petite journée de voyage de Vienne. Naturellement c’est un sanatorium,
car l’empire d’Autriche regorge de ces établissements bienfaisants qui
distribuent généreusement la santé au monde entier. Les eaux de cet
empire ont toutes des propriétés médicinales. Mises en bouteilles, on
les expédie dans le monde entier; quant aux natifs, ils boivent de la
bière; ceci à première vue paraît un sacrifice méritoire, mais les
étrangers qui ont bu à Vienne de la bière changent facilement d’opinion.
Je veux surtout parler de la bière Pilsner que l’on déguste dans une
petite taverne d’une ruelle obscure du premier arrondissement. (Le nom
de cette taverne m’échappe, mais on peut facilement la retrouver; il
suffit de demander l’église grecque; arrivé là, vous longez ce monument
à droite, et la maison voisine est cette petite taverne.) Dans cette
ruelle, aucun trafic, aucun bruit, on y trouve l’illusion d’un dimanche
perpétuel; cette taverne se compose de deux petites salles à plafond bas
soutenu par des voûtes massives; les voûtes et plafonds sont blanchis à
la chaux; on se croirait presque dans les cellules des donjons d’une
bastille. L’ameublement est des plus simples, très modeste et sans la
moindre ornementation. Pourtant les consommateurs y trouvent une grande
compensation, car la bière qu’on y boit est incomparable et aucune bière
du monde ne peut rivaliser avec elle. Dans la première salle, vous
trouverez douze ou quinze dames et messieurs; dans l’autre une douzaine
de généraux et d’ambassadeurs. On peut vivre des mois à Vienne sans
entendre parler de cet établissement, mais quiconque le connaît et l’a
expérimenté ne peut plus s’en déshabituer.
Mais revenons à notre sujet: au sanatorium. Tous les gens mal portants
devraient élire domicile à Vienne et y établir leur quartier général
pour rayonner de là suivant leurs besoins sur les sanatoriums
environnants. Ils feraient par exemple une fugue à Marienbad pour se
débarrasser de leur embonpoint, à Carlsbad pour leurs rhumatismes, à
Kaltenleutgeben pour une cure d’eau destinée à chasser à tout jamais
leurs autres maladies. C’est si commode! Vous pouvez de Vienne envoyer
un projectile dans Kaltenleutgeben avec un fusil calibre 12; là, en
moins d’une heure, par des trains étonnamment lents, vous pouvez oublier
dans des collines boisées et dans des sentiers ombragés la clarté
fatigante et la grosse chaleur de la ville; vous pouvez trouver un air
pur et frais, le concert des oiseaux, le repos et le calme du paradis.
A proximité de Vienne, il existe une multitude d’autres sanatoriums tous
plus charmants les uns que les autres. Vienne est située au centre d’un
magnifique amphithéâtre de montagnes couvertes de lacs et de forêts;
vraiment aucune autre ville ne jouit d’une position aussi heureuse.
Le sanatorium de Hochberghaus représente un bâtiment de grande dimension
planté solitairement au sommet d’une montagne couverte de forêts
épaisses. C’est un établissement pour l’appétit, et les gens qui ont
perdu leur appétit viennent là pour le retrouver. A mon arrivée, le
professeur Haimberger me prit à part dans son cabinet de consultation et
me posa les questions suivantes:
--Il est six heures. Quand avez-vous pris votre dernier repas?
--A midi.
--Qu’avez-vous mangé?
--Presque rien.
--Qu’y avait-il sur la table?
--Les mets habituels.
--Côtelettes, poulets, légumes, etc.?
--Oui, mais ne m’en parlez pas, cela m’exaspère.
--En êtes-vous dégoûté?
--Oh! oui, effroyablement: je voudrais qu’on ne m’en parlât plus jamais.
--La simple vue de la nourriture vous écœure, n’est-ce pas!
--Plus que cela, elle me révolte.
Le docteur réfléchit un instant, puis prenant un long menu, il le
parcourut lentement des yeux.
--Je pense, dit-il, que vous désirez plutôt manger des... mais, tenez,
choisissez vous-même.
Je jetai un coup d’œil sur cette liste et mon estomac se souleva
d’horreur: de toutes ses combinaisons barbares à jamais inventées,
celle-là était certainement la plus atroce. En tête du menu je lus:
gras-double coriace, avancé, assaisonné à l’ail; au milieu de ce menu,
mes yeux tombèrent sur: jeune chat, vieux chat, chat en salmis; au bas
je lus: bottes de matelot frottées au suif et servies crues.
Je ne pus m’empêcher de dire au docteur:
--Je ne comprends pas que vous preniez en plaisantant un cas aussi
sérieux que le mien. Je suis venu ici pour retrouver de l’appétit et non
pour perdre le peu qui me reste.
Il me répondit gravement:
--Je ne plaisante pas; pourquoi plaisanterais-je?
--Mais je ne puis manger ces horreurs!
--Pourquoi pas? me demanda-t-il avec une naïveté admirable.
--Pourquoi pas? parce que, docteur, depuis des mois je ne puis rien
supporter de plus substantiel que des omelettes et des flans. Vos plats
innommables...
--Oh! vous arriverez à les aimer. Ils sont très bons, il faut que vous
en mangiez; c’est le règlement de mon établissement et je ne tolérerai
aucune infraction.
--Dans ce cas, docteur, répondis-je en souriant, vous ne m’empêcherez
pas de partir, je pense; je m’en vais.
Il parut froissé et me dit sur un ton qui changea l’aspect des choses:
--J’espère bien que vous ne me causeriez pas ce préjudice. Je vous ai
accepté dans mon établissement en toute confiance; vous ne me ferez pas
pareil affront; ce sanatorium est mon gagne-pain; si vous partiez d’ici
avec le triste appétit que vous avez actuellement, on le saurait, et on
ne manquerait pas de dire que ma cure n’a pas réussi pour vous; les gens
en concluraient que les autres cas doivent ressembler au vôtre. Vous ne
partirez pas; vous ne me ferez pas cet affront!
Je lui présentai des excuses et lui promis de rester.
--A la bonne heure, j’étais sûr que vous ne partiriez pas et que vous ne
retireriez pas le pain de la bouche de mes enfants.
--Votre famille mange donc ces mets abominables?
--Ma famille! naturellement non.
--Ah! et vous?
--Moi non plus.
--Ah! je commence à comprendre. Vous êtes comme les médecins qui se
gardent bien de suivre leurs ordonnances.
--Il ne s’agit pas de cela. Vous n’avez pas mangé depuis six heures,
voulez-vous souper maintenant ou plus tard?
--Je n’ai pas faim. Mais peu m’importe l’heure, je voudrais seulement
ne plus penser à manger. C’est à peu près l’heure à laquelle je prends
mon souper, et la régularité m’est recommandée par tous les médecins,
soit, je vais essayer de grignoter un peu, mais j’aurais besoin d’un
stimulant.
Le docteur me tendit son odieux menu.
--Choisissez, à moins que vous ne préfériez prendre votre repas plus
tard.
--Oh! voyez-vous, montrez-moi le chemin de ma chambre, je vous prie, je
ne puis me soumettre à votre règlement.
--Attendez un instant avant de prendre une décision définitive; voici un
autre règlement: si vous choisissez immédiatement, on vous apportera de
suite les plats que vous désignerez sur le menu; mais si vous différez,
il vous faudra attendre mon bon plaisir. Vous ne pouvez manger un plat
de ce menu sans ma permission.
--Dans ce cas montrez-moi ma chambre et envoyez la cuisinière se
coucher, car rien ne presse pour moi.
Le professeur me fit monter l’escalier et me désigna un appartement très
confortable se composant d’un petit salon, d’une chambre à coucher,
d’une salle de bains.
Les fenêtres donnaient sur un paysage verdoyant sur des prés, des
vallons, et des collines couvertes de forêts. Dans le salon j’aperçus
beaucoup de livres sur une étagère. Le professeur me dit qu’il allait me
laisser seul et il ajouta:
--Fumez, lisez tant qu’il vous plaira, buvez autant d’eau que vous
voulez. Quand vous sentirez la faim, sonnez et commandez; je déciderai
alors si on doit ou non exécuter vos ordres. Votre cas est mauvais et
très enraciné; je crois que les quatorze premiers plats du menu sont
trop délicats et ne vous conviendraient pas. Je vous demande comme
grande faveur de vous en abstenir et de ne pas les commander.
--Rassurez-vous, et ne vous mettez pas martel en tête à ce sujet. Avec
moi vous allez faire des économies; l’idée d’amuser l’appétit d’un homme
malade avec ce menu à peine digne d’une buse est une pure insanité.
Je lui fis cette observation avec amertume, car je me sentais outré de
ces procédés barbares qui équivalaient à un assassinat d’un nouveau
genre. Le docteur parut mécontent, mais non offensé; il posa le menu sur
la commode à la tête de mon lit et à portée de ma main, et ajouta:
--Votre cas n’est pas un des pires que j’aie rencontrés, pourtant je le
considère comme grave, et il exige un traitement énergique. Je vous
demande donc de restreindre votre appétit et de ne considérer aucun plat
avant le numéro 15 du menu.
Il me quitta; je commençai à me déshabiller, car j’étais éreinté et je
tombais de sommeil. Je dormis 15 heures et me réveillai bien reposé à 10
heures du matin. Le café de Vienne! Je pensai dès mon réveil à cette
jouissance incomparable, à ce délicieux café à côté duquel tous les
autres cafés d’Europe et des hôtels américains sont de la détestable
lavasse. Je sonnai et commandai un café avec du pain viennois, autre
délicieuse invention. Le garçon me parla à travers le guichet pratiqué
dans la porte, et me dit de consulter le menu. Je le congédiai
immédiatement. Après mon bain je m’habillai et me préparai à faire un
tour de promenade; je trouvai la porte fermée, j’étais bel et bien
bloqué. Je sonnai: le garçon arriva et m’expliqua que, d’après le
règlement, les patients ne pouvaient sortir avant le premier repas. Je
n’avais jamais éprouvé auparavant l’envie de sortir, mais cette fois
c’était différent. Rien ne vous donne envie de prendre l’air comme la
réclusion.
A deux heures de l’après-midi je n’avais rien mangé depuis 26 heures;
j’avais bien quelquefois senti la faim, mais cette fois je m’aperçus que
j’éprouvais une véritable fringale avec un grand F.
Pourtant, je ne me sentais pas assez affamé pour affronter l’odieux
menu. Pour faire bonne contenance j’essayai de lire et de fumer; les
livres à ma disposition ne parlaient que de naufrages, de gens perdus
dans le désert, enfouis sous des éboulements de mines; de gens mourant
de faim dans des villes assiégées; les plats les plus immondes avec
lesquels les hommes affamés assouvissent leur faim en pareil cas
défilèrent devant mes yeux. Au début ces récits me soulevèrent le cœur;
au bout de quelques heures, ils me produisirent une impression moins
répugnante, et je me surpris même à claquer des lèvres en pensant à ces
mets odieux. Après 45 heures de jeûne, je tirai vigoureusement la
sonnette et je commandai le second plat du menu: une espèce de compote
composée de caviar et de goudron. On me le refusa encore. Pendant les 15
heures qui suivirent, je tirai la sonnette et commandai successivement
un plat en suivant la liste de haut en bas. Toutes les fois j’éprouvai
un refus: en arrivant au nº 15 je me sentis rassuré et mon cœur se mit à
battre de plus en plus vite à mesure que mon espoir augmentait. Je
n’avais pas mangé depuis 60 heures, mais je me sentais sûr de la
victoire; je commandai donc le nº 15: jeune poulet bouilli dans l’œuf,
six douzaines servies chaudes et sentant bon! Un quart d’heure après ce
plat arrivait escorté du docteur qui se frottait les mains de joie. Il
me dit avec excitation:
--En voilà une cure, une vraie cure! je savais bien que j’y arriverais,
ma méthode ne manque jamais le but; eh! bien, vous avez retrouvé votre
appétit, vous le reconnaissez; dites-le moi pour me faire plaisir.
--Apportez-moi vos saletés maintenant; je puis manger tout ce qui figure
sur votre menu.
--Voilà qui est superbe! je savais bien que mon système est infaillible.
Comment trouvez-vous ces oiseaux?
--Je n’ai jamais rien mangé d’aussi délicieux et pourtant en principe je
n’aime pas la volaille. Voyez-vous, ne m’interrompez pas, ne me faites
pas perdre une seule bouchée.
--La cure est parfaite, reprit le docteur, tout danger a disparu
maintenant; laissez de côté la volaille, je vais vous faire apporter un
bifteck. Le bifteck vint; gros à ne pas tenir dans un panier, avec des
pommes de terre, du pain viennois et du café. Je mangeai à pleines dents
ce repas bien digne de tous les sacrifices que j’avais faits pour le
mériter et je laissai tomber des larmes de reconnaissance dans la
sauce. C’étaient des larmes de reconnaissance à l’égard du docteur qui
venait de me rendre une petite dose du sens commun sorti de mon esprit
depuis tant d’années.
CHAPITRE II
Il y a trente ans de cela, le professeur Haimberger faisait un long
voyage sur un bateau à voiles; il y avait 15 passagers à bord. Le
service courant de table était ainsi réglé: à 7 heures du matin une
tasse de mauvais café prise au lit; à 9 heures déjeuner se composant de:
mauvais café avec lait conservé, petit pain graisseux, friture, poisson
salé. A 1 heure lunch avec: langue froide, jambon, bœuf conservé, petit
pain graisseux. A 5 heures, dîner avec soupe épaisse aux pois, poisson
salé, bœuf conservé chaud servi avec choucroute, porc bouilli garni de
fèves, pudding. De 9 à 11 h. du soir souper consistant en thé, lait
conservé, langue froide, jambon, pickles, biscuits de mer, huîtres aux
vinaigres, pieds de cochon au vinaigre, os grillés, lapin sauté.
A la fin de la première semaine, personne ne mangeait plus à bord, tout
le monde ne faisait plus que grignoter. Les passagers venaient à table
sans appétit uniquement pour tuer le temps et parce qu’ils savaient
qu’il faut manger à des heures régulières. Ce menu grossier et monotone
les écœurait; chaque jour, on les voyait errer sur le navire sans
appétit, bâillant à se décrocher l’estomac, de mauvaise humeur,
maussades et silencieux. Parmi eux se trouvaient trois dyspeptiques
avérés, au bout de trois semaines ils étaient devenus des ombres; il y
avait aussi un invalide cloué sur son lit qui ne mangeait que du riz
bouilli et ne pouvait supporter la nourriture ordinaire du bord. Survint
un naufrage; les passagers furent recueillis dans les canots de
sauvetage et durent se contenter de la portion congrue qui s’impose en
pareil cas. A mesure que les provisions s’épuisaient, les appétits
augmentaient. Lorsqu’il ne resta plus que du jambon cru et que la ration
de chacun fut réduite à deux onces par jour, tous les passagers avaient
un appétit merveilleux. Au bout de 15 jours les dyspeptiques, l’invalide
et les passagères les plus difficiles mâchaient avec délice les bottes
des matelots et se plaignaient qu’on ne leur en donnât pas à discrétion.
Pourtant, quelques jours auparavant, ces mêmes passagers ne pouvaient
supporter le fastidieux bœuf salé, la choucroute et les autres crudités
qu’on leur servait à bord. Un navire anglais les recueillit. Au bout de
10 jours les 15 passagers étaient en aussi bon état qu’au moment du
naufrage.
--Leur mésaventure ne leur a causé aucun tort, dit le professeur, le
remarquez-vous?
--Oui.
--Vous en rendez-vous bien compte?
--Mais oui, je le crois.
--Vous paraissez hésiter et ne pas bien comprendre l’importance de ce
fait; je vous répète qu’aucun d’eux n’a souffert de cette mésaventure.
--Je le comprends bien et je le trouve étonnant.
--Pas le moins du monde étonnant; rien de plus naturel; ils étaient
soumis à une cure d’appétit naturelle, la meilleure et la plus sage au
monde.
--Est-ce cet exemple qui vous a suggéré l’idée de votre traitement?
--Vous l’avez dit.
--Vous avez donné à ces gens une leçon bien précieuse.
--En effet, en ce qui concerne la santé et beaucoup d’autres choses, la
moyenne des gens ne connaissent que ce qui se fait autour d’eux, et ils
obéissent uniquement à de stupides préjugés; ils sont incapables de
coordonner trois ou quatre faits et d’en tirer des conclusions;
incapables d’observer par eux-mêmes, ils n’agissent que par routine et
par imitation. Si ceux que nous appelons les animaux inférieurs étaient
aussi stupides que l’homme, ils disparaîtraient tous de la terre en
moins d’une année.
--Vos passagers n’ont donc pas profité de la leçon?
--Pas le moins du monde. A bord du navire anglais ils reprirent leurs
repas réguliers et bientôt on les vit grignoter de nouveau sans appétit,
dégoûtés de la nourriture, de mauvaise humeur, l’air piteux, bâillant,
jurant et grognant tout le long du jour.
--Ah! je comprends maintenant: votre théorie est...
--Bien simple. Ne mangez que quand vous aurez faim; si vous n’avez pas
de goût pour la nourriture, réjouissez-vous et ne mangez que quand vous
sentez une faim violente, alors vous éprouverez une grande jouissance et
vous vous porterez merveilleusement.
--Dois-je observer une certaine régularité pour les heures de mes repas?
--Lorsque vous êtes en train de vaincre un mauvais appétit, la
régularité n’est pas nécessaire; mais elle ne vous fera pas de mal
aussi longtemps que votre appétit restera bon. Dès que votre appétit
diminue, appliquez de nouveau le grand remède, c’est-à-dire le jeûne,
long ou court suivant les besoins du cas.
--La meilleure nourriture, je suppose, est la plus saine?
--Toutes les nourritures sont saines, du moins suffisamment saines pour
les gens qui en font usage. Que la nourriture soit raffinée ou
grossière, elle aura toujours bon goût, et elle rassasiera son homme à
condition qu’il surveille son appétit et qu’il s’impose un léger jeûne
toutes les fois qu’il sent son appétit faiblir. Nansen était habitué à
des menus très soignés, mais il ne souffrit nullement le jour où, à tous
ses repas, il dut manger de la viande d’ours et cela pendant des mois;
parce que son appétit se voyait toujours tenu en éveil par la difficulté
de trouver régulièrement de la viande d’ours.
--Mais les docteurs ordonnent une nourriture délicate et recherchée à
leurs malades.
--Ils ne peuvent faire autrement; car le malade est imbu d’idées
préconçues et de superstitions, et ne consentirait jamais à se mettre à
la diète. Il se croirait perdu s’il jeûnait.
--Cela l’affaiblirait, n’est-ce pas?
--Pas le moins du monde. Voyez plutôt les malades de notre naufrage: ils
vécurent pendant 15 jours d’une pincée de jambon cru et de bottes de
matelot à sucer; ils furent bien un peu affaiblis, mais ces privations
ne leur firent aucun mal; elles les préparèrent à manger de bon cœur des
plats plus substantiels, et leur valurent une robuste santé. Mais ils ne
surent pas tirer profit de cet enseignement et ils restèrent des
malades. Connaissez-vous le truc qu’emploient les docteurs de
sanatorium?
--Quel est-il?
--Mon système repose sur la diète: cure de raisins, bains, cure de boue,
tout cela se vaut. Le raisin, le bain et la boue ne sont là que pour la
frime; la véritable cure s’opère par une diète subrepticement appliquée.
Le malade est habitué à quatre repas, à des heures tardives; examinez
avec moi le régime qu’il doit suivre au sanatorium: il se lève à 6
heures du matin, mange un œuf, se promène deux heures avec les autres
malades, boit lentement un verre d’un liquide filtré qui sent la
pourriture. Il se promène ensuite deux heures, mais seul; si vous lui
parlez il vous répond d’un air préoccupé: «Mon eau! je promène mon eau
pour la digérer; je vous en prie, ne m’interrompez pas»; et il continue
à arpenter le terrain.
Il mange ensuite une feuille de rose sucrée, s’étend dans sa chambre
pendant des heures dans le silence et la solitude les plus complets; il
ne doit ni lire, ni fumer. Le docteur vient lui ausculter le cœur, lui
tâter le pouls, la poitrine, le dos et l’estomac en écoutant tous ses
battements dans un flageolet de deux sous; puis il fait préparer le bain
du malade d’un demi-degré réaumur plus froid qu’hier. Après le bain, un
autre œuf, un verre du même liquide infect à 3 ou 4 heures de
l’après-midi, puis promenade solennelle suivant le rite non moins
solennel. A six heures, dîner: un beignet et une tasse de thé.
Repromenade.
A 8 1/2, souper; à 9 h., lit. Songez un peu à six semaines de ce régime!
Il y a de quoi affamer un homme et le mettre en splendide forme.
N’importe où, à Londres, à New-York, à Jéricho, ce régime produirait le
même effet.
--Combien faut-il de temps pour mettre ici une personne en forme?
--Régulièrement il faudrait un jour ou deux, mais en fait il faut
compter de une à six semaines, suivant le caractère et la mentalité du
patient.
--Comment cela?
--Vous voyez là-bas cette foule de jeunes femmes qui jouent au
foot-ball, boxent et sautent par-dessus des barrières? Elles sont ici
depuis 6 ou 7 semaines; à leur arrivée elles ressemblaient à des
spectres; elles avaient pour habitude de grignoter des friandises et des
sucreries à heures fixes quatre fois par jour et ne se sentaient
d’appétit pour rien. Je leur posai des questions et les enfermai dans
leurs chambres; les plus frêles furent mises à la diète pendant 9 ou 10
heures, les autres pendant 12 ou 15 heures. Bientôt elles me
supplièrent, disant qu’elles souffraient énormément de nausées, de mal
de tête. Il fallait les voir manger après cette réclusion! Je les
laissai ensuite circuler dans la maison et prendre les 4 repas auxquels
elles étaient habituées.
Au bout de 2 jours je dus intervenir, car leur appétit diminuait. Je fis
sauter un repas; cela les rétablit vite; puis elles reprirent les quatre
repas; je leur demandai de supprimer d’elles-mêmes un repas sans
attendre mon intervention. Pendant 15 jours, ces personnes luttèrent,
mais ne purent y arriver, car l’énergie leur manquait; mais maintenant
elles ont acquis cette énergie et elles se portent à merveille;
d’elles-mêmes, de temps à autre, elles suppriment un repas; elles
pourraient en toute sécurité retourner guéries chez elles, mais elles
ne se sentent pas encore assez sûres d’elles-mêmes, et elles préfèrent
attendre un peu.
--Tous les cas ne sont pas identiques?
--Naturellement. Parfois un homme apprend ce truc en une semaine et il
sait régler son appétit en supprimant fréquemment un repas sans s’en
apercevoir.
--Mais pourquoi supprimer un repas tout entier au lieu d’une partie d’un
repas?
--C’est un moyen mesquin et incomplet. Si votre estomac ne fait pas
entendre un appel vigoureux, il vaut mieux le laisser tranquille et lui
accorder un repos complet. Certaines personnes peuvent prendre plus de
repas que les autres et s’en trouvent bien. Il y a autant d’espèces
d’appétit que d’espèces de gens. Je vais vous montrer tout à l’heure un
homme qui avait pour habitude de grignoter huit fois par jour. Je l’ai
réduit maintenant à 6 repas par jour et il se porte à merveille. Combien
de repas par jour prenez-vous?
--Autrefois, il y a 22 ans, je prenais un repas et demi; pendant ces
deux dernières années, 2 et demi: café et petit pain à 9 heures, lunch à
1 heure, dîner à 8 heures.
--Autrefois vous preniez un repas et demi, c’est-à-dire café et petit
pain à 9 heures, dîner le soir, et rien entre, n’est-ce pas?
--Parfaitement.
--Pourquoi avez-vous ajouté un repas?
--Pour obéir à ma famille, qui s’imaginait que j’allais me tuer.
--Vous trouviez suffisant un repas et demi par jour pendant 22 ans?
--Très suffisant.
--Votre mauvais état de santé actuel est dû à ce repas supplémentaire.
Supprimez-le; vous mangez plus souvent que votre estomac ne vous le
demande, cette nourriture se perd au lieu de vous profiter. Vous mangez
moins maintenant en un jour à vos deux repas et demi qu’autrefois à un
repas et demi.
--C’est très vrai, beaucoup moins, car autrefois mon dîner était très
substantiel.
--Mettez-vous à un seul repas par jour, le dîner, pendant quelques
jours, jusqu’à ce que vous éprouviez un appétit vigoureux, régulier et
bien assis; ensuite adoptez en permanence un repas et demi par jour et
n’écoutez pas les balivernes de votre famille. Quand vous éprouvez un
malaise, particulièrement une atteinte de fièvre, ne mangez rien du tout
pendant 24 heures; cela vous guérira et la diète triomphera du mal de
tête le plus opiniâtre. Je ne connais pas de douleur de tête qui puisse
résister à la diète absolue pendant 24 heures.
--C’est vrai, j’ai constaté ce fait bien des fois.
EXTRAIT DU TIMES DE LONDRES EN 1904
CHAPITRE PREMIER
Correspondance du Times.--Chicago, 1ᵉʳ avril 1904.
Je reprends ma conversation téléphonique interrompue hier.
Depuis plusieurs heures cette vaste cité ne cesse de parler de l’étrange
incident mentionné dans mon dernier rapport.
Pour répondre à votre désir, je vais vous conter ce roman depuis son
origine jusqu’à son dénouement. Par un concours de circonstances
fortuites, j’ai moi-même joué un rôle personnel dans une partie de ce
drame. La scène se passe à Vienne le 31 mars 1898 à 1 heure du matin.
J’avais assisté dans la soirée à une réunion mondaine; vers minuit je
m’en allai en compagnie des attachés militaires anglais, italien et
américain; nous décidâmes de nous rendre chez le lieutenant Hillyer,
attaché militaire américain, pour terminer la soirée et fumer ensemble
quelques cigarettes.