comme s’il cherchait quel objet il pourrait vendre au jeune homme en
respectant la volonté du testament.
Il réfléchit longtemps; soudain, une idée lumineuse jaillit de son
esprit: apercevant deux pieds de neige dans la cour devant sa maison, il
dit au jeune homme:
--Je vais vous vendre de la neige, cette neige que vous voyez là;
acceptez-vous le marché?
--Oui, répondit l’autre, comprenant que la neige ne représentait rien de
précieux.
Le cadi établit un acte régulier dont les frais furent payés
naturellement par l’acquéreur en plus des cent livres représentant le
prix de la neige. Le jeune homme retourna chez lui, se demandant, un peu
soucieux, s’il avait strictement accompli la volonté de son père, car,
après tout, le cadi ne lui semblait pas si méchant; n’avait-il pas en
effet refusé énergiquement d’accepter l’argent sans un échange de bon
aloi? Sa perplexité fut de courte durée.
Le second jour, de bon matin, le secrétaire du cadi vint trouver le
jeune homme pour lui dire que son maître désirait le voir.
--Soit, j’irai le trouver, répondit le jeune homme.
--Non, dit le secrétaire, j’ai l’ordre de vous ramener avec moi.
Le jeune homme résista, mais le secrétaire insista. Ce dernier l’emporta
enfin et tous deux se mirent en route.
--Que me voulez-vous, cadi Effendi? demanda le jeune homme.
--Soyez le bienvenu, répondit le cadi, je vous ai prié de venir, parce
que votre neige me gêne beaucoup dans ma cour. Les autorités ne veulent
plus en supporter la responsabilité. C’est un dépôt dangereux, on ne
peut pas le mettre en sûreté comme un autre objet de valeur. De plus,
elle encombre la route sur laquelle chacun a le droit de circuler. Que
s’en suit-il? Votre neige sera piétinée ou volée, ou bien elle fondra et
toute la responsabilité en pèsera sur moi. C’est ce que je veux éviter,
aussi je vous prie d’enlever votre neige.
--Mais, cadi Effendi, répliqua le jeune homme, qu’à cela ne tienne,
laissez-la fondre, laissez-la voler ou piétiner, je ne vous en
réclamerai pas la valeur.
--Pas le moins du monde, dit le cadi, vous n’avez pas le droit
d’obstruer ainsi la voie publique; faites-moi le plaisir d’enlever votre
neige ou je me verrai dans l’obligation de vous mettre en prison et de
vous rendre responsable du gaspillage d’une propriété que vos héritiers
pourront revendiquer un jour ou l’autre.
--Faites-la balayer, reprit le jeune homme, j’en supporterai les frais.
--Par exemple, répondit le cadi indigné, me prenez-vous pour votre
domestique? Vous n’avez pas l’air de vous douter que ce balayage
coûterait encore fort cher.
--J’en paierai la dépense, quelle qu’elle soit, répéta le jeune homme.
--Eh bien, elle se montera à vingt livres, dit le cadi.
--Je les paierai, répondit le jeune homme.
C’est ainsi que le cadi extorqua vingt livres supplémentaires au fils du
défunt.
Pourtant le jeune homme se déclara satisfait. Il fut enchanté de
trouver en la personne de ce cadi un homme dont la bassesse de caractère
lui permettait d’accomplir la volonté de son père.
Après cette expérience, le jeune homme se mit à la recherche de l’homme
stupide pour accomplir la deuxième clause du testament de son père.
Cette fois il limita ses recherches à la cité de Stamboul, qu’il
habitait. Il montait la rue qui mène à la Sublime Porte lorsqu’il
entendit résonner l’écho d’un brillant orchestre. Il se dirigea du côté
de la musique; arrivé à une petite distance, il aperçut une grande
procession avec un déploiement de soldats. Un homme très âgé, revêtu
d’un magnifique uniforme, montait un cheval arabe, dont la robe était
d’une blancheur immaculée. Une quantité de décorations de toutes tailles
et de toutes couleurs couvrait la poitrine de ce vieillard. Le
harnachement du cheval était constellé de broderies d’or.
Une douzaine de hauts fonctionnaires du gouvernement d’Amurath III
entouraient le vieillard; eux aussi portaient des vêtements magnifiques;
ils étaient revenus récemment du Caucase avec un chargement de richesses
et ils profitaient de cette occasion aujourd’hui pour exhiber leurs
longues robes et leurs bijoux; ils portaient tous des uniformes
merveilleusement brodés et montaient des chevaux superbes; une immense
multitude les suivait. Tous les habitants de Galata et de Stamboul
s’étaient réunis pour jouir de ce spectacle. Un murmure de peut-être
soixante dialectes s’élevait de cette foule bigarrée. Le fils de
Mustapha se mit à suivre la procession.
Il demanda à un piéton coiffé d’un turban vert, qui était assis sur une
fontaine, ce que signifiait cette procession. L’autre lui apprit que le
vieillard était le nouveau grand vizir d’Amurath; ce vizir venait d’être
nommé et il allait prendre possession de son poste. Suivant la solennité
d’usage, on escortait toujours ainsi les grands vizirs.
Lorsque la procession arriva à la Sublime Porte, le grand vizir
descendit de cheval sur le seuil de la porte; là, chose étrange à dire,
se trouvait un grand plateau et sur ce plateau une tête humaine
fraîchement décapitée. Cette vue, bien faite pour donner la chair de
poule, frappa d’horreur le jeune homme; recouvrant peu à peu ses sens,
il demanda ce que signifiait cet usage. On lui apprit que la tête
sanglante était celle du précédent grand vizir qui avait été décapité
pour expier un méfait.
--La tête de son successeur figurera-t-elle aussi un jour sur le
plateau? demanda le jeune homme à un soldat qui maintenait l’ordre de
la procession.
--De nos jours il est difficile d’y échapper, répondit le soldat.
Après cela le jeune homme posa immédiatement d’autres questions; il se
mit à la recherche du kiahaja du nouveau grand vizir (car tout grand
vizir a un factotum); il trouva le kiahaja et le pria de remettre au
grand vizir les cent livres léguées par son père.
Le kiahaja, après avoir fait décliner au jeune homme ses nom et
qualités, reçut l’argent et le remit plus tard au grand vizir. Ce grand
fonctionnaire n’en croyait pas ses yeux.
--Quel ami, demanda-t-il, peut bien me laisser cet argent et pourquoi ce
legs?
Il fit ensuite appeler le jeune homme et le questionna sur son père. Le
fils répondit:
--Mon père s’appelait Mustapha, il habitait près de la Porte d’Or, mais
vous ne le connaissiez pas, maître.
--Lui me connaissait-il?
--Non, Seigneur, répondit le jeune homme.
--Mais alors pourquoi ce legs en ma faveur?
Le fils raconta l’histoire au grand vizir et lui avoua qu’il ne lui
paraissait pas possible de trouver un homme plus stupide et plus idiot
que lui; voilà pourquoi les cent livres léguées par son père devaient
revenir à ce haut fonctionnaire.
Cette révélation stupéfia le grand vizir qui demanda:
--Comment savez-vous que je suis si stupide? Ni vous ni votre père ne me
connaissiez.
--Votre acceptation du poste de grand vizir en présence de la tête
décapitée de votre prédécesseur en dit assez long. Inutile de fournir
d’autres explications.
A ces mots le grand vizir resta coi; ne trouvant pas de réponse
plausible, il saisit sa barbe à pleines mains, la tira et réfléchit
quelques instants. S’adressant au jeune homme il lui dit:
--Fils du grand et sage Mustapha, faites-moi le plaisir d’accepter
d’être mon hôte ce soir; demain matin j’aurai un petit entretien avec
vous.
Le jeune homme accepta l’invitation. Le lendemain le grand vizir le fit
demander et lui apprit qu’il allait se rendre au palais d’Amurath, à la
pointe de Seraglio. Il pria le jeune homme de l’accompagner. Celui-ci
essaya de refuser, mais en vain, car le grand vizir l’entraîna avec lui.
Arrivé au palais, le grand vizir va droit au chef des Eunuques et
s’adressant à ce superbe Arabe:
--Votre Grandeur, dit-il, je sais que Sa Majesté, en me confiant le
poste très recherché de grand vizir, m’a fait le plus grand honneur du
monde; je lui voue une profonde reconnaissance pour cette rare
distinction. Cependant, Excellence, ce jeune homme que vous voyez est
venu me trouver aujourd’hui et il m’a tenu un langage tel que je suis
décidé à donner ma démission; je me sens incapable de servir Sa Majesté
avec le dévouement qu’elle mérite.
L’Eunuque resta pétrifié: c’était la première fois qu’un grand vizir
osait parler de démission. L’acte du grand vizir parut si étrange à
l’Eunuque que celui-ci se rendit immédiatement chez le Sultan pour lui
faire son rapport. Le Sultan fut aussi stupéfait qu’indigné et manda
aussitôt le grand vizir avec son jeune acolyte. Quand ils arrivèrent en
présence d’Amurath, ils le trouvèrent de plutôt mauvaise humeur.
Les Janissaires avaient conspiré contre lui; sa femme, sa sœur et sa
mère, sur lesquelles il comptait pour soulager sa santé précaire et sa
détresse mentale, avaient en vain essayé de le calmer et d’apaiser sa
colère. Son visage pâle devint écarlate de rage.
S’adressant avec fureur au grand vizir:
--Comment se fait-il, coquin, que vous osiez parler de votre démission?
--Majesté, reprit le grand vizir, je sais parfaitement que je commets un
acte téméraire, mais c’est ce jeune garçon (et ce disant il montra du
doigt le jeune homme) qui m’y oblige. Si Votre Majesté désire connaître
les raisons impérieuses auxquelles je cède, qu’Elle daigne interroger ce
jeune homme. Lorsque Votre Majesté connaîtra ces motifs, Elle comprendra
que je suis l’homme le plus stupide de son empire et qu’il serait
contraire à sa dignité de me conserver plus longtemps comme son
représentant immédiat.
Le jeune homme est ensuite appelé; il raconte son histoire. Le sultan
sourit et finit par céder au sentiment de justice inné en lui. Il
décrète par un iradé spécial que désormais aucun grand vizir ne serait
plus décapité.
QUELQUES HÉROS D’OCCASION
Dès mon enfance, j’avais pris l’habitude de lire un certain choix
d’anecdotes contées par un fabuliste célèbre avec autant de «brio» que
de subtilité; j’aimais ces anecdotes, car elles me donnaient des
enseignements précieux tout en me causant un vif plaisir. Ce livre était
toujours à portée de ma main: toutes les fois que mon esprit pessimiste
broyait du noir sur le compte du genre humain, j’avais recours à ces
anecdotes et leur lecture chassait mes amères pensées; toutes les fois
que je me sentais égoïste, en proie à des sentiments bas, je me tournais
vers mon livre et je lui demandais de m’apprendre à vaincre ces mauvais
penchants. Maintes fois j’ai désiré que le récit de ces charmantes
anecdotes pût se prolonger au lieu de s’arrêter après un heureux
dénouement naturel. Ce désir devint si impérieux que je pris le parti de
le satisfaire et de compléter ces anecdotes en me mettant à la
recherche de la partie qui leur manquait.
A grand’peine et après de pénibles recherches, je parvins à ce résultat;
aujourd’hui, je vais vous exposer chaque anecdote l’une après l’autre en
la faisant suivre de la contre-partie que mes investigations ont fini
par découvrir.
LE CANICHE RECONNAISSANT
Un jour un brave médecin, trouvant sur le grand chemin un caniche égaré
avec une patte cassée, transporta chez lui le pauvre animal et, après
avoir pansé et bandé son membre fracturé, il remit l’exilé sur le grand
chemin, lui rendit la liberté et n’y pensa plus. Quelle ne fut pas sa
surprise lorsqu’en ouvrant sa porte un beau matin, deux ou trois jours
plus tard, il se trouva en présence du caniche reconnaissant qui
l’attendait patiemment en compagnie d’un autre chien égaré dont une
patte venait également d’être cassée.
Le brave médecin soulagea immédiatement l’animal en détresse, et ne
manqua pas d’admirer l’infinie bonté de la Providence qui n’hésitait pas
à se servir d’un instrument aussi humble qu’un pauvre caniche
abandonné, pour prouver à l’humanité que... etc., etc.
Le lendemain matin le bienfaisant médecin trouva devant sa porte les
deux chiens frétillant de reconnaissance, mais accompagnés de deux
autres chiens estropiés. Il pansa rapidement leurs blessures et les
laissa repartir, de plus en plus émerveillé de la prévoyante bonté de la
Providence. Le lendemain, les quatre chiens rafistolés étaient assis
devant sa porte; à côté d’eux quatre autres chiens estropiés imploraient
son assistance. Il opéra comme le jour précédent.
Le lendemain seize chiens, dont huit fraîchement estropiés,
l’attendaient devant sa porte en barrant le trottoir; des badauds
faisaient cercle autour d’eux et les regardaient. A midi toutes les
pattes cassées se trouvaient remises, mais à la pieuse admiration du
brave médecin se mêlait cette fois une légère note profane.
Le soleil se leva de nouveau, réchauffant de ses rayons trente-deux
chiens, dont seize avec la patte cassée occupaient le trottoir, et dont
les seize autres encombraient la rue. Les spectateurs humains se
tenaient groupés où ils pouvaient. Les cris des blessés, les chaleureux
remerciements des chiens guéris, les commentaire variés des badauds
attroupés produisaient un vacarme étourdissant et toute cette foule
interrompait le trafic de la rue.
Le brave médecin se fit assister à ses frais par deux étudiants en
médecine et il accomplit pendant toute la journée sa tâche bienfaisante.
Mais tout ici-bas a une limite. Lorsque le lendemain matin le généreux
médecin aperçut à la pointe du jour une multitude de chiens hurlant et
geignant de plus en plus compacte, il s’écria: «J’aurais dû m’en douter
plus tôt, les livres m’ont induit en erreur: ils racontent toujours le
joli côté de l’histoire et s’en tiennent là. Passez-moi mon fusil, en
voilà assez maintenant.»
Il sortit avec son arme et vint à marcher par mégarde sur la queue du
premier caniche qu’il avait soigné; ce dernier le mordit violemment à la
jambe.
La grande et belle action que ce caniche avait commise en amenant au
docteur ses camarades estropiés venait de chavirer sa mentalité et de le
rendre fou.
Un mois plus tard, le bienveillant médecin se tordait dans les atroces
douleurs de l’hydrophobie. Il appela à son chevet ses amis désolés et
leur dit: «Méfiez-vous des livres: ils ne vous content que la moitié de
l’histoire. Toutes les fois qu’un pauvre diable implore votre
assistance et que vous vous demandez, anxieux, quel sera le résultat de
votre intervention, accordez-vous le bénéfice du doute et tuez le
quémandeur.»
Ce disant, il se tourna vers la muraille et rendit son âme à Dieu.
L’AUTEUR BIENVEILLANT
Un pauvre et jeune littérateur débutant avait essayé en vain de faire
accepter ses manuscrits. De guerre lasse, sentant que bientôt il allait
mourir de faim si le sort continuait à s’acharner contre lui, il alla
trouver un auteur célèbre et lui exposa sa situation en implorant de lui
conseil et assistance. Le brave auteur mit immédiatement de côté ses
propres feuillets et commença à parcourir les manuscrits du jeune
écrivain découragé.
A la fin de sa lecture il donna une cordiale poignée de main au jeune
homme et lui dit: «Votre travail mérite un plus long examen, revenez me
voir lundi.»
Au jour dit, le célèbre auteur, un aimable sourire aux lèvres, ouvrit
sans mot dire un magazine qui, encore humide, revenait à l’instant de
l’imprimerie. Quelle ne fut pas la stupeur du jeune homme lorsqu’il
reconnut son propre article sur l’une des pages: «Comment pourrai-je
jamais vous témoigner ma reconnaissance pour votre générosité? dit-il en
tombant à genoux et en éclatant en sanglots.--Le grand auteur était le
célèbre Snodgrass; le pauvre et jeune débutant tiré de la misère et de
l’obscurité devint plus tard le célèbre Snagsby.
Concluons de cette histoire qu’il faut prêter une oreille charitable à
tous les débutants qui implorent votre assistance.
SUITE
La semaine suivante, Snagsby revint avec cinq manuscrits refusés. Le
grand auteur fut un peu surpris, car à son sens le jeune écrivain
n’avait besoin que d’un léger coup d’épaule pour le mettre en évidence.
Il consentit cependant à parcourir ses manuscrits, supprimant des fleurs
de rhétorique inutiles, des qualificatifs forcés et exagérés; après cet
allègement, il réussit à faire accepter deux des articles.
Une semaine plus tard, Snagsby, reconnaissant, arriva avec un nouveau
bagage de manuscrits. Le célèbre auteur avait éprouvé une vive
satisfaction la première fois qu’il était venu en aide avec succès au
jeune débutant, et il s’était félicité de sa généreuse action. Mais
cette fois son enthousiasme se ralentit. Pourtant il lui parut
impossible de repousser ce jeune écrivain qui se cramponnait à lui avec
tant de confiance et de simplicité.
Le fin mot de tout ceci fut que le célèbre auteur se trouva complètement
empêtré de ce débutant. Tous ses efforts généreux pour alléger le bagage
de Snagsby restèrent infructueux; il dut chaque jour lui prodiguer ses
conseils, ses encouragements, solliciter l’acceptation de ses manuscrits
et même les retoucher pour les rendre présentables.
Lorsqu’un beau jour le jeune aspirant prit enfin son vol, il s’acquit
une renommée subite en décrivant la vie privée du célèbre auteur avec
une verve si caustique, si mordante et si humoristique que le livre se
vendit d’une façon prodigieuse et que ce succès jeta la consternation
dans l’âme du grand auteur mortifié.
En rendant son dernier soupir il murmura: «Hélas! les livres m’ont
trompé; ils ne disent jamais que la moitié de l’histoire. Méfiez-vous,
mes amis, des jeunes auteurs débutants. Que l’homme présomptueux ne
s’avise jamais de secourir celui que Dieu a condamné à mourir de faim.»
LE MARI RECONNAISSANT
Un jour une dame traversait en voiture avec son jeune enfant la rue
principale d’une grande ville, lorsque les chevaux prirent peur et
s’emportèrent; le cocher fut précipité à bas de son siège, tandis que la
dame et son fils restaient dans l’intérieur de la voiture, paralysés de
terreur. Mais un brave jeune homme qui conduisait une voiture d’épicerie
se jeta à la tête des animaux affolés et réussit à arrêter leur course
au péril de sa vie.
La dame reconnaissante prit le nom de son bienfaiteur et, de retour chez
elle, s’empressa de raconter à son mari l’acte héroïque du jeune homme.
Le mari écouta cet émouvant récit et rendit grâce au ciel qui avait
permis à ces deux êtres si chers à son cœur d’échapper à ce grand
danger; il fit ensuite appeler le brave jeune homme et glissant dans sa
main un chèque de cinq cents dollars, il lui dit: «Prenez ceci en
récompense de votre belle action, William Ferguson; si vous avez jamais
besoin d’un ami, souvenez-vous que Thomson Mac Spadden voue à son
bienfaiteur une reconnaissance éternelle.»
Nous conclurons de ceci qu’un bienfait n’est jamais perdu.
SUITE
William Ferguson vint trouver la semaine suivante M. Mac Spadden et le
pria d’user de son influence pour lui obtenir un emploi plus
rémunérateur (il se sentait capable d’exercer un métier plus élevé que
celui de conducteur de voiture).
M. Mac Spadden lui obtint une place de commis avec un bon salaire. Sur
ces entrefaites, la mère de Ferguson tomba malade et William supplia M.
Mac Spadden de vouloir bien la recueillir chez lui. M. Mac Spadden y
consentit. Avant peu, la mère de William se plaignit d’être séparée de
ses plus jeunes enfants, Marie, Julia et le petit Jim. M. Mac Spadden
les fit venir sans hésiter.
Un beau jour, que Jim était resté seul à la maison, il s’introduisit
dans le salon, et en moins de trois quarts d’heure il mit à sac avec
son couteau la soie du mobilier qui valait plus de 10.000 dollars. Deux
jours plus tard, il dégringola de l’escalier et se rompit le cou;
dix-sept membres de sa famille envahirent la maison pour assister à ses
funérailles. Ils s’y trouvèrent si bien qu’ils établirent leur quartier
général dans la cuisine et qu’ils demandèrent aux Mac Spadden de trouver
pour chacun d’eux des emplois appropriés à leurs capacités.
La vieille femme buvait comme un trou et jurait comme un possédé. Mais
les Mac Spadden reconnaissants estimèrent qu’en souvenir de ce que son
fils avait fait pour eux ils devaient chercher à corriger cette femme de
ses défauts.
William revint souvent solliciter des emplois de plus en plus lucratifs;
le brave M. Mac Spadden se mit en quatre pour les lui procurer; il
poussa même la bonté jusqu’à faire entrer William au Collège; mais aux
premières vacances le jeune héros demanda à partir en Europe pour sa
santé. Cette fois M. Mac Spadden se révolta contre son tyran et refusa
carrément. La mère de William Ferguson en fut si stupéfaite qu’elle
laissa tomber par terre sa bouteille de gin et qu’elle en resta bouche
bée. Lorsqu’elle revint de sa stupeur elle balbutia: «Est-ce là votre
reconnaissance? Que seraient devenus votre femme et votre enfant sans
le dévouement de mon fils?»
William ajouta: «Elle est jolie, votre reconnaissance. Ai-je sauvé oui
ou non la vie de votre femme!» Sept de ses parents jaillirent de la
cuisine et s’écrièrent en chœur: «En voilà de la reconnaissance!»
Les sœurs de William protestèrent à leur tour et s’exclamèrent: «Elle
est fameuse, sa reconnais... Mais elles furent interrompues par leur
mère qui se mit à sangloter en balbutiant: «Et dire que mon pauvre petit
Jim a perdu la vie au service d’un tel reptile!»
Cette fois l’exaspération de Mac Spadden atteignit son comble; il
s’écria avec colère: «Sortez de ma maison, bande de mendiants et
d’ingrats; j’ai été trompé par les livres, mais cela ne m’arrivera plus,
je vous en réponds!» Puis se tournant vers William il lui cria: «C’est
vrai, vous avez sauvé la vie de ma femme, mais le premier individu qui
recommencera périra sur l’heure de ma propre main.»
Comme je ne suis pas un clergyman, je fais mes citations à la fin de mon
sermon au lieu de les présenter au commencement. J’emprunte mon texte
aux mémoires du président Lincoln parus dans la Revue mensuelle:
--L’acteur J. H. Hackett, dans son rôle de Falstaff, excita l’admiration
du président Lincoln. Ce dernier, pour témoigner à l’acteur sa
satisfaction, lui écrivit un mot aimable.
M. Hackett, en retour, envoya au président un livre quelconque,
probablement de sa composition, puis il échangea quelques lettres avec
le président.
Un soir, très tard, ayant complètement oublié cet épisode, je me rendis
à la Maison Blanche, convoqué par le président: en entrant dans le
cabinet de M. Lincoln, j’aperçus, à ma grande surprise, H. Hackett qui
attendait une audience dans l’antichambre. Le président me demanda s’il
y avait quelqu’un de l’autre côté de sa porte; je lui répondis que
Hackett s’y trouvait. D’un air maussade il me dit: «Je ne puis le
recevoir, non, décidément non, j’espérais bien qu’il était parti!» Puis
il ajouta: «Ceci vous prouve l’inconvénient qu’il y a à se créer des
amis dans ma situation. Vous savez combien j’appréciais Hackett comme
acteur; je ne me suis d’ailleurs pas privé de le lui écrire; il m’a
envoyé ce livre et je pensais que nous en resterions là; mais, parce que
nous avons échangé quelques lettres amicales, il profite de cette
circonstance pour m’adresser une requête: devinez ce qu’il me demande?
Il veut tout bonnement que je le nomme «consul à Londres»; le pauvre
cher homme!»
Je vous ferai observer, en terminant, que l’histoire de William Ferguson
est parfaitement véridique et qu’elle concerne quelqu’un de ma
connaissance (j’ai modifié quelques détails pour empêcher William de se
reconnaître).
Tous ceux qui lisent cet article ont sans contredit, à certain moment de
leur existence, joué le rôle de «héros d’occasion». Je voudrais bien
savoir combien, parmi ces lecteurs, sont disposés à parler de cet
épisode et combien aimeraient à se souvenir des conséquences qu’il
entraîna?
A LA CURE D’APPÉTIT
CHAPITRE PREMIER