placer le buste dans la salle de la bibliothèque
grand-ducale; et, le 28 août, dernier jour anniversaire de sa
naissance, on enleva solennellement le voile qui couvrait cette
grandiose image où se révèle en même temps le génie du poëte et du
sculpteur. Pendant cette cérémonie, Goethe était dans les bois de
sapins d'Ilmenau; comme d'habitude, il s'était échappé de Weimar pour
éviter toutes les félicitations officielles. «Il m'est chaque année
plus impossible de recevoir tous ces bienveillants hommages, écrit-il
à Zelter; les hommes se plaisent à considérer et à célébrer ma vie
comme un ensemble harmonieux; pour moi, au contraire, plus je
vieillis, plus je trouve mon existence pleine de lacunes.» N'emmenant
avec lui que ses petits-fils, il alla se promener une dernière fois
dans ces vallées pittoresques où, un demi-siècle auparavant, il avait
fait tant de courses folles. Il gravit le Gickelhahn. Arrivé au
sommet, il promena longtemps son regard sur le panorama immense qu'il
avait si souvent contemplé et qu'il admirait pour la dernière fois. De
ce plateau élevé, on découvre une grande partie de la forêt de
Thuringe, qui s'étend jusqu'à l'horizon le plus lointain et forme un
immense et sombre océan de verdure; Goethe resta longtemps immobile,
et dit seulement: «Hélas! pourquoi notre bon duc n'est-il pas là!...»
Puis il monta d'un pas assuré au premier étage d'une maisonnette de
bois qui lui servait d'asile la nuit, pendant ses chasses avec le
grand-duc; il y retrouva les vers délicieux qu'il avait jadis écrits
sur le bois même, et qu'on peut lire encore aujourd'hui:
Sur les cimes
Tout est calme...
Dans les feuilles
Le vent se tait...
Dans les bois
L'oiseau est muet...
Patience!... Bientôt pour toi
Viendra aussi
Le repos!...
«Trop d'émotions et de souvenirs se pressaient dans son âme; il ne put
se maîtriser, et des larmes abondantes s'échappèrent de ses yeux.»]