Woolwich; le hasard voulut que je me trouvasse là lorsque le jeune
Scorosby passa son examen préliminaire; sa nullité m’inspira une
profonde pitié: tandis que les autres élèves de sa section répondaient
tous brillamment, lui se montra d’une ignorance crasse. Il me fit
évidemment l’effet d’un brave garçon, doux et sans astuce, mais c’était
navrant de le voir planté debout comme un piquet et décocher des
réponses d’une stupidité et d’une ignorance prodigieuses. J’eus vraiment
compassion de lui et je me dis: «La prochaine fois qu’il passera un
nouvel examen il sera certainement renvoyé; aussi serait-il plus
charitable d’adoucir sa chute autant que possible.»
Je le pris à part et m’aperçus qu’il savait quelques mots de l’histoire
de César, mais c’était là tout son bagage; je me mis donc à l’œuvre et
lui rabâchai un certain stock de questions sur César, qui devaient
infailliblement être posées aux élèves. Vous me croirez si vous voulez:
le jour de l’examen il se montra transcendant dans ses réponses, si
transcendant qu’il recueillit force compliments pour ce «gavage»
purement superficiel; tandis que les autres, mille fois plus instruits
que lui, répondirent mal, et furent fruit-sec. Avec une veine
fantastique qui ne se reproduira peut-être pas deux fois dans un siècle,
il n’eut pas à répondre à d’autres questions. C’était stupéfiant.
Pendant le temps que dura son examen, je restai à côté de lui avec la
sollicitude qu’éprouve une mère pour son enfant estropié; il se tira
toujours d’affaire comme par enchantement.
A n’en pas douter, les mathématiques allaient le couler et décider de
son sort; toujours par bonté d’âme pour adoucir sa chute, je le pris de
nouveau à part et je lui serinai un certain nombre de questions que
l’examinateur ne manquerait pas de poser; puis je l’abandonnai à son
triste sort. Eh bien! vous me croirez si vous voulez: à ma grande
stupéfaction il mérita le premier prix et reçut une véritable ovation de
compliments.
Pendant une semaine il ne me fut plus possible de dormir: ma conscience
me torturait nuit et jour; par pure charité j’avais essayé de rendre
moins dure la déconfiture de cet infortuné jeune homme sans me douter du
résultat qui allait se produire. Je me sentais coupable et misérable:
comment, par mon fait, cette pauvre cervelle bornée allait se trouver en
tête d’une promotion et supporter de graves responsabilités! A n’en pas
douter, à la première occasion, un effondrement ne manquerait pas de se
produire.
La guerre de Crimée venait d’être déclarée.
«Quel malheur, pensai-je, voici maintenant la guerre; ce pauvre âne va
avoir l’occasion d’étaler au grand jour sa nullité.» Je m’attendais à un
désastre: ce désastre se produisit: j’appris avec terreur que le jeune
Scorosby venait d’être nommé capitaine d’un régiment de marche. Qui eût
pu supposer qu’un tel poids de responsabilité dût peser sur des épaules
aussi faibles et aussi jeunes? J’aurais encore compris sa nomination au
grade de porte-étendard, mais à celui de capitaine, songez quelle folie!
Je crus que mes cheveux allaient en devenir blancs. Moi qui aime tant la
tranquillité et l’inaction, je me tins le triste raisonnement suivant:
«Je suis responsable de ce malheur vis-à-vis de ma patrie;
j’accompagnerai donc cet incapable, je resterai à ses côtés pour sauver
ma patrie dans la mesure du possible.» Je rassemblai le pauvre petit
capital péniblement économisé pendant mes années de dur labeur, je me
mis en route avec un gros soupir et j’achetai un grade de porte-étendard
dans son régiment. Ainsi nous partîmes tous deux pour la guerre.
Là, mon cher, quel spectacle effroyable! Il ne fit que des bévues,
inepties sur inepties; mais, voyez-vous, personne ne connaissait à fond
cet individu, personne n’avait mis au point ses capacités; aussi prit-on
ses bévues navrantes pour des traits de génie. Le spectacle de ses
sottises me fit crier de rage et délirer dans ma fureur; j’étais
exaspéré de voir que chaque nouvelle insanité de sa part augmentait sa
réputation; je me disais: «Le jour où les yeux de ses admirateurs
s’ouvriront, sa chute sera aussi grande que celle du soleil tombant du
firmament.» Montant de grade en grade, il passa par-dessus les cadavres
de ses supérieurs; au plus chaud de la bataille, notre colonel tomba
frappé, et mon cœur se mit à battre affreusement, car Scorosby allait
prendre sa place. «Pour le coup, pensai-je, avant dix minutes nous
serons tous perdus.»
Le combat fut acharné; sur tous les points du champ de bataille les
alliés lâchaient pied. Notre régiment occupait une position de la plus
haute importance et la moindre bévue pouvait tout perdre. A ce moment
critique, notre fatal insensé fit quitter au régiment la position qu’il
occupait, et le lança à la charge contre la colline opposée où on ne
voyait pas trace d’ennemis.
«C’est la fin de tout, pensai-je cette fois. Le régiment s’ébranla; nous
avions franchi le faîte de la colline avant que ce mouvement insensé ait
pu être découvert et arrêté. Nous trouvâmes de l’autre côté une armée
russe de réserve au grand complet, dont personne ne soupçonnait
l’existence. Qu’arriva-t-il? Nous avions 95 chances sur 100 d’être
massacrés. Mais non, les Russes en conclurent que jamais un seul
régiment ne se serait hasardé dans une passe aussi dangereuse; ce
devrait être l’armée anglaise tout entière! Se croyant bloqués et
découverts, les Russes firent demi-tour, repassèrent la colline dans un
affreux désordre. Nous les serrions de près dans notre poursuite;
arrivés sur le champ de bataille, ils se heurtèrent au gros de l’armée
ennemie; ce fut un chaos et une confusion épouvantables, et la défaite
des alliés se transforma en une éclatante victoire. Le maréchal
Canrobert contemplait ce spectacle avec ravissement, émerveillé,
trépignant de joie. Il fit appeler Scorosby, l’embrassa et le décora sur
le champ de bataille en présence de toutes les troupes.
Quelle avait donc été la fameuse bévue de Scorosby? Il avait tout
bonnement pris sa droite pour sa gauche, et rien de plus.
Il avait reçu l’ordre de se porter en arrière pour soutenir notre
droite; au lieu de cela, il chargea en avant et escalada la colline par
la gauche. Il acquit ce jour-là la réputation d’un grand génie
militaire; la gloire de son nom répandue dans tout le monde brillera
dans les annales de l’histoire. Aux yeux de tous, c’est un homme bon,
doux, aimable et modeste, mais, en réalité, il est au-dessous de tout
comme incapacité. Une veine phénoménale l’a servi jour par jour, année
par année. Pendant un demi-siècle il a passé pour un soldat des plus
brillants; sa carrière militaire est émaillée d’un nombre incalculable
de bévues, cela ne l’a pas empêché de devenir chevalier, baron, voire
même lord; voyez plutôt sa poitrine, elle est constellée de décorations.
Eh! bien, monsieur, chacune de ces décorations représente une gaffe
colossale; prises dans leur ensemble, elles constituent nettement la
preuve qu’avant tout, pour réussir en ce monde, il faut être né
«veinard»!
TABLE
LES PETERKINS 5
PERCE, MON AMI, PERCE 19
POURQUOI J’ÉTRANGLAI MA CONSCIENCE 29
LES AMOURS D’ALONZO FITZ CLARENCE ET DE ROSANNAH
ETHELTON 59
LE CHAT DE DICK BAKER 95
LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE 101
SUR LES BÉBÉS 129
CONSIDÉRATIONS SUR LE TEMPS 135
UN SAUTEUR MEXICAIN PUR SANG 143
L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE 153
QUELQUES HÉROS D’OCCASION 165
A LA CURE D’APPÉTIT 179
EXTRAIT DU TIMES DE LONDRES EN 1904 201
NOS DIPLOMATES 223
EN VOYAGEANT AVEC UN RÉFORMATEUR 239
UN VEINARD 267
_ACHEVÉ D’IMPRIMER_
le vingt-deux mai mil neuf cent dix
PAR
BLAIS & ROY
A POITIERS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE