deux précédents désastreux; l’un d’eux résulte de la déplorable habitude
que nous avons d’allouer des émoluments dérisoires aux représentants de
notre République à l’étranger; l’autre précédent consiste à les obliger
à paraître officiellement en public dans des tenues qui, non seulement
manquent de grâce et de dignité, mais qui offrent un contraste lugubre,
navrant avec les costumes portés par les représentants des autres
puissances. Actuellement, la tenue officielle d’un ambassadeur américain
mérite bien ce reproche. A toute réception d’une cour européenne, les
représentants des puissances étrangères portent des uniformes qui les
distinguent du commun des mortels et indiquent qu’ils personnifient leur
patrie. Notre représentant au contraire s’exhibe dans une lugubre queue
de pie noire qui n’évoque aucune idée de nationalité. Cette tenue se
rencontre dans tous les pays, on pourrait la désigner sous le nom de
«Chemise de nuit internationale»; elle n’offre aucune signification
particulière, mais notre gouvernement prétend lui en donner une; à son
sens, elle est l’emblème de la simplicité, de la modestie et de la
bonhomie républicaines. Mais cette ostentation de simplicité ne trompe
personne. Une statue qui croit faire preuve de modestie en s’affublant
d’une feuille de vigne manque complètement son effet. Dans une réunion
publique notre queue de pie lugubre équivaut à une déclaration
disgracieuse et peu polie d’indépendance. Elle semble vouloir dire: «A
Rome nous nous moquons pas mal des usages de Rome; nous refusons de
respecter votre goût et vos traditions et de faire le moindre sacrifice
à vos coutumes; nous ne tenons nullement à nous plier aux formalités de
la courtoisie, nous préférons notre manière de faire et nous prétendons
l’implanter ici.»
Ceci n’est pas exactement la disposition d’esprit de l’Amérique, mais
ces uniformes nous font du tort: Quand un étranger vient chez nous,
choque nos coutumes et nos habitudes, nous nous déclarons offensés à
juste titre; notre gouvernement ordonne à ses ambassadeurs de porter à
l’étranger une tenue officielle qui offense nos voisins; tout le
discrédit de ce fait retombe sur la nation.
Avant Franklin, nous n’imposions pas à nos fonctionnaires publics une
tenue aussi peu distinguée; ce changement ne serait pas survenu si
Franklin eût été un homme ordinaire. Mais, aux yeux du monde, il
personnifiait une figure si imposante que la moindre de ses actions ou
de ses attitudes attirait l’attention universelle et créait un
précédent. A propos des uniformes, le représentant qui succéda à
Franklin et tous les suivants durent imiter leur illustre prédécesseur.
La coutume s’en établit; or, toute coutume est une pétrification; pour
la déloger il faut la dynamite. Nous nous imaginons que notre bizarre
costume officiel doit symboliser notre simplicité républicaine (qualité
que nous n’avons jamais possédée et que nous sommes trop vieux pour
acquérir maintenant), mais nous nous trompons; c’est le précédent créé
par Franklin qui a consacré l’usage naturel et inconscient de ce
costume. Au lieu de donner à nos amiraux et à nos généraux dans toutes
les exhibitions publiques de superbes uniformes chamarrés d’or et de
couleurs brillantes, le gouvernement aurait pu leur imposer la queue de
pie avec la cravate blanche et les faire ressembler à des ambassadeurs
ou à des laquais.
Peu importe si je me trompe en attribuant à Franklin la paternité de
notre curieuse tenue officielle; je le crois de taille à supporter ce
lourd fardeau.
A mon avis, toutes les fois que nous nommons un ambassadeur ou un
ministre, nous devrions lui conférer temporairement le rang d’amiral ou
de général, et l’autoriser à porter aux réceptions officielles à
l’étranger l’uniforme correspondant.
Je trouve peu compatible avec la dignité des Etats-Unis d’Amérique que
leurs représentants s’exhibent dans des tenues qui les rendent
grotesques; c’est précisément l’effet qu’ils produisent lorsqu’ils
apparaissent aux splendides réceptions des cours continentales dans leur
lugubre accoutrement. Un homme timide, modeste et correct, souffre
forcément de cette situation, car il ne peut se dérober aux regards de
la multitude.
J’émets cette critique dans l’intérêt de notre orgueil et notre dignité
nationales. Notre représentant est notre drapeau, il personnifie la
République, les Etats-Unis d’Amérique; et quand nos représentants
viennent à passer nous ne voulons pas qu’ils provoquent la risée
publique; pour cela il faut qu’ils soient convenablement et correctement
habillés.
Notre gouvernement est très inconséquent au sujet des tenues
officielles. Quand il a pour représentant un civil qui n’a jamais été
soldat, il le condamne à porter la queue de pie et la cravate blanche;
mais si ce civil a été soldat, il l’autorise à porter l’uniforme du
grade qu’il possédait. Quand le général Sickles était ministre en
Espagne, il portait toujours dans les réceptions officielles le grand
uniforme de Major général. Quand le général Grant visita les cours
étrangères, il apparaissait toujours dans son brillant et élégant
uniforme de général, mais il était entouré des personnages diplomatiques
de l’administration présidentielle; ces derniers, par nécessité
officielle, portaient la monotone queue de pie (charmant et ironique
contraste); la première tenue représentait l’honorable dignité de la
nation, l’autre, l’hypocrite tradition de la simplicité républicaine. A
Paris, notre représentant actuel paraît aux réceptions officielles dans
une tenue convenable, car il a été officier au ministère de la Guerre;
il en était de même à Londres; mais actuellement M. Choate représente la
grande république (même aux déjeuners officiels à 7 heures du matin)
dans sa grotesque queue de pie.
Notre gouvernement a décidément des notions étranges sur l’à-propos des
costumes: généralement dans le monde, la queue de pie ne se porte pas en
plein jour; c’est une tenue du soir, exclusivement du soir, tout autant
qu’une chemise de nuit. Pourtant, quand notre représentant fait une
visite officielle le matin, il doit, par ordre de son gouvernement,
porter une tenue de nuit; les chevaux de fiacre eux-mêmes en étouffent
de rire! Voici un autre argument:--un argument d’affaires--en faveur
d’une tenue diplomatique rationnelle. Nous sommes une nation commerçante
et notre représentant est notre agent d’affaires. S’il se voit respecté,
estimé et apprécié partout où il se trouve, il peut exercer une
influence qui étend notre commerce et augmente notre prospérité. Ses
relations sociales développent beaucoup l’activité de ses affaires, et
s’il porte une tenue qui ne heurte pas les coutumes locales, il assure
sans contredit l’extension de ses affaires. Ce résultat eût été obtenu
si Franklin était mort plus tôt.
Nous avons réalisé un grand et estimable progrès en créant le poste
d’ambassadeur; le titulaire de ce haut poste est beaucoup plus influent
et plus considéré qu’un ministre. Pour la dignité de notre patrie et
pour son avantage commercial nous devrions avoir des ambassadeurs et non
des ministres à toutes les grandes cours du monde. Mais pas avec les
appointements actuels. Non, certes, si nous prétendons maintenir ces
appointements, il vaut mieux ne plus créer d’ambassadeurs et supprimer
ceux qui existent. Un représentant à l’étranger doit, pour servir les
intérêts de sa patrie, être en bons termes avec les fonctionnaires de la
capitale et, en général, avec tous les personnages influents. Il faut
qu’il se mêle à la société et qu’il ne reste pas claquemuré chez lui. Il
doit assister aux dîners, aux banquets, aux bals, aux réceptions, mais
il lui faut rendre ces politesses telles qu’ils les a reçues pour la
dignité de sa patrie et pour le bien de ses affaires. Jamais depuis
l’époque de Franklin jusqu’à nos jours nous n’avons eu un ministre ou un
ambassadeur capable de le faire avec ses appointements.
D’autres nations comprennent la nécessité de bien garnir les poches de
leurs représentants, mais notre gouvernement semble ignorer cette
opportunité. L’Angleterre est la plus grande nation commerçante du
monde et elle prend grand soin des gardiens qui veillent au sommet du
phare de ses intérêts commerciaux. Voilà longtemps que nous rougissons
de nos représentants à l’étranger; pourtant nous envoyons des hommes de
distinction, très cultivés, très capables, nous les trions sur le volet,
mais nous paralysons leur influence par l’exiguïté de leurs émoluments.
Voici la liste comparative des soldes des ministres et ambassadeurs
anglais et américains à l’étranger.
Villes Appointements
________|________
Américains Anglais
Paris 17.500 dollars 45.000 dollars
Berlin 17.500 -- 40.000 --
Vienne 12.000 -- 40.000 --
Constantinople 10.000 -- 40.000 --
Pétersbourg 17.500 -- 39.000 --
Rome 12.000 -- 35.000 --
Washington -- 32.500 --
Sir Julien Pauncefote, l’ambassadeur anglais à Washington, avait en plus
de ses appointements un très bel hôtel offert gracieusement par la
métropole; les ambassadeurs anglais ne paient jamais de loyer; ils
vivent dans des palais qui sont la possession de l’Angleterre. Nos
ambassadeurs paient leur loyer sur leurs appointements. Vous pouvez
vous rendre compte, d’après ces chiffres, quel genre de maisons peuvent
habiter, à l’étranger, les représentants des Etats-Unis d’Amérique et
quelles réceptions ils peuvent y donner. Il n’y a pas d’appointements
sur notre liste qui suffisent à payer le loyer de nos représentants en
leur laissant une marge de 3.000 dollars pour assurer la consommation de
lard et de beignets de leur famille; cet étrange et économique mets
constitue la nourriture habituelle des familles d’ambassadeurs
américains, à l’exception du dimanche, où ils ajoutent des «pétards»
cristallisés de Boston.
Les ambassadeurs et ministres des nations étrangères reçoivent non
seulement de généreux émoluments, mais leur gouvernement les défraie de
tous leurs frais de réceptions. A ma connaissance, notre gouvernement
n’alloue de frais de représentations qu’à la marine.
Pourquoi refuse-t-il à nos diplomates cette possibilité d’étendre notre
crédit à l’étranger? Je me le demande depuis longtemps et je considère
cette lacune comme une inconséquence bien mystérieuse.
Mais revenons à la question des loyers. Dans les capitales d’Europe, les
maisons bien meublées se paient très cher; aussi nos représentants à
l’étranger sont-ils obligés de vivre dans les greniers, quelquefois
même sur les toits. Comment pourraient-ils rendre les politesses qu’ils
reçoivent? C’est impossible, ils épuiseraient leurs appointements en
trois mois.
Pourtant ils doivent recevoir certains personnages influents; et ils le
font de leur mieux avec leurs ressources restreintes. A la place de
champagne ils offrent de la limonade, à la place de gibier du jambon, à
la place de baleine, des sardines; ils remplacent les liqueurs par du
lait condensé, et la légion des laquais pimpants et poudrés par une
modeste servante qu’ils louent pour la circonstance; en guise de
décoration dans leur appartement, ils drapent le poêle avec le drapeau
américain, et comme orchestre ils offrent à leurs invités une cithare et
une ballade chantée par un membre de la famille. Ne croyez pas que ce
soit de l’exagération de ma part; j’ai vu le fait se produire il y a
plusieurs années:
Un ministre cherchait à se créer des amis influents pour la réalisation
d’un projet qui devait rapporter dix millions par an aux agriculteurs de
la République; notre gouvernement lui avait fourni du jambon et de la
limonade pour enlever cette grosse affaire; naturellement le ministre
échoua. Si ses appointements eussent été de 50.000 ou de 60.000 dollars
par an, il aurait quintuplé ses chances; en tout cas ni lui, ni ses
dîners, ni la nation qu’il représentait n’auraient été l’objet de
l’hilarité publique.
Un courtier habile qui veut faire de bonnes affaires ne s’amuse pas à
des économies de jambon et de limonade; il conduit son client au
théâtre, à l’opéra, au cirque, lui offre à dîner, lui fait boire des
vins recherchés, en un mot il exerce toutes les séductions possibles sur
sa nature humaine, car il sait de longue expérience que c’est le
meilleur moyen pour lui d’obtenir une commande de son client.
De toutes les nations de premier rang, notre pays est le seul qui offre
à ses représentants à l’étranger des appointements dérisoires. Si nous
étions pauvres, j’excuserais, à la rigueur, ces économies; mais ce n’est
pas notre cas. Comme je viens de l’établir, certains de nos plus
importants agents diplomatiques reçoivent des émoluments qui varient de
12.000 à 17.500 dollars. Ces appointements, indignes de notre pavillon,
les condamnent au jambon et à la limonade. Lorsque nous avons un riche
ambassadeur à Londres ou à Paris, il y tient honorablement son rang,
mais cela lui coûte 100.000 dollars par an. Comment pouvons-nous
admettre qu’il paye de sa poche cette énorme différence? Je trouve ce
fait inconvenant, car la République ne doit recevoir la charité de
personne. Dans bien des cas, nos appointements de 17.500 dollars
devraient être portés à 75.000 ou à 100.000 dollars, étant donné surtout
que nous ne payons pas le loyer de nos représentants. Notre département
des affaires étrangères reconnaît cette erreur; il voudrait la
rectifier, mais il n’en a pas le pouvoir.
Quand une jeune fille atteint ses dix-huit ans, on la considère comme
une femme; elle ajoute six pouces à sa robe, déroule les nattes qui lui
pendent dans le dos et relève ses cheveux au sommet de sa tête. Elle
cesse de dormir avec sa plus jeune sœur et possède une chambre
particulière, elle devient en un mot un sujet de grande dépense; elle
fait maintenant partie de la société et il faut que son père s’y
résigne.
Eh bien! la grande République vient d’allonger ses robes l’année
dernière, de relever ses cheveux, de démolir ses nattes et d’entrer dans
la société mondiale. Cela signifie que si elle veut prospérer et tenir
son rang dans la société, il lui faut renoncer aux chers préjugés de son
enfance et se comporter comme une grande personne.
Si notre gouvernement a réellement payé ses représentants au comité de
la paix à Paris cent mille dollars pour six semaines de travail,
j’estime que cette générosité est un des meilleurs placements faits par
la nation depuis bien des années. Il me semble impossible, en effet,
qu’après ce précédent créé dans son budget notre gouvernement ose
maintenir ses appointements diplomatiques actuellement si piteux.
P. S. Vienne, le 10 janvier.--Je vois dans les télégrammes de ce matin
que je ne suis pas désigné comme le nouvel ambassadeur à Vienne. J’en
demeure plutôt surpris et ne sais que dire. Au fond peu m’importe! J’en
suis quand même très étonné.
Depuis des mois j’ai usé toute mon influence à Washington pour que ce
siège diplomatique soit transformé en ambassade avec l’espoir
que...--mais peu m’importe, n’y pensons plus. Cela n’a pas d’importance,
je le dis avec calme, car je suis calme de tempérament; d’ailleurs,
cette question, ne m’a jamais intéressé particulièrement. Je n’ai jamais
songé sérieusement à ce poste, bien que cette idée me soit venue voilà
plusieurs mois.
Maintenant que je me sens calme, je puis affirmer ceci: aussi longtemps
que je posséderai en moi l’amour de l’honneur et de la dignité de ma
patrie, je n’accepterai jamais un poste d’ambassadeur qui me laisserait
en déficit de 75.000 dollars par an. Une nation qui ne peut entretenir
ses ambassadeurs est indigne d’avoir des ambassadeurs.
Quel grotesque, inconvenant et risible spectacle qu’un ambassadeur
américain affublé de 17.500 dollars! Ce spectacle évoque l’idée d’un
billionnaire dans un col de papier, d’un roi dans des culottes de
pauvre, d’un archange avec une auréole de fer-blanc.
Et pour comble d’hypocrisie ces appointements dérisoires marchent de
pair avec la tenue officielle des ambassadeurs. Emblèmes arrogants de
cette simplicité républicaine qui se manifeste chez nous sous forme
d’appointements de 50.000 dollars alloués aux présidents des compagnies
d’assurances et de chemin de fer, et sous forme de palais dont le décor
et l’ameublement dépassent en splendeur et en richesse le luxe des
palais des têtes couronnées d’Europe; c’est toujours cette simplicité
républicaine qui a inventé et exporté vers l’ancien continent les palais
démontables, les sleeping-cars les tramways électriques, les meilleures
bicyclettes, les meilleurs autos, les calorifères à vapeur, les
meilleurs systèmes de sonnettes électriques, tous les perfectionnements
du téléphone, les ascenseurs, les installations de bains les plus
sybarites (avec eau chaude et eau froide toujours sous pression), le
palace hôtel, avec son confort et son luxe éblouissants, le.....--Oh! la
liste en est interminable! En un mot, c’est cette simplicité
républicaine qui, au point de vue du luxe et du confort de la vie, a
trouvé l’Europe primitive vêtue d’une simple et modeste chemise et qui
s’est empressée de la draper de la tête aux pieds dans un sybaritisme
complet.
Nous sommes le peuple le plus prodigue, le plus fastueux et le plus
sensible au bien-être; et au sommet de notre mât nous faisons flotter un
vrai et honnête symbole, le pavillon le plus éclatant que le monde ait
jamais vu. Oh! simplicité républicaine, le monde est plein de bluff et
de charlatanisme, mais rien ne t’oblige à te découvrir devant ces
imposteurs.
EN VOYAGEANT AVEC UN RÉFORMATEUR
Le printemps dernier, j’allai à Chicago pour y visiter la foire.
A New-York, je fis la connaissance d’un major de l’armée régulière, qui,
lui aussi, allait à la foire; nous décidâmes de faire route ensemble.
J’avais d’abord à m’arrêter à Boston: il me dit que cela ne le
dérangeait en rien. Ce major était un très bel homme; bâti comme un
gladiateur, il avait cependant des manières charmantes et s’exprimait
avec douceur et persuasion. Très sociable, il paraissait extrêmement
placide et inaccessible à la gaieté. Il s’intéressait à tout ce qui se
passait autour de lui, mais sa sérénité était imperturbable, rien ne le
troublait, rien ne l’excitait.
Avant la fin de notre première journée de voyage, je découvris cependant
en lui une profonde passion: celle de réformer tous les petits abus
publics. Il avait la marotte du droit de cité. D’après lui, tout citoyen
de la république doit se considérer comme un policeman officieux, et
veiller bénévolement, sans aucune rétribution, à l’exécution des lois.
Il pensait que le seul moyen effectif de conserver et de protéger les
droits publics est que chaque citoyen contribue à empêcher ou à punir
toute infraction aux lois dès qu’il en a connaissance. Cette théorie
était bonne, mais, à mon humble avis, son application devait donner bien
de l’ennui à ses partisans; on aurait fort à faire s’il fallait renvoyer
les petits employés toutes les fois qu’on les prend en faute; en tout
cas, on s’exposerait à se faire moquer de soi. Il m’affirma le
contraire, disant que je ne comprenais pas son idée: il ne s’agissait de
renvoyer personne, en cela j’étais dans l’erreur; mais de réformer les
individus en les rendant plus aptes aux emplois qu’ils occupent.
--S’agit-il alors, demandai-je, de dénoncer les coupables en priant
leurs chefs de ne pas les renvoyer, mais de les réprimander vertement?
--Non, ce n’est pas mon idée; il ne faudrait nullement les dénoncer, car
vous risquez de leur faire perdre leurs moyens d’existence; mais vous
feriez semblant de les dénoncer. Je n’aime jamais employer la force,
car la force constitue un mauvais procédé; la diplomatie vaut mille fois
mieux quand un homme a du tact et qu’il sait s’en servir.
Depuis deux minutes nous attendions devant un guichet du télégraphe, et
le major s’évertuait en vain d’attirer l’attention d’un des jeunes
employés qui plaisantait avec ses voisins. Le major prit alors la parole
et demanda à l’un d’eux de recevoir son télégramme. Un employé lui
répondit sur un ton dégagé:
--Il me semble que vous pourriez bien attendre une minute, n’est-ce pas?
Et les plaisanteries continuèrent de plus belle.
Le major répondit qu’il n’était pas pressé et qu’il attendrait, puis il
rédigea le nouveau télégramme suivant:
«Président de l’Union Télégraphique; venez dîner avec moi ce soir, je
vous édifierai sur ce qui se passe dans un de vos bureaux.»
Au moment où le jeune employé saisit le télégramme, il pâlit brusquement
et commença à faire des excuses, déclarant qu’il perdrait sa place si ce
télégramme arrivait à destination. Il promit au major de ne plus jamais
recommencer, s’il consentait à lui pardonner.
Le compromis fut accepté.
En sortant du bureau, le major me dit:
--Tenez, voilà de la diplomatie. Vous voyez qu’elle a produit son effet.
Presque toujours les gens s’emportent et tempêtent, mais cela n’avance à
rien. Croyez-moi, la douceur et la diplomatie sont les meilleurs
procédés.
--Oui, j’en conviens, mais tout le monde ne peut pas en faire autant,
car tout le monde ne connaît pas le président de l’Union Télégraphique.
--Vous ne saisissez pas; je ne connais pas le président, je ne me sers
de lui que diplomatiquement pour le bien et l’intérêt publics; il n’y a
pas de mal à cela.
--Mais, hasardai-je, il n’est jamais très louable de dire un mensonge.
Sans prendre garde à ma délicate et timide suggestion, il me répondit
avec son imperturbable gravité:
--Si, pourtant, quelquefois. Un mensonge qui a pour objet de faire du
tort à quelqu’un et de profiter à son auteur est blâmable; mais
lorsqu’il a pour but de venir en aide à quelqu’un, ou qu’il vise
l’intérêt public, dame! c’est tout différent. Peu importe la méthode,
vous voyez le résultat. Ce jeune homme se conduira mieux à l’avenir; il
avait une bonne physionomie et méritait qu’on l’épargnât, sinon pour
lui-même, du moins pour sa mère. Naturellement il a une mère et des
sœurs. Maudits soient ceux qui l’oublient. Tel que vous me voyez, je ne
me suis jamais battu en duel et pourtant, comme tout le monde, j’ai été
provoqué. Je voyais toujours entre moi et mon ennemi l’image de sa femme
et de ses petits enfants irresponsables; eux ne m’avaient rien fait, je
ne me sentais pas le courage de leur briser le cœur.
Pendant le cours de cette journée, il continua à réprimer plusieurs
abus, toujours sans violence, avec une fine et courtoise diplomatie; il
paraissait si heureux et si satisfait du résultat de ses manœuvres que
vraiment, pour ma part, je lui enviais son habileté.
Ce même soir, nous regagnions la ville, dans un tramway à chevaux,
lorsque trois individus débraillés et tapageurs montèrent dans la
voiture et se mirent à débiter de grossières plaisanteries en présence
des voyageurs composés surtout de femmes et d’enfants. Personne ne
cherchait à les arrêter.
Le conducteur essaya de les calmer avec quelques paroles persuasives,
mais les drôles l’injurièrent et se moquèrent de lui. A ce moment, je
compris que le major préparait une de ces interventions diplomatiques à
lui familières; je sentais que sa première observation diplomatique
allait le couvrir de ridicule, mais avant que j’aie pu lui glisser un
mot à l’oreille pour l’arrêter, il dit au conducteur avec son calme
imperturbable:
--Conducteur, expulsez-moi ces «pourceaux»; je vais vous aider.
Je ne m’attendais certes pas à cela. En un clin d’œil les trois voyous
se précipitèrent sur lui, mais ils reçurent une volée de coups de poing
dignes du plus bel assaut de boxe; ils tombèrent comme des masses et ne
purent se relever. Le major les tira hors de la voiture et nous
continuâmes notre route.
J’étais étonné de voir un homme si doux agir avec une telle énergie et
obtenir un résultat aussi complet; la tournure rapide et expéditive de
cet incident ne manquait pas de me surprendre; mon compagnon m’avait
tellement parlé de douce persuasion et d’habile diplomatie que j’étais
bien tenté d’attirer son attention sur ce dernier incident et de lui
décocher quelques pointes ironiques; mais lorsque je le regardai, je
compris que ma tentative serait déplacée et qu’il ne la comprendrait
certes pas. Car il ne s’était pas départi un seul instant de sa
placidité. Lorsque nous quittâmes le tramway je hasardai:
--Voilà un bon coup de diplomatie, voire même trois bons coups de
diplomatie.
--Vous vous trompez, ce n’était pas de la diplomatie, c’était de la
force.
--Maintenant que vous vous expliquez, je crois que vous avez peut-être
raison.
--Raison! naturellement. J’ai bien employé la force.
--Cela m’en a tout l’air. Avez-vous l’habitude de réformer les gens par
ce procédé?
--Oh! non; cela ne m’arrive presque jamais. A peine deux fois par an.
--Croyez-vous que ces trois hommes se rétablissent?
--Naturellement, ils ne courent aucun danger. Je sais où et comment
frapper. Vous avez remarqué que je ne les frappais pas sous la mâchoire;
là, j’aurais pu les tuer.