La religion chrétienne l'occupait de plus en plus, et il l'admirait
d'une affection éclectique. En voici la preuve:
«La lumière sans obscurité de la révélation divine est beaucoup trop
pure et trop éclatante pour qu'elle convienne aux pauvres et faibles
hommes, et, pour qu'ils puissent la supporter, l'Église vient comme
médiatrice bienfaisante; elle éteint, elle adoucit cette lumière pour
qu'elle puisse aider et protéger beaucoup d'hommes. L'Église
chrétienne croit que, comme héritière du Christ, elle peut remettre
aux hommes leurs péchés; c'est là pour elle une puissance énorme;
maintenir cette puissance et cette croyance, et affermir ainsi
l'édifice ecclésiastique, voilà la principale préoccupation du clergé
chrétien. En conséquence, il ne se demande pas si tel livre de la
Bible peut jeter de la lumière dans l'esprit, s'il renferme de hautes
leçons de moralité, s'il offre des exemples d'une noble existence:
l'important pour lui, c'est dans les livres de Moïse l'histoire de la
chute, qui rend nécessaire le Sauveur; dans les prophètes, les
allusions qui sont faites au Désiré; dans les évangiles, le récit de
son apparition sur cette terre, et de sa mort sur la croix, qui expie
nos péchés. Vous voyez que, à ce point de vue et avec ces idées, on ne
peut attacher d'importance ni au noble Tobie, ni à la Sagesse de
Salomon, ni aux Proverbes de Sirach.
«Ces questions d'authenticité et de fausseté des livres bibliques sont
d'ailleurs bien étranges. Qu'est-ce qui est authentique, sinon ce qui
est tout à fait excellent, ce qui est en harmonie avec ce qu'il y a de
plus pur dans la nature et dans la raison, ce qui sert encore
aujourd'hui à notre développement le plus élevé? Et qu'est-ce qui est
faux, sinon l'absurde, le creux, le niais, ce qui ne donne aucun
fruit, du moins aucun bon fruit? Si on devait décider l'authenticité
d'un écrit biblique par la question: Ce qui nous est transmis, est-il
absolument la vérité? alors on devrait sur certains points mettre en
doute l'authenticité des évangiles, car Marc et Luc n'ont pas écrit ce
qu'ils ont vu par eux-mêmes, ils ont recueilli longtemps après les
faits une tradition orale, et Jean n'a écrit son évangile que dans un
âge avancé. Cependant je tiens les quatre évangiles pour parfaitement
authentiques, car il y a là le reflet de l'élévation qui brillait dans
la personne du Christ, élévation d'une nature aussi divine que tout ce
qui a jamais paru de divin sur la terre.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Dieu ne s'est pas du tout consacré au repos; il agit toujours, et
maintenant comme au premier jour. Cela aurait été une pauvre
distraction pour lui de combiner quelques éléments pour fabriquer
notre monde informe, et de le faire rouler tous les ans sous les
rayons du soleil, s'il n'avait pas eu le plan de faire de cet amas de
matière la pépinière d'un monde d'esprits. Il vit toujours et sans
cesse dans les grandes natures pour élever vers lui les natures
inférieures.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je ne suis pas plus amateur de la philosophie populaire. Il y a un
mystère dans la philosophie aussi bien que dans la religion. On doit
en épargner la connaissance au peuple, et surtout on ne doit pas le
forcer pour ainsi dire à s'enfoncer dans pareille recherche. Épicure
dit quelque part: «Ceci est juste, car le peuple le trouve
mauvais.--Depuis la réforme, les mystères ont été livrés à la
discussion populaire, on les a ainsi exposés à toutes les subtilités
captieuses de l'étroitesse de jugement, et on ne peut pas encore dire
quand finiront les tristes égarements d'esprit qui en sont résultés.»