VI

«_Mes ouvrages ne peuvent pas devenir populaires_, dit-il un autre

soir; celui qui pense le contraire et qui travaille à les rendre

populaires est dans l'erreur. Ils ne sont pas écrits pour la masse,

mais seulement pour ces hommes qui, voulant et cherchant ce que j'ai

voulu et cherché, marchent dans les mêmes voies que moi...»

«Il voulait continuer; une jeune dame qui entra l'interrompit et se

mit à causer avec lui. J'allai avec d'autres personnes, et bientôt

après on se mit à table. Je ne saurais dire de quoi on causa, les

paroles de Goethe me restaient dans l'esprit et m'occupaient tout

entier.--«C'est vrai, pensais-je, un écrivain comme lui, un esprit

d'une pareille élévation, une nature d'une étendue aussi infinie,

comment deviendraient-ils populaires?--Et, à bien regarder, est-ce

qu'il n'en est pas ainsi de _toutes_ les oeuvres extraordinaires?

Est-ce que Mozart est populaire? Et Raphaël, l'est-il? Les hommes ne

s'approchent parfois de ces sources immenses et inépuisables de vie

spirituelle que pour y venir saisir quelques gouttes précieuses qui

leur suffisent pendant longtemps.--Oui, Goethe a raison! Il est trop

immense pour être populaire, et ses oeuvres ne sont destinées qu'à

quelques hommes occupés des mêmes recherches, et marchant dans les

mêmes voies que lui. Elles sont pour les natures contemplatives, qui

veulent sur ses traces pénétrer dans les profondeurs du monde et de

l'humanité. Elles sont pour les êtres passionnés qui demandent aux

poëtes de leur faire éprouver toutes les délices et toutes les

souffrances du coeur. Elles sont pour les jeunes poëtes, désireux

d'apprendre comment on se représente, comment on traite artistement un

sujet. Elles sont pour les critiques, qui trouvent là d'après quelles

maximes on doit juger, et comment on peut rendre intéressante et

agréable la simple analyse d'un livre. Elles sont pour l'artiste,

parce qu'elles donnent de la clarté à ses pensées et lui enseignent

quels sujets ont un sens pour l'art, et par conséquent quels sont ceux

qu'il doit traiter et ceux qu'il doit laisser de côté. Elles sont pour

le naturaliste, non-seulement parce qu'elles renferment les grandes

lois que Goethe a découvertes, mais aussi et surtout parce qu'il y

trouvera la méthode qu'un bon esprit doit suivre pour que la nature

lui livre ses secrets.--Ainsi tous les esprits dévoués à la science, à

l'art, seront reçus comme hôtes à la table que garnissent richement

les oeuvres de Goethe, et dans leurs créations se reconnaîtra

l'influence de cette source commune de lumière et de vie à laquelle

ils auront puisé!»

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 10 / 222 题