Depuis longtemps, nous souffrons de l’existence et de la persistance de

deux précédents désastreux; l’un d’eux résulte de la déplorable habitude

que nous avons d’allouer des émoluments dérisoires aux représentants de

notre République à l’étranger; l’autre précédent consiste à les obliger

à paraître officiellement en public dans des tenues qui, non seulement

manquent de grâce et de dignité, mais qui offrent un contraste lugubre,

navrant avec les costumes portés par les représentants des autres

puissances. Actuellement, la tenue officielle d’un ambassadeur américain

mérite bien ce reproche. A toute réception d’une cour européenne, les

représentants des puissances étrangères portent des uniformes qui les

distinguent du commun des mortels et indiquent qu’ils personnifient leur

patrie. Notre représentant au contraire s’exhibe dans une lugubre queue

de pie noire qui n’évoque aucune idée de nationalité. Cette tenue se

rencontre dans tous les pays, on pourrait la désigner sous le nom de

«Chemise de nuit internationale»; elle n’offre aucune signification

particulière, mais notre gouvernement prétend lui en donner une; à son

sens, elle est l’emblème de la simplicité, de la modestie et de la

bonhomie républicaines. Mais cette ostentation de simplicité ne trompe

personne. Une statue qui croit faire preuve de modestie en s’affublant

d’une feuille de vigne manque complètement son effet. Dans une réunion

publique notre queue de pie lugubre équivaut à une déclaration

disgracieuse et peu polie d’indépendance. Elle semble vouloir dire: «A

Rome nous nous moquons pas mal des usages de Rome; nous refusons de

respecter votre goût et vos traditions et de faire le moindre sacrifice

à vos coutumes; nous ne tenons nullement à nous plier aux formalités de

la courtoisie, nous préférons notre manière de faire et nous prétendons

l’implanter ici.»

Ceci n’est pas exactement la disposition d’esprit de l’Amérique, mais

ces uniformes nous font du tort: Quand un étranger vient chez nous,

choque nos coutumes et nos habitudes, nous nous déclarons offensés à

juste titre; notre gouvernement ordonne à ses ambassadeurs de porter à

l’étranger une tenue officielle qui offense nos voisins; tout le

discrédit de ce fait retombe sur la nation.

Avant Franklin, nous n’imposions pas à nos fonctionnaires publics une

tenue aussi peu distinguée; ce changement ne serait pas survenu si

Franklin eût été un homme ordinaire. Mais, aux yeux du monde, il

personnifiait une figure si imposante que la moindre de ses actions ou

de ses attitudes attirait l’attention universelle et créait un

précédent. A propos des uniformes, le représentant qui succéda à

Franklin et tous les suivants durent imiter leur illustre prédécesseur.

La coutume s’en établit; or, toute coutume est une pétrification; pour

la déloger il faut la dynamite. Nous nous imaginons que notre bizarre

costume officiel doit symboliser notre simplicité républicaine (qualité

que nous n’avons jamais possédée et que nous sommes trop vieux pour

acquérir maintenant), mais nous nous trompons; c’est le précédent créé

par Franklin qui a consacré l’usage naturel et inconscient de ce

costume. Au lieu de donner à nos amiraux et à nos généraux dans toutes

les exhibitions publiques de superbes uniformes chamarrés d’or et de

couleurs brillantes, le gouvernement aurait pu leur imposer la queue de

pie avec la cravate blanche et les faire ressembler à des ambassadeurs

ou à des laquais.

Peu importe si je me trompe en attribuant à Franklin la paternité de

notre curieuse tenue officielle; je le crois de taille à supporter ce

lourd fardeau.

A mon avis, toutes les fois que nous nommons un ambassadeur ou un

ministre, nous devrions lui conférer temporairement le rang d’amiral ou

de général, et l’autoriser à porter aux réceptions officielles à

l’étranger l’uniforme correspondant.

Je trouve peu compatible avec la dignité des Etats-Unis d’Amérique que

leurs représentants s’exhibent dans des tenues qui les rendent

grotesques; c’est précisément l’effet qu’ils produisent lorsqu’ils

apparaissent aux splendides réceptions des cours continentales dans leur

lugubre accoutrement. Un homme timide, modeste et correct, souffre

forcément de cette situation, car il ne peut se dérober aux regards de

la multitude.

J’émets cette critique dans l’intérêt de notre orgueil et notre dignité

nationales. Notre représentant est notre drapeau, il personnifie la

République, les Etats-Unis d’Amérique; et quand nos représentants

viennent à passer nous ne voulons pas qu’ils provoquent la risée

publique; pour cela il faut qu’ils soient convenablement et correctement

habillés.

Notre gouvernement est très inconséquent au sujet des tenues

officielles. Quand il a pour représentant un civil qui n’a jamais été

soldat, il le condamne à porter la queue de pie et la cravate blanche;

mais si ce civil a été soldat, il l’autorise à porter l’uniforme du

grade qu’il possédait. Quand le général Sickles était ministre en

Espagne, il portait toujours dans les réceptions officielles le grand

uniforme de Major général. Quand le général Grant visita les cours

étrangères, il apparaissait toujours dans son brillant et élégant

uniforme de général, mais il était entouré des personnages diplomatiques

de l’administration présidentielle; ces derniers, par nécessité

officielle, portaient la monotone queue de pie (charmant et ironique

contraste); la première tenue représentait l’honorable dignité de la

nation, l’autre, l’hypocrite tradition de la simplicité républicaine. A

Paris, notre représentant actuel paraît aux réceptions officielles dans

une tenue convenable, car il a été officier au ministère de la Guerre;

il en était de même à Londres; mais actuellement M. Choate représente la

grande république (même aux déjeuners officiels à 7 heures du matin)

dans sa grotesque queue de pie.

Notre gouvernement a décidément des notions étranges sur l’à-propos des

costumes: généralement dans le monde, la queue de pie ne se porte pas en

plein jour; c’est une tenue du soir, exclusivement du soir, tout autant

qu’une chemise de nuit. Pourtant, quand notre représentant fait une

visite officielle le matin, il doit, par ordre de son gouvernement,

porter une tenue de nuit; les chevaux de fiacre eux-mêmes en étouffent

de rire! Voici un autre argument:--un argument d’affaires--en faveur

d’une tenue diplomatique rationnelle. Nous sommes une nation commerçante

et notre représentant est notre agent d’affaires. S’il se voit respecté,

estimé et apprécié partout où il se trouve, il peut exercer une

influence qui étend notre commerce et augmente notre prospérité. Ses

relations sociales développent beaucoup l’activité de ses affaires, et

s’il porte une tenue qui ne heurte pas les coutumes locales, il assure

sans contredit l’extension de ses affaires. Ce résultat eût été obtenu

si Franklin était mort plus tôt.

Nous avons réalisé un grand et estimable progrès en créant le poste

d’ambassadeur; le titulaire de ce haut poste est beaucoup plus influent

et plus considéré qu’un ministre. Pour la dignité de notre patrie et

pour son avantage commercial nous devrions avoir des ambassadeurs et non

des ministres à toutes les grandes cours du monde. Mais pas avec les

appointements actuels. Non, certes, si nous prétendons maintenir ces

appointements, il vaut mieux ne plus créer d’ambassadeurs et supprimer

ceux qui existent. Un représentant à l’étranger doit, pour servir les

intérêts de sa patrie, être en bons termes avec les fonctionnaires de la

capitale et, en général, avec tous les personnages influents. Il faut

qu’il se mêle à la société et qu’il ne reste pas claquemuré chez lui. Il

doit assister aux dîners, aux banquets, aux bals, aux réceptions, mais

il lui faut rendre ces politesses telles qu’ils les a reçues pour la

dignité de sa patrie et pour le bien de ses affaires. Jamais depuis

l’époque de Franklin jusqu’à nos jours nous n’avons eu un ministre ou un

ambassadeur capable de le faire avec ses appointements.

D’autres nations comprennent la nécessité de bien garnir les poches de

leurs représentants, mais notre gouvernement semble ignorer cette

opportunité. L’Angleterre est la plus grande nation commerçante du

monde et elle prend grand soin des gardiens qui veillent au sommet du

phare de ses intérêts commerciaux. Voilà longtemps que nous rougissons

de nos représentants à l’étranger; pourtant nous envoyons des hommes de

distinction, très cultivés, très capables, nous les trions sur le volet,

mais nous paralysons leur influence par l’exiguïté de leurs émoluments.

Voici la liste comparative des soldes des ministres et ambassadeurs

anglais et américains à l’étranger.

Villes Appointements

________|________

Américains Anglais

Paris 17.500 dollars 45.000 dollars

Berlin 17.500 -- 40.000 --

Vienne 12.000 -- 40.000 --

Constantinople 10.000 -- 40.000 --

Pétersbourg 17.500 -- 39.000 --

Rome 12.000 -- 35.000 --

Washington -- 32.500 --

Sir Julien Pauncefote, l’ambassadeur anglais à Washington, avait en plus

de ses appointements un très bel hôtel offert gracieusement par la

métropole; les ambassadeurs anglais ne paient jamais de loyer; ils

vivent dans des palais qui sont la possession de l’Angleterre. Nos

ambassadeurs paient leur loyer sur leurs appointements. Vous pouvez

vous rendre compte, d’après ces chiffres, quel genre de maisons peuvent

habiter, à l’étranger, les représentants des Etats-Unis d’Amérique et

quelles réceptions ils peuvent y donner. Il n’y a pas d’appointements

sur notre liste qui suffisent à payer le loyer de nos représentants en

leur laissant une marge de 3.000 dollars pour assurer la consommation de

lard et de beignets de leur famille; cet étrange et économique mets

constitue la nourriture habituelle des familles d’ambassadeurs

américains, à l’exception du dimanche, où ils ajoutent des «pétards»

cristallisés de Boston.

Les ambassadeurs et ministres des nations étrangères reçoivent non

seulement de généreux émoluments, mais leur gouvernement les défraie de

tous leurs frais de réceptions. A ma connaissance, notre gouvernement

n’alloue de frais de représentations qu’à la marine.

Pourquoi refuse-t-il à nos diplomates cette possibilité d’étendre notre

crédit à l’étranger? Je me le demande depuis longtemps et je considère

cette lacune comme une inconséquence bien mystérieuse.

Mais revenons à la question des loyers. Dans les capitales d’Europe, les

maisons bien meublées se paient très cher; aussi nos représentants à

l’étranger sont-ils obligés de vivre dans les greniers, quelquefois

même sur les toits. Comment pourraient-ils rendre les politesses qu’ils

reçoivent? C’est impossible, ils épuiseraient leurs appointements en

trois mois.

Pourtant ils doivent recevoir certains personnages influents; et ils le

font de leur mieux avec leurs ressources restreintes. A la place de

champagne ils offrent de la limonade, à la place de gibier du jambon, à

la place de baleine, des sardines; ils remplacent les liqueurs par du

lait condensé, et la légion des laquais pimpants et poudrés par une

modeste servante qu’ils louent pour la circonstance; en guise de

décoration dans leur appartement, ils drapent le poêle avec le drapeau

américain, et comme orchestre ils offrent à leurs invités une cithare et

une ballade chantée par un membre de la famille. Ne croyez pas que ce

soit de l’exagération de ma part; j’ai vu le fait se produire il y a

plusieurs années:

Un ministre cherchait à se créer des amis influents pour la réalisation

d’un projet qui devait rapporter dix millions par an aux agriculteurs de

la République; notre gouvernement lui avait fourni du jambon et de la

limonade pour enlever cette grosse affaire; naturellement le ministre

échoua. Si ses appointements eussent été de 50.000 ou de 60.000 dollars

par an, il aurait quintuplé ses chances; en tout cas ni lui, ni ses

dîners, ni la nation qu’il représentait n’auraient été l’objet de

l’hilarité publique.

Un courtier habile qui veut faire de bonnes affaires ne s’amuse pas à

des économies de jambon et de limonade; il conduit son client au

théâtre, à l’opéra, au cirque, lui offre à dîner, lui fait boire des

vins recherchés, en un mot il exerce toutes les séductions possibles sur

sa nature humaine, car il sait de longue expérience que c’est le

meilleur moyen pour lui d’obtenir une commande de son client.

De toutes les nations de premier rang, notre pays est le seul qui offre

à ses représentants à l’étranger des appointements dérisoires. Si nous

étions pauvres, j’excuserais, à la rigueur, ces économies; mais ce n’est

pas notre cas. Comme je viens de l’établir, certains de nos plus

importants agents diplomatiques reçoivent des émoluments qui varient de

12.000 à 17.500 dollars. Ces appointements, indignes de notre pavillon,

les condamnent au jambon et à la limonade. Lorsque nous avons un riche

ambassadeur à Londres ou à Paris, il y tient honorablement son rang,

mais cela lui coûte 100.000 dollars par an. Comment pouvons-nous

admettre qu’il paye de sa poche cette énorme différence? Je trouve ce

fait inconvenant, car la République ne doit recevoir la charité de

personne. Dans bien des cas, nos appointements de 17.500 dollars

devraient être portés à 75.000 ou à 100.000 dollars, étant donné surtout

que nous ne payons pas le loyer de nos représentants. Notre département

des affaires étrangères reconnaît cette erreur; il voudrait la

rectifier, mais il n’en a pas le pouvoir.

Quand une jeune fille atteint ses dix-huit ans, on la considère comme

une femme; elle ajoute six pouces à sa robe, déroule les nattes qui lui

pendent dans le dos et relève ses cheveux au sommet de sa tête. Elle

cesse de dormir avec sa plus jeune sœur et possède une chambre

particulière, elle devient en un mot un sujet de grande dépense; elle

fait maintenant partie de la société et il faut que son père s’y

résigne.

Eh bien! la grande République vient d’allonger ses robes l’année

dernière, de relever ses cheveux, de démolir ses nattes et d’entrer dans

la société mondiale. Cela signifie que si elle veut prospérer et tenir

son rang dans la société, il lui faut renoncer aux chers préjugés de son

enfance et se comporter comme une grande personne.

Si notre gouvernement a réellement payé ses représentants au comité de

la paix à Paris cent mille dollars pour six semaines de travail,

j’estime que cette générosité est un des meilleurs placements faits par

la nation depuis bien des années. Il me semble impossible, en effet,

qu’après ce précédent créé dans son budget notre gouvernement ose

maintenir ses appointements diplomatiques actuellement si piteux.

P. S. Vienne, le 10 janvier.--Je vois dans les télégrammes de ce matin

que je ne suis pas désigné comme le nouvel ambassadeur à Vienne. J’en

demeure plutôt surpris et ne sais que dire. Au fond peu m’importe! J’en

suis quand même très étonné.

Depuis des mois j’ai usé toute mon influence à Washington pour que ce

siège diplomatique soit transformé en ambassade avec l’espoir

que...--mais peu m’importe, n’y pensons plus. Cela n’a pas d’importance,

je le dis avec calme, car je suis calme de tempérament; d’ailleurs,

cette question, ne m’a jamais intéressé particulièrement. Je n’ai jamais

songé sérieusement à ce poste, bien que cette idée me soit venue voilà

plusieurs mois.

Maintenant que je me sens calme, je puis affirmer ceci: aussi longtemps

que je posséderai en moi l’amour de l’honneur et de la dignité de ma

patrie, je n’accepterai jamais un poste d’ambassadeur qui me laisserait

en déficit de 75.000 dollars par an. Une nation qui ne peut entretenir

ses ambassadeurs est indigne d’avoir des ambassadeurs.

Quel grotesque, inconvenant et risible spectacle qu’un ambassadeur

américain affublé de 17.500 dollars! Ce spectacle évoque l’idée d’un

billionnaire dans un col de papier, d’un roi dans des culottes de

pauvre, d’un archange avec une auréole de fer-blanc.

Et pour comble d’hypocrisie ces appointements dérisoires marchent de

pair avec la tenue officielle des ambassadeurs. Emblèmes arrogants de

cette simplicité républicaine qui se manifeste chez nous sous forme

d’appointements de 50.000 dollars alloués aux présidents des compagnies

d’assurances et de chemin de fer, et sous forme de palais dont le décor

et l’ameublement dépassent en splendeur et en richesse le luxe des

palais des têtes couronnées d’Europe; c’est toujours cette simplicité

républicaine qui a inventé et exporté vers l’ancien continent les palais

démontables, les sleeping-cars les tramways électriques, les meilleures

bicyclettes, les meilleurs autos, les calorifères à vapeur, les

meilleurs systèmes de sonnettes électriques, tous les perfectionnements

du téléphone, les ascenseurs, les installations de bains les plus

sybarites (avec eau chaude et eau froide toujours sous pression), le

palace hôtel, avec son confort et son luxe éblouissants, le.....--Oh! la

liste en est interminable! En un mot, c’est cette simplicité

républicaine qui, au point de vue du luxe et du confort de la vie, a

trouvé l’Europe primitive vêtue d’une simple et modeste chemise et qui

s’est empressée de la draper de la tête aux pieds dans un sybaritisme

complet.

Nous sommes le peuple le plus prodigue, le plus fastueux et le plus

sensible au bien-être; et au sommet de notre mât nous faisons flotter un

vrai et honnête symbole, le pavillon le plus éclatant que le monde ait

jamais vu. Oh! simplicité républicaine, le monde est plein de bluff et

de charlatanisme, mais rien ne t’oblige à te découvrir devant ces

imposteurs.

EN VOYAGEANT AVEC UN RÉFORMATEUR

Le printemps dernier, j’allai à Chicago pour y visiter la foire.

A New-York, je fis la connaissance d’un major de l’armée régulière, qui,

lui aussi, allait à la foire; nous décidâmes de faire route ensemble.

J’avais d’abord à m’arrêter à Boston: il me dit que cela ne le

dérangeait en rien. Ce major était un très bel homme; bâti comme un

gladiateur, il avait cependant des manières charmantes et s’exprimait

avec douceur et persuasion. Très sociable, il paraissait extrêmement

placide et inaccessible à la gaieté. Il s’intéressait à tout ce qui se

passait autour de lui, mais sa sérénité était imperturbable, rien ne le

troublait, rien ne l’excitait.

Avant la fin de notre première journée de voyage, je découvris cependant

en lui une profonde passion: celle de réformer tous les petits abus

publics. Il avait la marotte du droit de cité. D’après lui, tout citoyen

de la république doit se considérer comme un policeman officieux, et

veiller bénévolement, sans aucune rétribution, à l’exécution des lois.

Il pensait que le seul moyen effectif de conserver et de protéger les

droits publics est que chaque citoyen contribue à empêcher ou à punir

toute infraction aux lois dès qu’il en a connaissance. Cette théorie

était bonne, mais, à mon humble avis, son application devait donner bien

de l’ennui à ses partisans; on aurait fort à faire s’il fallait renvoyer

les petits employés toutes les fois qu’on les prend en faute; en tout

cas, on s’exposerait à se faire moquer de soi. Il m’affirma le

contraire, disant que je ne comprenais pas son idée: il ne s’agissait de

renvoyer personne, en cela j’étais dans l’erreur; mais de réformer les

individus en les rendant plus aptes aux emplois qu’ils occupent.

--S’agit-il alors, demandai-je, de dénoncer les coupables en priant

leurs chefs de ne pas les renvoyer, mais de les réprimander vertement?

--Non, ce n’est pas mon idée; il ne faudrait nullement les dénoncer, car

vous risquez de leur faire perdre leurs moyens d’existence; mais vous

feriez semblant de les dénoncer. Je n’aime jamais employer la force,

car la force constitue un mauvais procédé; la diplomatie vaut mille fois

mieux quand un homme a du tact et qu’il sait s’en servir.

Depuis deux minutes nous attendions devant un guichet du télégraphe, et

le major s’évertuait en vain d’attirer l’attention d’un des jeunes

employés qui plaisantait avec ses voisins. Le major prit alors la parole

et demanda à l’un d’eux de recevoir son télégramme. Un employé lui

répondit sur un ton dégagé:

--Il me semble que vous pourriez bien attendre une minute, n’est-ce pas?

Et les plaisanteries continuèrent de plus belle.

Le major répondit qu’il n’était pas pressé et qu’il attendrait, puis il

rédigea le nouveau télégramme suivant:

«Président de l’Union Télégraphique; venez dîner avec moi ce soir, je

vous édifierai sur ce qui se passe dans un de vos bureaux.»

Au moment où le jeune employé saisit le télégramme, il pâlit brusquement

et commença à faire des excuses, déclarant qu’il perdrait sa place si ce

télégramme arrivait à destination. Il promit au major de ne plus jamais

recommencer, s’il consentait à lui pardonner.

Le compromis fut accepté.

En sortant du bureau, le major me dit:

--Tenez, voilà de la diplomatie. Vous voyez qu’elle a produit son effet.

Presque toujours les gens s’emportent et tempêtent, mais cela n’avance à

rien. Croyez-moi, la douceur et la diplomatie sont les meilleurs

procédés.

--Oui, j’en conviens, mais tout le monde ne peut pas en faire autant,

car tout le monde ne connaît pas le président de l’Union Télégraphique.

--Vous ne saisissez pas; je ne connais pas le président, je ne me sers

de lui que diplomatiquement pour le bien et l’intérêt publics; il n’y a

pas de mal à cela.

--Mais, hasardai-je, il n’est jamais très louable de dire un mensonge.

Sans prendre garde à ma délicate et timide suggestion, il me répondit

avec son imperturbable gravité:

--Si, pourtant, quelquefois. Un mensonge qui a pour objet de faire du

tort à quelqu’un et de profiter à son auteur est blâmable; mais

lorsqu’il a pour but de venir en aide à quelqu’un, ou qu’il vise

l’intérêt public, dame! c’est tout différent. Peu importe la méthode,

vous voyez le résultat. Ce jeune homme se conduira mieux à l’avenir; il

avait une bonne physionomie et méritait qu’on l’épargnât, sinon pour

lui-même, du moins pour sa mère. Naturellement il a une mère et des

sœurs. Maudits soient ceux qui l’oublient. Tel que vous me voyez, je ne

me suis jamais battu en duel et pourtant, comme tout le monde, j’ai été

provoqué. Je voyais toujours entre moi et mon ennemi l’image de sa femme

et de ses petits enfants irresponsables; eux ne m’avaient rien fait, je

ne me sentais pas le courage de leur briser le cœur.

Pendant le cours de cette journée, il continua à réprimer plusieurs

abus, toujours sans violence, avec une fine et courtoise diplomatie; il

paraissait si heureux et si satisfait du résultat de ses manœuvres que

vraiment, pour ma part, je lui enviais son habileté.

Ce même soir, nous regagnions la ville, dans un tramway à chevaux,

lorsque trois individus débraillés et tapageurs montèrent dans la

voiture et se mirent à débiter de grossières plaisanteries en présence

des voyageurs composés surtout de femmes et d’enfants. Personne ne

cherchait à les arrêter.

Le conducteur essaya de les calmer avec quelques paroles persuasives,

mais les drôles l’injurièrent et se moquèrent de lui. A ce moment, je

compris que le major préparait une de ces interventions diplomatiques à

lui familières; je sentais que sa première observation diplomatique

allait le couvrir de ridicule, mais avant que j’aie pu lui glisser un

mot à l’oreille pour l’arrêter, il dit au conducteur avec son calme

imperturbable:

--Conducteur, expulsez-moi ces «pourceaux»; je vais vous aider.

Je ne m’attendais certes pas à cela. En un clin d’œil les trois voyous

se précipitèrent sur lui, mais ils reçurent une volée de coups de poing

dignes du plus bel assaut de boxe; ils tombèrent comme des masses et ne

purent se relever. Le major les tira hors de la voiture et nous

continuâmes notre route.

J’étais étonné de voir un homme si doux agir avec une telle énergie et

obtenir un résultat aussi complet; la tournure rapide et expéditive de

cet incident ne manquait pas de me surprendre; mon compagnon m’avait

tellement parlé de douce persuasion et d’habile diplomatie que j’étais

bien tenté d’attirer son attention sur ce dernier incident et de lui

décocher quelques pointes ironiques; mais lorsque je le regardai, je

compris que ma tentative serait déplacée et qu’il ne la comprendrait

certes pas. Car il ne s’était pas départi un seul instant de sa

placidité. Lorsque nous quittâmes le tramway je hasardai:

--Voilà un bon coup de diplomatie, voire même trois bons coups de

diplomatie.

--Vous vous trompez, ce n’était pas de la diplomatie, c’était de la

force.

--Maintenant que vous vous expliquez, je crois que vous avez peut-être

raison.

--Raison! naturellement. J’ai bien employé la force.

--Cela m’en a tout l’air. Avez-vous l’habitude de réformer les gens par

ce procédé?

--Oh! non; cela ne m’arrive presque jamais. A peine deux fois par an.

--Croyez-vous que ces trois hommes se rétablissent?

--Naturellement, ils ne courent aucun danger. Je sais où et comment

frapper. Vous avez remarqué que je ne les frappais pas sous la mâchoire;

là, j’aurais pu les tuer.

Les Peterkins · 第 10 / 12 段