Goethe parle à Eckermann de Lavater, l'auteur pieux de la
_Physiognomonie_:
«Dimanche, 14 février 1830.
«Goethe a parlé de Lavater et m'a dit beaucoup de bien de son
caractère; il m'a raconté des traits de leur ancienne intimité;
souvent ils couchèrent fraternellement dans le même lit.
«Il est à regretter, ajouta-t-il, qu'un mauvais mysticisme ait mis
sitôt arrêt à l'essor de son génie.»
Le 10 février 1830 la conversation revint sur Napoléon et sur Hudson
Lowe, que Goethe justifie par l'embarras de sa situation:
«Goethe paraissait très-chagrin; il resta assez longtemps silencieux.
Bientôt cependant notre conversation reprit un cours enjoué, et il me
parla d'un livre écrit pour la justification de Hudson Lowe.
«Ce livre, dit-il, renferme de ces traits on ne peut plus précieux,
que peuvent seuls donner des témoins oculaires. Vous savez que
Napoléon portait habituellement un uniforme vert sombre. À force
d'être porté et d'aller au soleil, cet uniforme s'était entièrement
fané, il fallait le remplacer. Napoléon voulait la même couleur, mais
dans l'île ne se trouvait pas de pièce de ce drap; on trouva bien un
drap vert, mais d'une couleur fausse et tirant sur le jaune. Le maître
du monde ne pouvait obtenir la couleur qu'il désirait; il ne resta
qu'un moyen, ce fut de faire retourner le vieil uniforme et de le
porter ainsi.--Que dites-vous de cela? N'est-ce pas là un vrai trait
de tragédie? N'est-ce pas touchant de voir le maître des rois réduit à
porter un uniforme retourné? Et cependant, quand on pense qu'une fin
pareille a frappé un homme qui avait foulé aux pieds la vie et le
bonheur de millions d'hommes, la destinée, en se redressant contre
lui, paraît encore avoir été très-indulgente; c'est une Némésis qui,
en considérant la grandeur du héros, n'a pas pu s'empêcher d'user
encore d'un peu de galanterie. Napoléon nous donne un exemple des
dangers qu'il y a à s'élever à l'absolu et à tout sacrifier à
l'exécution d'une idée.»
«Après dîner, Goethe, parlant de la théorie des couleurs, a exprimé
des doutes sur la possibilité de frayer un chemin à sa doctrine si
simple.
«Les erreurs de mes adversaires, a-t-il dit, sont trop généralement
répandues depuis un siècle, pour que je puisse espérer trouver
quelqu'un qui marche avec moi sur ma route solitaire. Je resterai
seul! Il me semble souvent que je suis comme un naufragé qui a saisi
une planche capable de ne porter qu'un homme. Lui seul se sauve, tous
les autres périssent engloutis.»
«Lundi, 18 janvier 1830.
«Ce matin, allant dîner chez Goethe, j'appris en route que la
grande-duchesse mère venait de mourir. Quel effet cette mort va-t-elle
faire sur Goethe à un âge si avancé? telle fut ma première pensée, et
ce n'est pas sans un peu d'appréhension que je pénétrai dans la
maison. Les domestiques me dirent que sa belle-fille venait d'entrer
chez lui pour lui annoncer la triste nouvelle. «Voilà plus de
cinquante ans, me disais-je, qu'il est lié avec cette princesse; il
jouissait de toute sa faveur; sa mort va l'affecter profondément.»
C'est avec ces pensées que j'entrai; mais je ne fus pas peu surpris de
le voir assis à table, auprès de son fils et de sa belle-fille,
parfaitement serein, sans abattement, et mangeant sa soupe comme si
rien absolument ne s'était passé. La conversation fut enjouée et
variée; toutes les cloches de la ville cependant commençaient à
retentir; madame de Goethe me regardait; nous parlions à haute voix,
pour éviter que ces sons de mort ne l'ébranlassent douloureusement,
car nous pensions qu'il partageait nos émotions. Mais il était au
milieu de nous comme un être d'une nature supérieure, que les
souffrances de la terre ne touchent pas. Son médecin, M. Vogel, entra,
s'assit auprès de nous et raconta les circonstances de la mort de la
princesse, que Goethe écouta sans sortir de sa tranquillité et de son
calme parfaits. Vogel partit, nous reprîmes le dîner et la
conversation. On parla du _Chaos_[6], et Goethe loua comme excellentes
les considérations sur le jeu que renferme le dernier numéro. Après le
départ de madame de Goethe et de ses enfants, je restai seul avec
Goethe. Il me parla de sa _Nuit classique de Walpurgis_, me disant
qu'il avançait tous les jours, et que cette composition étrange
réussissait au-delà de son attente. M. Soret arriva, apportant des
compliments de condoléance de la part de la duchesse régnante.
[Note 6: «Journal de Weimar.»]
«Eh bien! lui dit Goethe lorsqu'il le vit, approchez! asseyez-vous. Le
coup qui nous menaçait depuis longtemps nous a atteints; nous n'avons
plus du moins à lutter contre la cruelle incertitude! Il nous faut
voir maintenant comment nous nous arrangerons de nouveau avec la vie.
«--Voilà vos consolateurs, dit M. Soret, en lui montrant ses papiers.
Le travail est un excellent moyen de triompher de la douleur.
«--Aussi longtemps qu'il fera jour, dit Goethe, nous resterons la tête
levée, et tout ce que nous pourrons faire, nous ne le laisserons pas
faire après nous!»
«Lundi, 15 février 1830.
«Je suis allé ce matin un moment chez Goethe, pour prendre de ses
nouvelles de la part de madame la grande-duchesse[7]. Je le trouvai
triste, pensif; il n'y avait plus trace de l'excitation un peu forcée
de la veille. Aujourd'hui il paraissait profondément ému du vide que
la mort avait fait en lui, en lui arrachant une amitié de cinquante
ans. Il me dit:
«Je me force au travail; il le faut pour que je conserve le dessus, et
que je supporte cette séparation subite. La mort est quelque chose de
bien étrange! Malgré toute notre expérience, quand il s'agit d'une
personne qui nous est chère, nous croyons la mort toujours impossible,
et nous ne pouvons y croire; elle est toujours inattendue. C'est pour
ainsi dire une impossibilité, qui tout à coup devient une réalité. Et
ce passage d'une existence qui nous est connue dans une autre dont
nous ne savons absolument rien est quelque chose de si violent, que
ceux qui restent ne peuvent s'empêcher de ressentir malgré eux le plus
profond ébranlement.»
[Note 7: «Maria Paulowna.»]