Revenons à Eckermann.
«Goethe, en parlant, marchait à travers la chambre. Je m'étais assis à
la table qui déjà était desservie, mais sur laquelle se trouvait un
reste de vin avec quelques biscuits et des fruits.--Goethe me versa à
boire, et me força à prendre du biscuit et des fruits.
«Vous avez, il est vrai, me dit-il, dédaigné d'être à midi notre hôte;
mais un verre de ce vin, présent d'amis aimés, vous fera du bien.»
«Je cédai à ses offres; Goethe continua à parcourir la pièce en se
parlant à lui-même; il avait l'esprit excité, et j'entendais de temps
en temps ses lèvres jeter des mots inintelligibles.--Je cherchai à
ramener la conversation sur Napoléon, en disant:
«Je crois cependant que c'est surtout quand Napoléon était jeune, et
tant que sa force croissait, qu'il a joui de cette perpétuelle
illumination intérieure: alors une protection divine semblait veiller
sur lui, à son côté restait fidèlement la fortune; mais plus tard,
cette illumination intérieure, son bonheur, son étoile, tout paraît
l'avoir délaissé.
«--Que voulez-vous! répliqua Goethe. Je n'ai pas non plus fait deux
fois mes chansons d'amour et mon Werther. Cette illumination divine,
cause des oeuvres extraordinaires, est toujours liée au temps de la
jeunesse et de la fécondité. Napoléon, en effet, a été un des hommes
les plus féconds qui aient jamais vécu. Oui, oui, mon ami, ce n'est
pas seulement en faisant des poésies et des pièces de théâtre que l'on
est fécond; il y a aussi une fécondité d'actions qui en maintes
circonstances est la première de toutes. Le médecin lui-même, s'il
veut donner au malade une guérison vraie, cherche à être fécond à sa
manière, sinon ses guérisons ne sont que des accidents heureux, et,
dans leur ensemble, ses traitements ne valent rien.
«--Vous paraissez, dis-je, nommer fécondité ce que l'on nomme
ordinairement génie.
«--Génie et fécondité sont deux choses très-voisines en effet: car
qu'est-ce que le génie, sinon une puissance de fécondité, grâce à
laquelle naissent les oeuvres qui peuvent se montrer avec honneur
devant Dieu et devant la nature, et qui, à cause de cela même,
produisent des résultats et ont de la durée?»
«Il se fit un silence, pendant lequel Goethe continuait à marcher dans
la chambre. J'étais désireux de l'entendre encore parler sur ce sujet
important, je cherchais à ranimer sa parole, et je dis:
«--Cette fécondité du génie est-elle tout entière dans l'esprit d'un
grand homme ou bien dans son corps?
«--Le corps a du moins la plus grande influence, dit Goethe. Il y a
eu, il est vrai, un temps en Allemagne où l'on se représentait un
génie comme petit, faible, voire même bossu; pour moi, j'aime un génie
bien constitué aussi de corps.»
«Goethe, pendant cette soirée, me plaisait plus que jamais.--Tout ce
qu'il y avait de plus noble dans sa nature paraissait en mouvement;
les flammes les plus pures de la jeunesse semblaient s'être ranimées
toutes brillantes en lui, tant il y avait d'énergie dans l'accent de
sa voix, dans le feu de ses yeux. Il me semblait singulier que lui,
qui dans un âge si avancé occupait encore un poste important, plaidât
avec tant de force la cause de la jeunesse et voulût que les
premières places de l'État fussent données, sinon à des adolescents,
du moins à des hommes encore jeunes. Je ne pus m'empêcher de lui
rappeler quelques Allemands haut placés auxquels, dans un âge avancé,
n'avaient paru en aucune façon manquer ni l'énergie ni la dextérité
que la jeunesse possède, qualités qui leur étaient nécessaires pour
diriger des affaires de toute sorte très-importantes.
«Ces hommes, et ceux qui leur ressemblent, dit Goethe, sont des
natures de génie, pour lesquelles tout est différent; ils ont dans
leur vie une seconde puberté, mais les autres hommes ne sont jeunes
qu'une fois.--Chaque âme est un fragment de l'éternité, et les
quelques années qu'elle passe unie avec le corps terrestre ne la
vieillissent pas.--Si cette âme est d'une nature inférieure, elle sera
peu souveraine pendant son obscurcissement corporel, et même le corps
la dominera; elle ne saura pas, quand il vieillira, le maintenir et
l'arrêter.--Mais si, au contraire, elle est d'une nature puissante,
comme c'est le cas chez tous les êtres de génie, non-seulement, en se
mêlant intimement au corps qu'elle anime, elle fortifiera et ennoblira
son organisme, mais encore, usant de la prééminence qu'elle a comme
esprit, elle cherchera à faire valoir toujours son privilége
d'éternelle jeunesse. De là vient que, chez les hommes doués
supérieurement, on voit, même pendant leur vieillesse, des périodes
nouvelles de grande fécondité; il semble toujours qu'il y a eu en eux
un rajeunissement momentané, et c'est là ce que j'appellerais la
seconde puberté.»
«Goethe poussa un soupir, et se tut.
«Je pensais à la jeunesse de Goethe, qui appartient à une époque si
heureuse du siècle précédent; je sentis passer sur mon âme le souffle
d'été de Sesenheim, et dans ma mémoire revinrent les vers:
«L'après-midi toute la bande de la jeunesse
«Allait s'asseoir sous les frais ombrages...
«Hélas! dit Goethe en soupirant, oui, c'était là un beau temps! Mais
chassons-le de notre esprit pour que les jours brumeux et ternes du
temps présent ne nous deviennent pas tout à fait insupportables.
«--Il serait bon, dis-je, qu'un second Sauveur vînt nous délivrer de
l'austérité pesante qui écrase notre état social actuel.
«--J'ai eu dans ma jeunesse un temps où je pouvais exiger de moi
chaque jour la valeur d'une feuille d'impression, continua-t-il, et
j'y parvenais sans difficulté. J'ai écrit _le Frère et la Soeur_ en
trois jours; _Clavijo_, comme vous le savez, en huit. Maintenant je
n'essaye pas de ces choses-là, et cependant, même dans ma vieillesse
la plus avancée, je n'ai pas du tout à me plaindre de stérilité; mais
ce qui, dans mes jeunes années, me réussissait tous les jours et au
milieu de n'importe quelles circonstances, ne me réussit plus
maintenant que par moments et demande des conditions favorables. Il y
a dix ou douze ans, dans ce temps heureux qui a suivi la guerre de la
Délivrance, lorsque les poésies du _Divan_ me tenaient sous leur
puissance, j'étais assez fécond pour écrire souvent deux ou trois
pièces en un jour, et cela, dans les champs, ou en voiture, ou à
l'hôtel; cela m'était indifférent.--Mais maintenant, pour faire la
seconde partie de mon _Faust_, je ne peux plus travailler qu'aux
premières heures du jour, lorsque je me sens rafraîchi et fortifié par
le sommeil, et que les niaiseries de la vie quotidienne ne m'ont pas
encore dérouté. Et cependant, qu'est-ce que je parviens à faire? Tout
au plus une page de manuscrit, dans le jour le plus favorisé; mais
ordinairement ce que j'écris pourrait s'écrire dans la paume de la
main, et bien souvent, quand je suis dans une veine de stérilité, j'en
écris encore moins! Tout cela doit être considéré comme des dons de
Dieu.»
V
Ce fut le moment où sa vie fut coupée par la nouvelle de la mort de
l'ami de sa jeunesse, le grand-duc de Weimar. Voici comment Eckermann
raconte sa disparition:
«Dimanche, 15 juin 1828.
«Nous venions de nous mettre à table quand M. Seidel[1] entra avec des
chanteurs tyroliens. Ils furent installés dans le pavillon du jardin;
on pouvait les apercevoir par les portes ouvertes, et leur chant à
cette distance faisait bon effet. M. Seidel se mit avec nous à table.
Les chants et les cris joyeux des Tyroliens nous plurent, à nous
autres jeunes gens; Mlle Ulrike et moi, nous fûmes surtout contents
du «_Bouquet_» et de: «_Et toi, tu reposes sur mon coeur_,» et nous en
demandâmes les paroles, Goethe ne paraissait pas aussi enthousiasmé
que nous.
[Note 1: Acteur du théâtre de Weimar.]
«Il faut demander aux oiseaux et aux enfants si les cerises sont
bonne[2],» dit-il.
[Note 2: Proverbe.]
«Entre les chants, les Tyroliens jouèrent différentes danses
nationales, sur une espèce de cithare couchée, avec un accompagnement
de flûte traversière d'un son clair.
«On appelle le jeune Goethe; il sort, revient presque aussitôt, et
congédie les Tyroliens, s'assied de nouveau à table avec nous. Nous
parlons d'_Obéron_, et de la foule qui est arrivée à Weimar de tous
côtés pour assister à la représentation; déjà à midi il n'y avait plus
de billets. Le jeune Goethe alors met fin au dîner en disant à son
père:
«Cher père, si nous nous levions? Ces dames et ces messieurs désirent
peut-être aller au théâtre de meilleure heure.»
«Cette hâte paraît singulière à Goethe, puisqu'il était à peine quatre
heures; cependant il consent et se lève; nous nous dispersons dans
les différentes pièces de la maison. M. Seidel s'approche de moi et
de quelques autres personnes, et me dit tout bas, le visage troublé:
«Votre joie à propos du théâtre est vaine; il n'y aura pas de
représentation; _le grand-duc est mort!_... il a succombé hier en
revenant de Berlin à Weimar.»
«Nous restons tous consternés.--Goethe entre, nous faisons tous comme si
rien ne s'était passé et nous parlons de choses indifférentes.--Goethe
s'avance près de la fenêtre avec moi et me parle des Tyroliens et du
théâtre.
«Vous allez aujourd'hui dans ma loge, me dit-il, vous avez donc le
temps jusqu'à six heures; laissons les autres et restez avec moi, nous
bavarderons encore un peu.»
«Le jeune Goethe cherchait à renvoyer la compagnie pour préparer son
père à la nouvelle avant le retour du chancelier qui la lui avait
donnée le premier. Goethe ne comprenait pas l'air pressé de son fils
et paraissait fâché.
«Ne prendrez-vous pas votre café? dit-il, il est à peine quatre
heures!»
«Cependant on s'en allait, et moi aussi je pris mon chapeau.
«--Eh bien! vous voulez vous en aller? me dit-il en me regardant tout
étonné.
«--Oui, dit le jeune Goethe; Eckermann a aussi quelque chose à faire
avant la représentation.
«--Oui, dis-je, j'ai quelque chose à faire avant la représentation.
«--Partez donc, dit Goethe en secouant la tête d'un air sérieux, mais
je ne vous comprends pas.»
«Nous montâmes dans les chambres du haut avec Mlle Ulrike; le jeune
Goethe resta en bas pour préparer son père à la triste nouvelle.
«Je vis ensuite Goethe le soir. Avant d'entrer dans la chambre, je
l'entendis soupirer et parler tout haut. Il paraissait sentir qu'un
vide irréparable s'était creusé dans son existence. Il éloigna toutes
les consolations et n'en voulut entendre d'aucune sorte.
«J'avais pensé, disait-il, que je partirais avant lui; mais Dieu
dispose tout comme il le trouve bien, et à nous autres pauvres mortels
il ne reste rien qu'à tout supporter, et à rester debout comme il le
veut et tant qu'il le veut.»
«La nouvelle funèbre trouva la grande-duchesse mère à son château
d'été de Wilhelmsthal; les jeunes princes étaient en Russie.--Goethe
partit bientôt pour Dornbourg, afin de se soustraire aux impressions
troublantes qui l'auraient entouré chaque jour à Weimar, et de se
créer un genre d'activité nouveau et un entourage différent.--Il lui
était venu de France des nouvelles qui le touchaient de près et qui
avaient réveillé son attention; elles l'avaient ramené une fois encore
vers la théorie du développement des plantes.--Dans son séjour
champêtre il se trouvait très-bien placé pour ces études, puisqu'à
chaque pas qu'il faisait dehors il rencontrait la végétation la plus
luxuriante de vignes grimpantes et de plantes sarmenteuses.
Je lui fis là quelques visites, accompagné de sa belle-fille et de son
petit-fils.--Il paraissait très-heureux; il disait qu'il était
très-bien portant, et ne pouvait se lasser de vanter le site ravissant
du château et des jardins. Et, en effet, à cette hauteur, on a des
fenêtres le délicieux coup d'oeil de la vallée, animée de tableaux
variés; la Saale serpente à travers les prairies; en face, du côté de
l'est, s'élèvent des collines boisées; le regard se perd au delà dans
un vague lointain; il est évident que de cette position on peut
très-facilement observer, pendant le jour, les nuages chargés de pluie
qui passent et vont se perdre à l'horizon, et, pendant la nuit,
l'armée des étoiles et le lever du soleil.
«Ici, disait Goethe, nuit et jour j'ai du plaisir. Souvent, avant
l'apparition de la lumière, je suis éveillé, j'ouvre ma fenêtre; je
rassasie mes yeux de la splendeur des trois planètes qui sont dans ce
moment au-dessus de l'horizon; je me rafraîchis en voyant l'éclat
grandissant de l'aurore.--Presque toute la journée je reste en plein
air, j'ai des conversations muettes avec les pampres et les vignes;
elles me donnent de bonnes idées, et je pourrais vous en raconter des
choses étranges. Je fais aussi des poésies, et qui ne sont pas
mauvaises[3]. Je voudrais continuer partout la vie que je mène ici.»
[Note 3: «_Dornbourg en septembre_; _À minuit_; _le Fiancé_; _À la
lune se levant_. La mélancolie et la sérénité, en apparaissant tour à
tour dans ces petites poésies, leur donnent le charme le plus original
et le plus sympathique.»]
«Jeudi, le 11 septembre 1828.
«Aujourd'hui à deux heures, par le plus beau temps, Goethe est revenu
de Dornbourg. Il était très-bien portant et tout bruni par le soleil.
Nous nous mîmes bientôt à table dans la pièce qui donne sur le
jardin, et nous laissâmes les portes ouvertes. Il nous a parlé de
diverses visites qu'il a reçues, de présents qu'on lui a envoyés, et
il accueillait avec plaisir les plaisanteries légères qui se
présentaient de temps en temps dans la conversation. Mais, en
regardant d'un oeil attentif, il était impossible de ne pas apercevoir
en lui une gêne semblable à celle d'une personne revenant dans une
situation qui, par un concours de diverses circonstances, se trouve
changée. Nous ne faisions que commencer, lorsqu'on vint de la part de
la grande-duchesse mère féliciter Goethe de son retour et lui annoncer
que la grande-duchesse aurait le plaisir de lui faire sa visite le
mardi suivant.
«Si l'on réunit ensemble tous ces motifs, on me comprendra quand je
dirai que, malgré l'enjouement de Goethe à table, il y avait au fond
de son âme une gêne visible.--Je donne tous ces détails parce qu'ils
se rattachent à une parole de Goethe qui me parut très-curieuse, et
qui peint sa situation et sa nature dans son originalité
caractéristique. Le professeur Abeken d'Osnabrück[4], quelques jours
avant le 28 août, m'avait adressé avec une lettre un paquet qu'il me
priait de donner à Goethe à son anniversaire de naissance: c'était un
souvenir qui se rapportait à Schiller, et qui certainement ferait
plaisir.--Aujourd'hui, quand Goethe, à table, nous parla des divers
présents qui lui avaient été envoyés à Dornbourg pour son
anniversaire, je lui demandai ce que renfermait le paquet d'Abeken.
[Note 4: «De 1808 à 1810 précepteur des enfants de Schiller; plus tard
directeur du collége d'Osnabrück. Il a publié deux ouvrages sur
Goethe.»]
«C'était un envoi curieux qui m'a fait grand plaisir, dit-il. Une
aimable dame chez laquelle Schiller avait pris le thé a eu l'idée
excellente d'écrire ce qu'il avait dit. Elle a tout vu et tout
reproduit très-fidèlement; après un si long espace de temps, cela se
lit encore très-bien, parce qu'on est replacé directement dans une
situation qui a disparu, avec tant d'autres grandes choses, mais qui a
été saisie avec toute sa vie et heureusement fixée à jamais dans ce
récit.--Là, comme toujours, Schiller paraît en pleine possession de sa
haute nature; il est aussi grand à la table à thé qu'il l'aurait été
dans un conseil d'État. Rien ne le gêne, rien ne resserre ou n'abaisse
le vol de sa pensée; les grandes vues qui vivent en lui s'échappent
toujours sans restrictions, sans vaines considérations.--C'était là
un vrai homme! et c'est ainsi que l'on devrait être! Mais nous autres,
nous avons toujours quelque chose qui nous arrête; les personnes, les
objets qui nous entourent, exercent sur nous leur influence; la
cuiller à thé nous gêne, si elle est d'or, et que nous croyions la
trouver d'argent, et c'est ainsi que, paralysés par mille
considérations, nous n'arrivons pas à exprimer librement ce qu'il y a
peut-être de grand en nous-même. Nous sommes les esclaves des choses
extérieures, et nous paraissons grands ou petits, suivant qu'elles
diminuent ou élargissent devant nous l'espace!»
«Goethe se tut, la conversation changea, mais moi je gardai dans mon
coeur ces paroles qui exprimaient mes convictions intimes.»