VII

Eckermann l'ayant ramené sur ses souvenirs de jeunesse avec le

grand-duc de Weimar qu'il venait de perdre, Goethe s'y complaît:

«Il était alors très-jeune, et nous faisions un peu les fous. C'était

comme un vin généreux, mais encore en fermentation énergique. Il ne

savait encore quel emploi faire de ses forces, et nous étions souvent

tout près de nous casser le cou.--Courir à cheval à bride abattue

par-dessus les haies, les fossés, les rivières, monter et descendre

les montagnes pendant des journées, camper la nuit en plein vent, près

d'un feu allumé au milieu des bois, c'étaient là ses goûts. Être né

héritier d'un duché, cela lui était fort égal, mais avoir à le gagner,

à le conquérir, à l'emporter d'assaut, cela lui aurait plu.--La poésie

d'_Ilmenau_ peint une époque qui, en 1783, lorsque j'écrivis la

poésie, était déjà depuis plusieurs années derrière nous, de sorte que

je pus me dessiner moi-même comme une figure historique et causer

avec moi des années passées. C'est la peinture, vous le savez, d'une

scène de nuit, après une chasse dans les montagnes comme celles dont

je vous parlais. Nous nous étions construit au pied d'un rocher de

petites huttes, couvertes de branches de sapin, pour y passer la nuit

sur un sol sec. Devant les huttes brûlaient plusieurs feux, où nous

cuisions et faisions rôtir ce que la chasse avait donné. Knebel, qui

déjà alors ne laissait pas refroidir sa pipe, était assis auprès du

feu, et amusait la société avec toute sorte de plaisanteries dites de

son ton tranquille, pendant que la bouteille passait de mains en

mains. Seckendorf (c'est l'élancé aux longs membres effilés) s'était

commodément étendu au pied d'un arbre et fredonnait des chansonnettes.

De l'autre côté, dans une petite hutte pareille, le duc était couché

et dormait d'un profond sommeil. Moi-même, j'étais assis devant, près

des charbons enflammés, dans de graves pensées, regrettant parfois le

mal qu'avaient fait çà et là mes écrits. Encore aujourd'hui Knebel et

Seckendorf ne me paraissent pas mal dessinés du tout, ainsi que le

jeune prince, alors dans la sombre impétuosité de sa vingtième année:

«La témérité l'entraîne au loin; aucun rocher n'est pour lui trop

escarpé, aucun passage trop étroit; le désastre veille auprès de lui,

l'épie et le précipite dans les bras du tourment! Les mouvements

pénibles d'une âme violemment tendue le poussent tantôt ici, et tantôt

là; il passe d'une agitation inquiète à un repos inquiet; aux jours de

gaieté, il montrera une sombre violence, sans frein et pourtant sans

joie; abattu, brisé d'âme et de corps, il s'endort sur une couche

dure...»

«C'est absolument ainsi qu'il était; il n'y a pas là le moindre trait

exagéré. Mais le duc avait su bientôt se dégager de cette période

orageuse et tourmentée, et parvenir à un état d'esprit plus lucide et

plus doux; aussi, en 1783, à l'anniversaire de sa naissance, je

pouvais lui rappeler cet aspect de sa première jeunesse. Je ne le

cache pas, dans les commencements, il m'a donné bien du mal et bien

des inquiétudes. Mais son excellente nature s'est bientôt épurée, et

s'est si parfaitement façonnée que c'était un plaisir de vivre et

d'agir dans sa compagnie.

«--Vous avez fait, seuls ensemble, un voyage en Suisse, à cette

époque?

«--Il aimait beaucoup les voyages, mais non pas tant pour s'amuser et

se distraire que pour tenir ouverts partout les yeux et les oreilles,

et découvrir tout ce qu'il était possible d'introduire de bon et

d'utile dans son pays. L'agriculture, l'élève du bétail, l'industrie,

lui sont de cette façon très-redevables. Ses goûts n'avaient rien de

personnel, d'égoïste; ils tendaient tous à un but pratique d'intérêt

général. C'est ainsi qu'il s'est fait un nom qui s'étend bien au-delà

de cette petite principauté.

«--La simplicité et le laisser-aller de son extérieur, dis-je,

semblaient indiquer qu'il ne cherchait pas la gloire et qu'il n'en

faisait pas grand cas. On aurait dit qu'il était devenu célèbre sans

l'avoir cherché, simplement par suite de sa tranquille activité.

«--La gloire est une chose singulière, dit Goethe. Un morceau de bois

brûle, parce qu'il a du feu en lui-même; il en est de même pour

l'homme; il devient célèbre s'il a la gloire en lui. Courir après la

gloire, vouloir la forcer, vains efforts; on arrivera bien, si on est

adroit, à se faire par toutes sortes d'artifices une espèce de nom;

mais si le joyau intérieur manque, tout est inutile, tout tombe en

quelques jours.--Il en est exactement de même avec la popularité. Il

ne la cherchait pas et ne flattait personne, mais le peuple l'aimait

parce qu'il sentait que son coeur lui était dévoué.»

«Goethe parla alors des autres membres de la famille grand-ducale,

disant que chez tous brillaient de nobles traits de caractère. Il

parla de la bonté du coeur de la régente actuelle, des grandes

espérances que faisait naître le jeune prince[5], et se répandit avec

une prédilection visible sur les rares qualités de la princesse

régnante, qui s'appliquait avec tant de noblesse à calmer partout les

souffrances et à faire prospérer tous les germes heureux.

[Note 5: «Charles-Frédéric, mort en 1853.»]

«Elle a toujours été pour le pays un bon ange, dit-il, et le deviendra

davantage à mesure qu'elle lui sera plus attachée. Je connais la

grande-duchesse depuis 1805, et j'ai eu une foule d'occasions

d'admirer son esprit et son caractère. C'est une des femmes les

meilleures et les plus remarquables de notre temps, et elle le serait

même sans être princesse. C'est là le signe vrai: il faut que, même

en déposant la pourpre, il reste encore dans celui qui la porte

beaucoup de grandes qualités, les meilleures même.»

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 11 / 222 题