J’avais remarqué en tout cas que d’un doux agneau il était devenu un

bélier batailleur; mais, avec sa franche simplicité il protesta,

déclarant qu’un bélier ne lui ressemblait en rien. Cette fois, j’étais

exaspéré et j’avais très envie de lui dire qu’il manquait totalement de

jugement; je retins ma langue, pensant que rien ne me pressait de lui

exprimer ma façon de penser, et qu’une autre fois je pourrais tout aussi

bien la lui dire par téléphone.

Nous partîmes pour Boston le jour suivant. Comme le salon-fumoir était

plein de voyageurs, mon compagnon se rendit dans le compartiment réservé

aux fumeurs. Un vieil homme, à l’air humble, d’une pâleur maladive et

qui ressemblait à un fermier, était assis en face de nous; il maintenait

la porte ouverte avec son pied pour avoir plus d’air. Au même instant

l’homme préposé au frein, un individu gros et fort, entra brusquement

dans le wagon; lorsqu’il arriva devant la porte ouverte il s’arrêta,

lança des yeux furieux au vieux fermier et claqua la porte avec une

telle violence qu’il faillit arracher le soulier du vieux bonhomme, puis

il retourna à ses affaires. Plusieurs voyageurs se mirent à rire, mais

le vieux fermier paraissait honteux et déconfit. Peu après le conducteur

vint à passer. Le major l’arrêta et lui demanda avec sa courtoisie

habituelle:

--Conducteur, à qui doit-on se plaindre des mauvais procédés d’un

préposé au frein, est-ce à vous?

--Vous pouvez vous plaindre à Newhaven, si vous le désirez; qu’a-t-il

donc fait?

Le major lui raconta l’histoire. Le conducteur parut s’en amuser et lui

répondit avec une pointe d’ironie:

--D’après ce que je vois, l’homme du frein n’a pas prononcé une parole.

--Non, il n’a rien dit.

--Mais d’après vous il a menacé le voyageur?

--Oui.

--Et il a claqué grossièrement la porte?

--Parfaitement.

--Voilà tout?

--Oui, c’est tout.

Le conducteur sourit et ajouta:

--Si vous tenez absolument à le dénoncer, libre à vous, mais je ne vois

pas bien ce qui en résultera. Vous direz sans doute que le préposé au

frein a insulté ce voyageur? On vous demandera ce qu’il a dit. Vous

répondrez qu’il n’a rien dit; on vous demandera alors, j’en suis sûr, où

vous voyez une insulte lorsque vous reconnaissez vous-même qu’aucune

parole n’a été prononcés.

Un bruit d’applaudissements salua le raisonnement serré du conducteur

qui en éprouva un certain plaisir. Sans se troubler le major reprit:

--Vous venez précisément de toucher du doigt un défaut criant du système

des réclamations. Les employés du chemin de fer, comme d’ailleurs le

public et vous-même semblez le croire, n’ont pas l’air de savoir qu’il

existe d’autres insultes que celles proférées; ainsi, personne ne va à

votre direction se plaindre des insultes de manières, de gestes, de

regards, etc., et pourtant parfois ces insultes sont plus graves que

celles constituées par des paroles. Il me semble que votre

administration devrait prier avec instance le public de lui dénoncer les

affronts et les impolitesses non exprimés.

Le conducteur se mit rire et dit:

--Tout cela n’arrangerait guère les choses.

--C’est possible. Je rapporterai le fait à Newhaven, et je suis persuadé

qu’on m’en saura gré.

Le visage du conducteur se rembrunit. Je dis à mon compagnon:

--Voyons, vous n’allez pas faire des embarras pour cette mesquine

histoire?

--Je ne la considère pas comme mesquine. On devrait toujours dénoncer de

pareils faits; c’est un devoir public et aucun citoyen n’a le droit de

s’y soustraire, mais je n’aurai pas besoin de rapporter cet incident.

--Pourquoi?

--Ce sera inutile, la diplomatie arrangera tout, vous verrez.

A ce moment le conducteur repassa et quand il vint près du major il se

pencha vers lui, en disant:

--Vous n’aurez pas besoin de le dénoncer; je le considère comme

répréhensible, et s’il recommence je le réprimanderai sévèrement.

Le major répondit cordialement.

--Eh bien! c’est tout ce que je voulais. Vous ne supposerez pas que

j’aie été animé d’un sentiment de vengeance; j’ai agi uniquement par

devoir. Mon beau-frère est un des directeurs de la ligne; lorsqu’il

saura que vous êtes décidé à réprimander votre préposé au frein la

prochaine fois qu’il insultera brutalement un vieillard inoffensif, il

en sera très satisfait, croyez-moi bien.

Le conducteur ne parut pas aussi joyeux qu’on aurait pu le supposer;

l’air soucieux et mal à l’aise il se retira de quelques pas et dit:

--Je pense plutôt qu’il faudrait dès maintenant agir, je vais renvoyer

ce préposé au frein.

--Le renvoyer! quel avantage y verriez-vous? ne croyez-vous pas qu’il

serait plus sage de faire son éducation et de le garder.

--Vous avez peut-être raison, que me conseillez-vous alors?

--Il a insulté le vieux voyageur en présence de tous les autres,

pourquoi ne pas le faire venir et l’obliger à des excuses publiques?

--Entendu, je vais le faire venir et lui dirai ceci: «Si au lieu de

rester muets sur votre conduite, les voyageurs étaient venus se plaindre

à moi, vous auriez bientôt à vous en repentir.»

Le préposé au frein vint et fit des excuses. Après son départ, le major

fit la réflexion suivante:

--Eh! bien, vous voyez comme c’est simple et facile. Un citoyen

ordinaire n’aurait obtenu aucun résultat; mais le beau-frère d’un

directeur peut arriver à tout ce qu’il veut.

--Mais êtes-vous réellement le beau-frère d’un directeur?

--Naturellement. Je le suis toutes les fois que l’intérêt public

l’exige. J’ai un beau-frère dans tous les coins, partout; cela m’épargne

une foule de désagréments.

--Voilà une parenté bien étendue.

--Oui, j’ai plus de trois cents beaux-frères.

--Pourquoi n’avez-vous pas laissé le conducteur aller de l’avant et

renvoyer l’homme du frein qui le méritait bien?

Le major me répondit avec un soupçon d’impatience:

--Si vous réfléchissiez un instant, vous ne me poseriez pas de

semblables questions. Prenez-vous donc l’homme du frein pour un chien

pour vouloir le traiter ainsi? N’oubliez pas que c’est un homme et qu’en

tant qu’homme il a à lutter pour la vie. Il a certainement une sœur, une

mère, ou une femme et des enfants à soutenir. Lorsque vous supprimez ses

moyens d’existence, c’est aux siens que vous faites du tort. Eux n’y

sont pour rien, n’est-ce pas? Quel avantage voyez-vous à renvoyer un

préposé au frein insolent, pour en reprendre un autre qui lui

ressemblera point pour point? Trouvez-vous cela sage? Il me paraît

beaucoup plus rationnel de réformer l’homme du frein et de le garder.

Il me cita alors la conduite d’un certain inspecteur divisionnaire du

chemin de fer à l’égard d’un aiguilleur qui, après deux ans de service,

commit une négligence, fit dérailler un train et causa la mort de

plusieurs personnes. Les citoyens vinrent avec passion réclamer le

renvoi de l’aiguilleur, mais l’inspecteur leur répondit:

--Non, vous avez tort, il vient de recevoir une dure leçon et il ne fera

plus dérailler de trains. A mes yeux il est deux fois plus capable

qu’auparavant; je le garde.

Nous eûmes encore une aventure pendant notre voyage entre Hartford et

Springfield. Un garçon de service du train entra bruyamment dans notre

compartiment et bouscula maladroitement un voyageur qui somnolait: ce

dernier s’éveilla en tressaillant et se mit en colère; plusieurs de ses

amis partagèrent son indignation et firent chorus avec lui. Ils

envoyèrent chercher le conducteur du train, lui rapportèrent l’incident

et déclarèrent qu’ils exigeaient le renvoi du garçon. Les trois

plaignants étaient de riches marchands de Holyoak et le conducteur avait

certainement assez peur d’eux. Il essaya de les calmer en leur

expliquant que ce garçon ne dépendait pas de lui, mais il n’obtint aucun

résultat.

Le major alors intervint pour prendre sa défense:

--Je vois, dit-il, la situation; sans le vouloir, messieurs, vous

exagérez la gravité de l’incident. Ce jeune garçon s’est comporté comme

beaucoup d’étourdis de son âge. Si vous prétendez policer ses manières

et réformer son éducation, je suis tout prêt à vous aider; mais je

trouve mal de le faire renvoyer d’une façon aussi implacable.

Mais ils ne voulurent rien entendre. Ils connaissaient particulièrement,

disaient-ils, le président de la Compagnie et se plaindraient dès le

lendemain à Boston de la conduite de ce garçon. Le major répondit que

lui aussi allait s’occuper de cette affaire et qu’il ferait tout son

possible pour sauver le garçon. Un des voyageurs lui lança un coup d’œil

irrité et dit:

--Dans ce cas, nous verrons bien celui qui a le plus d’influence auprès

du président. Connaissez-vous personnellement M. Bliss?

Le major répondit avec componction:

--Je pense bien, c’est mon oncle.

L’effet fut immédiat; après un silence maladroit de deux ou trois

minutes, les voyageurs comprirent qu’ils s’étaient livrés à un

ressentiment exagéré; leur colère s’apaisa et, devenant plus sociables,

ils résolurent d’oublier cet incident pour ne pas faire tort au jeune

garçon. Je m’étais bien attendu à ce résultat: le président de la

Compagnie n’était nullement l’oncle du major, ou plutôt nous

l’appellerons son oncle d’adoption pour un seul jour.

Notre voyage de retour se passa sans incident, probablement parce que

nous prîmes un train de nuit et que nous dormîmes pendant tout le

trajet.

Nous quittâmes New-York le samedi soir par la ligne de Pensylvanie.

Après déjeuner, le lendemain matin, nous entrâmes dans le wagon-salon;

nous le trouvâmes sombre et lugubre; à peine quelques voyageurs

l’occupaient-ils. Il nous parut sans la moindre animation.

Nous nous rendîmes alors dans le fumoir qu’occupaient trois voyageurs.

Deux d’entre eux maugréaient contre le règlement de la Compagnie qui

interdisait de jouer aux cartes le dimanche. Ils avaient commencé un jeu

innocent de jacquet et on les avait empêchés de continuer. Le major

intervint et s’adressant au troisième voyageur:

--Avez-vous protesté contre le jeu? lui demanda-t-il.

--Pas le moins du monde; je suis professeur à l’Université de Yale et

quoique religieux pratiquant je n’ai aucun préjugé contre le jeu.

Le major dit aux autres:

--Dans ce cas, messieurs, vous êtes parfaitement libres de continuer à

jouer. Personne ici ne s’y oppose.

L’un d’eux objecta qu’ils courraient un certain risque, mais l’autre

déclara qu’ils joueraient immédiatement si le major voulait bien se

joindre à eux. Ils étendirent une couverture sur leurs genoux et le jeu

commença. Sur ces entrefaites, le conducteur du train arriva et dit avec

brusquerie:

--Veuillez cesser, messieurs; mettez de côté vos cartes, ce n’est pas

permis.

Le major continua à battre les cartes et répliqua:

--Par ordre de qui les cartes sont-elles défendues?

--Par mon ordre.

La discussion commença; le major répartit:

--Etes-vous l’inventeur de cette idée?

--Quelle idée?

--L’idée de défendre l’usage des cartes le dimanche?

--Non, naturellement.

--Qui alors?

--La Compagnie.

--Ainsi, somme toute, ce n’est pas sur votre ordre, mais sur celui de la

Compagnie?

--Oui, parfaitement; mais vous continuez à jouer. Je vous prie

d’interrompre votre jeu immédiatement.

--On ne gagne rien à brusquer les choses. Qui a autorisé la Compagnie à

formuler semblable prescription?

--Mon cher monsieur, cela m’importe peu.

--Vous oubliez que vous êtes la seule personne en jeu. Cette

considération est au contraire très importante pour moi. Je ne saurais

me soustraire à une exigence légale de mon pays sans me déshonorer

moi-même; je n’accepterai jamais qu’un homme ou qu’une corporation se

permette d’entraver ma liberté par des règlements illégaux (abus que les

compagnies de chemin de fer ont tendance à propager), car j’entends

faire respecter mon droit de citoyen. J’en reviens donc à ma question:

En vertu de quel droit la Compagnie a-t-elle formulé ce règlement?

--Je n’en sais rien, cela la regarde.

--Cela me regarde aussi; je doute que la Compagnie ait aucun droit de

prendre pareille mesure, car la ligne traverse plusieurs Etats.

Savez-vous dans quel Etat nous nous trouvons en ce moment et quelles

sont les lois de cet Etat à ce sujet?

--Ces lois m’importent peu; je ne connais que les règlements de ma

Compagnie. Mon devoir, messieurs, est d’empêcher de jouer; il vous faut

arrêter votre jeu.

--C’est possible, mais encore une fois rien ne presse. Dans les hôtels

on affiche dans les chambres certains règlements, mais on cite toujours

à l’appui de ces règlements les passages de la loi qui les régit. Je ne

vois rien ici qui soit affiché. Veuillez donc justifier de votre pouvoir

et finissons-en, car vous voyez bien que vous troublez notre jeu.

--J’ai des ordres, je les exécute, cela suffit; on doit m’obéir.

--N’arrivons pas si vite à la conclusion. Il vaut beaucoup mieux

examiner cette question de sang-froid et ne pas nous emballer à la

légère, car le fait d’entraver la liberté d’un citoyen des Etats-Unis

constitue une offense beaucoup plus grave que vous et les Compagnies de

chemin de fer ne semblez le croire; et pour ma part je ne souffrirai une

atteinte portée à ma liberté qu’autant que la restriction de ma liberté

paraîtra justifiée. Ainsi donc...

--Mon cher monsieur, voulez-vous déposer ces cartes?

--Nous verrons tout à l’heure, cela dépendra. Vous dites qu’on doit vous

obéir. Ce mot «doit» est bien sévère! Une compagnie avisée ne devrait

pas vous imposer un règlement aussi drastique sans prononcer une peine

contre toute infraction à ce règlement. Autrement elle risquerait de se

faire moquer d’elle en émettant des prescriptions qui restent

lettre-morte. Quelle est la peine prévue pour une infraction à cette

loi?

--Une peine! je n’en ai jamais entendu parler.

--Sans contredit vous vous trompez. Votre Compagnie vous ordonnerait

d’arrêter un jeu innocent et elle ne vous donnerait aucun moyen de faire

respecter cet ordre! Ne voyez-vous pas que ce serait insensé? Que

faites-vous quand les gens refusent d’obéir à cette injonction? Leur

arrachez-vous les cartes des mains?

--Non.

--Débarquez-vous le délinquant à la prochaine station?

--Non, nous ne le pouvons s’il a un billet.

--Le traduisez-vous devant un tribunal?

Le conducteur restait silencieux et paraissait troublé. Le major

continua:

--Vous voyez bien que vous êtes sans recours et que la Compagnie vous

place dans une situation grotesque. Vous formulez un ordre sur un ton

arrogant avec un certain fracas, et lorsqu’il s’agit de le faire

exécuter vous vous apercevez que vous n’avez aucun moyen d’imposer

obéissance.

Le conducteur reprit avec dignité:

--Messieurs, je vous ai donné un ordre formel, mon devoir s’arrête là.

Obéissez ou n’obéissez pas, je m’en lave les mains!

Et ce disant, il fit mine de tourner les talons.

--Permettez, ne vous en allez pas; vous vous trompez en croyant votre

devoir accompli; en tout cas moi j’ai un devoir à remplir.

--Que voulez-vous dire?

--Allez-vous dénoncer ma désobéissance à la Direction à Pittsburg?

--Non, à quoi cela servirait-il?

--Il faut que vous me dénonciez ou moi je vous dénoncerai.

--Me dénoncer? pourquoi?

--Pour contrevenir aux ordres de la Compagnie en n’empêchant pas ce jeu.

En tant que citoyen, mon devoir est d’aider les Compagnies de chemin de

fer à maintenir les employés dans la voie de leurs devoirs.

--Parlez-vous sérieusement?

--Oui, très sérieusement. Je ne vous en veux nullement comme homme, mais

comme employé je vous reproche de n’avoir pas su faire respecter un

règlement; donc, si vous ne me dénoncez pas, c’est moi qui le ferai.

Le conducteur parut embarrassé et resta songeur quelques instants.

--Dans quel guêpier suis-je donc, s’écria-t-il? Tout s’embrouille autour

de moi; je n’y reconnais plus rien; jamais pareil fait ne s’est produit;

jamais aussi ce stupide règlement dépourvu de sanction ne m’a paru

aussi ridicule qu’aujourd’hui. Je ne veux dénoncer personne, mais je ne

veux pas qu’on me dénonce; cela n’en finirait plus. Continuez à jouer

aux cartes, jouez toute la journée, si le cœur vous en dit, mais

laissez-nous la paix.

--Avant de vous en aller, voulez-vous me dire pourquoi la Compagnie a

imposé ce règlement? Pouvez-vous lui trouver une excuse, j’entends une

excuse rationnelle, plausible, et qui ne soit pas l’élucubration d’un

cerveau d’idiot?

--Certainement, je le puis; la raison en est bien simple. C’est pour ne

pas heurter les sentiments des autres voyageurs, de ceux qui ont des

principes religieux; ceux-ci ne supporteraient pas que le jour du Sabbat

fût profané en jouant aux cartes en wagon.

--C’est juste ce que je pensais. Ils ne regardent pas, eux, à voyager le

dimanche, mais ils ne veulent pas que les autres...

--Par Dieu! vous voyez juste! je n’y avais jamais pensé avant; au fond

quand on y réfléchit, ce règlement paraît stupide.

Sur ces entrefaites le surveillant du train arriva et fit mine de

vouloir faire cesser le jeu; mais le conducteur du wagon l’arrêta et le

prit à part pour lui expliquer la situation. Tout en resta là.

Pendant onze jours, je séjournai à Chicago, malade dans mon lit; je ne

vis donc rien de la foire et je dus retourner dans l’est, dès qu’il me

fut possible de voyager. Le major prit la précaution de retenir un

wagon-salon pour me donner plus de place et rendre mon voyage plus

confortable; mais quand nous arrivâmes à la gare, par suite d’une

erreur, notre wagon n’était pas attaché au train. Le conducteur nous

avait bien réservé une section du compartiment, mais, nous assura-t-il,

il lui avait été impossible de faire mieux. Le major déclara que rien ne

nous pressait et que nous attendrions jusqu’à ce qu’on ait accroché un

wagon. Le conducteur lui répondit avec une certaine ironie:

--Possible que vous ne soyez pas pressé, comme vous le dites, mais nous

n’avons pas de temps à perdre; veuillez monter, messieurs, et ne nous

faites pas attendre.

Mais le major refusa de monter en wagon et il m’engagea fort à l’imiter.

Il déclara qu’il voulait son wagon et qu’il l’aurait; le conducteur

impatienté s’écria:

--Nous ne pouvons mieux faire, nous ne sommes pas tenus à l’impossible.

Vous occuperez ces places réservées ou vous ne partirez pas. On a

commis une erreur qui ne peut être réparée au dernier moment. Le fait

se produit quelquefois et personne n’a jamais fait autant de difficultés

que vous.

--Ah! précisément; si tous les voyageurs savaient faire valoir leurs

droits, vous n’essaieriez pas aujourd’hui de trépigner les miens avec

une pareille désinvolture. Je ne tiens pas spécialement à vous causer

des désagréments, mais il est de mon devoir de protéger mon prochain

contre cette sorte d’empiètement. J’aurai mon wagon-salon ou bien

j’attendrai à Chicago et je poursuivrai la Compagnie pour violation de

son contrat.

--Poursuivre la Compagnie pour une telle bagatelle?

--Certainement.

--Vous le feriez réellement?

--Oui.

Le conducteur regarda le major avec étonnement et ajouta:

--Décidément vous avez raison; j’y vois clair maintenant, je n’y avais

jamais songé auparavant. Tenez, je vais envoyer chercher le chef de

gare.

Ce dernier arriva et parut plutôt ennuyé de la réclamation du major

(mais pas du tout de l’erreur commise).

Il accueillit la plainte du major avec brusquerie et sur le même ton

que le conducteur du train au début; mais il ne sut fléchir le major qui

réclama plus énergiquement que jamais son wagon-salon. Cependant le chef

de gare s’amadoua, chercha à plaisanter, et esquissa même un semblant

d’excuses. Cette bonne disposition facilitait un compromis, le major

voulut bien faire une concession. Il déclara qu’il renoncerait au

wagon-salon retenu par lui à l’avance, à condition qu’on lui en fournît

un autre. Après des recherches ardues on finit par trouver un voyageur

de bonne composition qui consentit à échanger son wagon-salon contre

notre section de compartiment. Dans la soirée, le surveillant du train

vint nous trouver et, après une causerie très courtoise, nous devînmes

bons amis. Il souhaitait, nous déclara-t-il, que le public fît plus

souvent des protestations; cela produirait un très bon effet d’après

lui, les Compagnies de chemin de fer ne se décideraient à soigner les

voyageurs qu’autant que ces derniers défendraient eux-mêmes leurs

propres intérêts.

J’espérais que notre voyage s’effectuerait maintenant sans autres

«incidents réformateurs», mais il n’en fut rien.

Au wagon-restaurant, le matin, le major demanda du poulet grillé; le

garçon lui répondit:

--Ce plat ne figure pas sur le menu, monsieur, nous ne servons que ce

qui est sur le menu.

--Pourtant je vois là-bas un voyageur qui mange du poulet grillé.

--C’est possible, mais ce monsieur est un inspecteur de la Compagnie.

--Raison de plus pour que j’aie du poulet grillé; je n’aime pas ces

récriminations, dépêchez-vous et apportez-moi du poulet grillé.

Le garçon appela le maître d’hôtel qui expliqua très poliment que la

chose était impossible; des règlements très sévères s’y opposaient.

--Soit, mais alors vous devez appliquer impartialement ces règlements ou

les violer avec la même impartialité. Vous allez enlever à ce monsieur

son poulet ou m’en apporter un.

Le maître d’hôtel resta aussi ébahi qu’indécis. Il esquissait une

argumentation incohérente lorsque le conducteur survint et demanda de

quoi il s’agissait. Le maître d’hôtel expliqua qu’un voyageur

s’obstinait à avoir du poulet, tandis qu’il n’y en avait pas sur la

carte et que le règlement s’y opposait. Le conducteur répondit:

--Cramponnez-vous au règlement, vous n’avez pas autre chose à

faire.--Mais un instant, s’agit-il de ce voyageur? Dans ce cas,

continua-t-il en riant, croyez-moi, ne vous occupez plus du règlement;

donnez-lui ce qu’il demande et ne le laissez pas énumérer tous ses

droits. Oui, donnez-lui tout ce qu’il demande et si vous ne l’avez pas,

arrêtez le train pour vous le procurer.

Le major mangea son poulet, mais il avoua qu’il l’avait fait uniquement

par devoir, pour établir un principe, car il n’aimait pas le poulet.

J’ai manqué la foire, il est vrai, mais j’ai recueilli dans mon sac un

certain nombre de tours diplomatiques qui, plus tard, pourront m’être

très utiles; le lecteur les trouvera sans doute comme moi aussi

pratiques que subtils.

UN VEINARD!

Ceci se passait à un banquet donné à Londres en l’honneur d’un des plus

illustres noms de l’armée anglaise de ce siècle. Pour des raisons que le

lecteur connaîtra plus tard, je préfère tenir secrets le nom et les

titres de ce héros, et je l’appellerai le lieutenant général Lord Arthur

Scorosby V. C. K. C. B. etc.... Quel prestige exerce un nom illustre!

Là, devant moi, était assis en chair et en os l’homme dont j’entendis

parler plus d’un millier de fois, depuis le jour où son nom, s’élevant

d’un champ de bataille de Crimée, monta jusqu’au zénith de la gloire. Je

ne pouvais me rassasier de contempler ce demi-dieu; j’étais en extase

devant lui, je le buvais des yeux; son calme, sa réserve, son attitude

digne, la profonde honnêteté qui s’exhalait de toute sa personne

faisaient mon admiration; ce héros n’avait pas conscience de sa valeur;

il semblait ne pas se douter que des centaines d’yeux admirateurs

étaient fixés sur lui et que de toutes les poitrines des assistants

montait vers lui un culte profond d’adoration.

Le Clergyman assis à ma gauche était une de mes vieilles connaissances.

Clergyman aujourd’hui, il avait passé la première moitié de sa vie dans

les camps et sur les champs de bataille, comme instructeur à l’école

militaire de Woolwich.

A ce moment un éclair singulier illumina ses yeux, se penchant vers moi

il murmura confidentiellement à mon oreille, en désignant d’un geste

discret le héros du banquet:

--Entre nous, sa gloire est un pur accident; il la doit à un coup de

veine incroyable.

Cette déclaration me causa une grande surprise; s’il s’était agi de

Napoléon, de Socrate ou de Salomon, mon étonnement n’eût pas été plus

grand. Quelques jours plus tard, le Révérend me fournit l’explication

suivante de son étrange remarque:

Les Peterkins · 第 11 / 12 段