--Il y a environ 40 ans j’étais instructeur à l’école militaire de

Woolwich; le hasard voulut que je me trouvasse là lorsque le jeune

Scorosby passa son examen préliminaire; sa nullité m’inspira une

profonde pitié: tandis que les autres élèves de sa section répondaient

tous brillamment, lui se montra d’une ignorance crasse. Il me fit

évidemment l’effet d’un brave garçon, doux et sans astuce, mais c’était

navrant de le voir planté debout comme un piquet et décocher des

réponses d’une stupidité et d’une ignorance prodigieuses. J’eus vraiment

compassion de lui et je me dis: «La prochaine fois qu’il passera un

nouvel examen il sera certainement renvoyé; aussi serait-il plus

charitable d’adoucir sa chute autant que possible.»

Je le pris à part et m’aperçus qu’il savait quelques mots de l’histoire

de César, mais c’était là tout son bagage; je me mis donc à l’œuvre et

lui rabâchai un certain stock de questions sur César, qui devaient

infailliblement être posées aux élèves. Vous me croirez si vous voulez:

le jour de l’examen il se montra transcendant dans ses réponses, si

transcendant qu’il recueillit force compliments pour ce «gavage»

purement superficiel; tandis que les autres, mille fois plus instruits

que lui, répondirent mal, et furent fruit-sec. Avec une veine

fantastique qui ne se reproduira peut-être pas deux fois dans un siècle,

il n’eut pas à répondre à d’autres questions. C’était stupéfiant.

Pendant le temps que dura son examen, je restai à côté de lui avec la

sollicitude qu’éprouve une mère pour son enfant estropié; il se tira

toujours d’affaire comme par enchantement.

A n’en pas douter, les mathématiques allaient le couler et décider de

son sort; toujours par bonté d’âme pour adoucir sa chute, je le pris de

nouveau à part et je lui serinai un certain nombre de questions que

l’examinateur ne manquerait pas de poser; puis je l’abandonnai à son

triste sort. Eh bien! vous me croirez si vous voulez: à ma grande

stupéfaction il mérita le premier prix et reçut une véritable ovation de

compliments.

Pendant une semaine il ne me fut plus possible de dormir: ma conscience

me torturait nuit et jour; par pure charité j’avais essayé de rendre

moins dure la déconfiture de cet infortuné jeune homme sans me douter du

résultat qui allait se produire. Je me sentais coupable et misérable:

comment, par mon fait, cette pauvre cervelle bornée allait se trouver en

tête d’une promotion et supporter de graves responsabilités! A n’en pas

douter, à la première occasion, un effondrement ne manquerait pas de se

produire.

La guerre de Crimée venait d’être déclarée.

«Quel malheur, pensai-je, voici maintenant la guerre; ce pauvre âne va

avoir l’occasion d’étaler au grand jour sa nullité.» Je m’attendais à un

désastre: ce désastre se produisit: j’appris avec terreur que le jeune

Scorosby venait d’être nommé capitaine d’un régiment de marche. Qui eût

pu supposer qu’un tel poids de responsabilité dût peser sur des épaules

aussi faibles et aussi jeunes? J’aurais encore compris sa nomination au

grade de porte-étendard, mais à celui de capitaine, songez quelle folie!

Je crus que mes cheveux allaient en devenir blancs. Moi qui aime tant la

tranquillité et l’inaction, je me tins le triste raisonnement suivant:

«Je suis responsable de ce malheur vis-à-vis de ma patrie;

j’accompagnerai donc cet incapable, je resterai à ses côtés pour sauver

ma patrie dans la mesure du possible.» Je rassemblai le pauvre petit

capital péniblement économisé pendant mes années de dur labeur, je me

mis en route avec un gros soupir et j’achetai un grade de porte-étendard

dans son régiment. Ainsi nous partîmes tous deux pour la guerre.

Là, mon cher, quel spectacle effroyable! Il ne fit que des bévues,

inepties sur inepties; mais, voyez-vous, personne ne connaissait à fond

cet individu, personne n’avait mis au point ses capacités; aussi prit-on

ses bévues navrantes pour des traits de génie. Le spectacle de ses

sottises me fit crier de rage et délirer dans ma fureur; j’étais

exaspéré de voir que chaque nouvelle insanité de sa part augmentait sa

réputation; je me disais: «Le jour où les yeux de ses admirateurs

s’ouvriront, sa chute sera aussi grande que celle du soleil tombant du

firmament.» Montant de grade en grade, il passa par-dessus les cadavres

de ses supérieurs; au plus chaud de la bataille, notre colonel tomba

frappé, et mon cœur se mit à battre affreusement, car Scorosby allait

prendre sa place. «Pour le coup, pensai-je, avant dix minutes nous

serons tous perdus.»

Le combat fut acharné; sur tous les points du champ de bataille les

alliés lâchaient pied. Notre régiment occupait une position de la plus

haute importance et la moindre bévue pouvait tout perdre. A ce moment

critique, notre fatal insensé fit quitter au régiment la position qu’il

occupait, et le lança à la charge contre la colline opposée où on ne

voyait pas trace d’ennemis.

«C’est la fin de tout, pensai-je cette fois. Le régiment s’ébranla; nous

avions franchi le faîte de la colline avant que ce mouvement insensé ait

pu être découvert et arrêté. Nous trouvâmes de l’autre côté une armée

russe de réserve au grand complet, dont personne ne soupçonnait

l’existence. Qu’arriva-t-il? Nous avions 95 chances sur 100 d’être

massacrés. Mais non, les Russes en conclurent que jamais un seul

régiment ne se serait hasardé dans une passe aussi dangereuse; ce

devrait être l’armée anglaise tout entière! Se croyant bloqués et

découverts, les Russes firent demi-tour, repassèrent la colline dans un

affreux désordre. Nous les serrions de près dans notre poursuite;

arrivés sur le champ de bataille, ils se heurtèrent au gros de l’armée

ennemie; ce fut un chaos et une confusion épouvantables, et la défaite

des alliés se transforma en une éclatante victoire. Le maréchal

Canrobert contemplait ce spectacle avec ravissement, émerveillé,

trépignant de joie. Il fit appeler Scorosby, l’embrassa et le décora sur

le champ de bataille en présence de toutes les troupes.

Quelle avait donc été la fameuse bévue de Scorosby? Il avait tout

bonnement pris sa droite pour sa gauche, et rien de plus.

Il avait reçu l’ordre de se porter en arrière pour soutenir notre

droite; au lieu de cela, il chargea en avant et escalada la colline par

la gauche. Il acquit ce jour-là la réputation d’un grand génie

militaire; la gloire de son nom répandue dans tout le monde brillera

dans les annales de l’histoire. Aux yeux de tous, c’est un homme bon,

doux, aimable et modeste, mais, en réalité, il est au-dessous de tout

comme incapacité. Une veine phénoménale l’a servi jour par jour, année

par année. Pendant un demi-siècle il a passé pour un soldat des plus

brillants; sa carrière militaire est émaillée d’un nombre incalculable

de bévues, cela ne l’a pas empêché de devenir chevalier, baron, voire

même lord; voyez plutôt sa poitrine, elle est constellée de décorations.

Eh! bien, monsieur, chacune de ces décorations représente une gaffe

colossale; prises dans leur ensemble, elles constituent nettement la

preuve qu’avant tout, pour réussir en ce monde, il faut être né

«veinard»!

TABLE

LES PETERKINS 5

PERCE, MON AMI, PERCE 19

POURQUOI J’ÉTRANGLAI MA CONSCIENCE 29

LES AMOURS D’ALONZO FITZ CLARENCE ET DE ROSANNAH

ETHELTON 59

LE CHAT DE DICK BAKER 95

LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE 101

SUR LES BÉBÉS 129

CONSIDÉRATIONS SUR LE TEMPS 135

UN SAUTEUR MEXICAIN PUR SANG 143

L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE 153

QUELQUES HÉROS D’OCCASION 165

A LA CURE D’APPÉTIT 179

EXTRAIT DU TIMES DE LONDRES EN 1904 201

NOS DIPLOMATES 223

EN VOYAGEANT AVEC UN RÉFORMATEUR 239

UN VEINARD 267

_ACHEVÉ D’IMPRIMER_

le vingt-deux mai mil neuf cent dix

PAR

BLAIS & ROY

A POITIERS

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE

Les Peterkins · 第 12 / 12 段