IX

Il parle de Béranger, dont il était précédemment un fanatique et

systématique enthousiaste, chose bien extraordinaire dans l'auteur de

_Marguerite_:

«Nous parlâmes alors de l'emprisonnement de Béranger. Goethe dit:

«Ce qui lui arrive est bien fait. Ses dernières poésies sont sans

frein, sans mesure, et ses attaques contre le roi, contre le

gouvernement, contre l'esprit pacifique des citoyens, le rendent

parfaitement digne de sa peine. Ses premières poésies, au contraire,

étaient gaies, inoffensives et excellentes pour rendre un cercle

d'hommes joyeux et content, ce qui est bien la meilleure chose que

l'on puisse dire de chansons. Je suis sûr que son entourage a exercé

sur lui une mauvaise influence et que, pour plaire à ses amis

révolutionnaires, il a dit bien des choses qu'autrement il n'aurait

jamais dites.»

C'était dur, mais malheureusement fondé. Béranger, que j'ai beaucoup

connu et aimé dans nos derniers jours, était, selon moi, mille fois

supérieur comme homme à ce qu'il était comme poëte. Il faut aimer le

pauvre peuple, mais non flatter ses caprices. Pelletan a été sévère,

mais injuste envers lui sous ce rapport. Il ne l'avait pas assez

connu. On écrit d'après un système, il faut connaître son sujet. Un

Aristophane français délayant la ciguë que la multitude hébétée fait

boire à Socrate, un Camille Desmoulins qui raille jusqu'à la mort et

qui pleure le supplice des Girondins, voilà Béranger poëte; mais un

homme excellent et spirituel contre lui-même, voilà le vrai Béranger.

X

«Le 20 novembre 1829, dîné avec Goethe. Nous parlâmes de Manzoni, et

je demandai à Goethe si à son retour d'Italie le chancelier n'avait

apporté aucune nouvelle de Manzoni.

«Il m'a parlé de lui dans une lettre, dit Goethe. Il lui a fait

visite, il vit dans une maison de campagne près de Milan, et à mon

grand chagrin il est continuellement souffrant.

«--Il est singulier, dis-je, que les talents distingués, et surtout

les poëtes, aient si souvent une constitution débile.

«--Les oeuvres extraordinaires que ces hommes produisent, dit Goethe,

supposent une organisation très-délicate, car il faut qu'ils aient une

sensibilité exceptionnelle et puissent entendre la voix des êtres

célestes. Or, une pareille organisation, mise en conflit avec le monde

et avec les éléments, est facilement troublée, blessée, et celui qui

ne réunit pas, comme Voltaire, à cette grande sensibilité une solidité

nerveuse extraordinaire, est exposé à un état perpétuel de malaise.

Schiller aussi était constamment malade. Lorsque je fis sa

connaissance, je crus qu'il n'avait pas quatre semaines à vivre. Mais

il y avait en lui assez de force résistante, aussi il a pu se

maintenir un assez grand nombre d'années, et il se serait soutenu

encore longtemps avec une manière de vivre plus saine.»

Et Manzoni vit encore!

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 13 / 222 题