Mais _Werther_, cette convulsion de l'âme humaine, n'est pas la seule
preuve de supériorité que Goethe ait donnée au monde. Il a écrit
_Faust_, et il l'a écrit toute sa vie. _Faust_, c'est le poëme vital
de Goethe, c'est la peinture de trois mondes à la fois dont se compose
la vie humaine: le bien et le beau dans _Marguerite_, le mal dans
_Méphistophélès_, la lutte du bien et du mal dans le drame tout
entier. Sans doute un sujet si immense, si complet, si universel et si
individuel à la fois, n'a pas été inventé tout ensemble par Goethe.
Comme toutes les grandes _créations_ artistiques, c'est une oeuvre
traditionnelle, continue et successive, sortie précédemment des flancs
de la vieille muse allemande et venant peut-être de l'Inde dont
l'Allemagne est la fille. Toutes les antiques nations ont apporté de
leur _migration_ un _Juif errant_ quelconque, poésie à la fois
populaire et religieuse dont les premiers débris connus sont grossiers
et vulgaires, et dont le dernier venu, qui les perfectionne, fait le
chef-d'oeuvre d'un peuple. Voyez Homère! voyez Virgile! voyez Dante!
on sent qu'ils puisent l'eau primitive du rocher. Il en est ainsi du
_Faust_ de Goethe. _Faust_ existait avant lui, mais à l'état d'embryon
que le génie moderne n'avait pas encore regardé. Aussitôt que Goethe
le regarde et le féconde de ce regard, l'embryon devient géant, et
l'amour, la philosophie, la poésie, réunis en un seul faisceau,
illuminent, enchantent, déifient le monde. L'épopée s'anime et devient
le drame le plus miraculeux, le plus naturel et le plus surnaturel de
tous les drames conçus par le génie religieux de l'humanité. Faust, le
véritable Satan des cours, s'empare de celui de Marguerite;
Marguerite, brillante et pure comme l'étoile du matin, l'aime avec
passion. D'abord candide et immaculée, puis abandonnée par lui, elle
roule d'abîme en abîme jusqu'à l'infanticide et monte à l'échafaud
sans le maudire. _Méphistophélès_, le flatteur de Faust, fait naître
les occasions, les tentations du mal, avec cette indifférence du
boucher qui enchaîne l'agneau et qui l'égorge en paix pour l'offrir à
son maître. Toutes les séductions de la vertu, tous les délices de la
vertu et du vice, tous les charmes de la nuit et du jour, puis toutes
les pudeurs de la femme, toutes les hontes de la séduction consommée,
et menée pas à pas de la félicité pure à la corruption inévitable, au
crime, au supplice, au repentir, à la peine, aux chastes joies de
l'expiation, sont les acteurs de ce lamentable drame. Méphistophélès
triomphe comme un homme qui n'a d'autre loi que la satisfaction des
désirs de son patron; Faust disparaît et arrive trop tard pour
secourir celle qu'il a perdue. Des chants infernaux et des cantiques
célestes invoquent tour à tour toute la puissance de la nature, puis
Marguerite expire, et le pire des maux, le doute satanique, comme une
dérision de l'homme, couvre tout. Le vertige possède tout le monde, et
la toile se baisse sur cet horrible dénoûment. Puis elle se relève
dans un autre âge, et le drame devenu métaphysique et religieux se
reprend avec Faust, Marguerite, Méphistophélès et d'autres
personnages, et la providence justifie tout et pardonne à tous, même à
Satan!
Sublime idée, détails plus touchants et plus sublimes encore:
Marguerite dépasse en tendresse, en innocence, en joie, en larmes,
tout ce que la poésie de tous les âges a jamais conçu. L'homme ne va
pas plus loin. Au delà il faut écrire comme sur les cartes des
passions: _Terres inconnues._ Qu'est-ce que _Zaïre_, _Didon_,
_Hélène_ auprès de Marguerite? Qu'est-ce qu'un drame composé d'un
événement purement humain, auprès du drame ineffable de Faust, de
Méphistophélès, de Marguerite? Le drame du fini à côté du drame de
l'infini, voilà Goethe. Qu'est-ce que Voltaire en comparaison? un
homme d'esprit railleur devant un génie inventeur, haut et profond
comme la nature. L'homme qui s'est appelé Goethe dans Faust et dans
Werther a joué du coeur humain comme d'un instrument sacré devant
l'autel de Dieu; Voltaire n'a joué que de l'esprit humain pour amuser
les hommes de bon sens. Quelle différence!
On conçoit que les hommes de son temps se soient inclinés devant
Goethe et consacrés à l'écouter dans le désert de sa vieillesse, et
que, plus ils étaient grands et forts eux-mêmes, plus ils se sont
volontairement abaissés devant lui. Il y a une obséquiosité mâle qui
n'est pas de la bassesse, mais de la religion. Ainsi était saint Jean
devant le Christ.--Telle était celle d'Eckermann, disciple de Goethe.
Ne nous scandalisons pas, édifions-nous! S'il existait sur terre un
homme capable d'écrire Faust, et qui eût besoin d'un écho, je me
ferais muraille pour répercuter cette voix d'en haut!