suppose, nous serons tous morts, et ce drapeau flottera, je l’espère,
sur une république de plus de 200 millions d’âmes (ce chiffre est basé
sur l’accroissement progressif de notre population). Notre Etat,
représenté actuellement par une frêle goëlette, se sera transformé alors
en une immense baleine. Les bébés, au berceau aujourd’hui, seront alors
sur le pont. Il faut bien les entraîner à la manœuvre, car nous allons
leur confier une lourde tâche. Parmi les trois ou quatre millions de
berceaux qu’on balance en ce moment dans l’univers, il en est que notre
nation conserverait à jamais comme des objets sacrés si nous savions ce
qu’ils contiennent. Dans un de ces berceaux, Farragut, insouciant de
l’avenir, perce en ce moment ses dents et se prépare à émerveiller le
monde de l’éclat de ses hauts faits.
Dans un autre berceau, le futur astronome, célèbre aux yeux de tous,
cligne des yeux en contemplant la voie lactée; mais le pauvre petit
diable se demande ce qu’est devenue celle qu’il appelait sa nourrice.
Dans un autre berceau est couché le futur grand historien; il restera
sans doute là jusqu’à ce que sa mission terrestre soit accomplie.
Dans un autre berceau, le futur Président essaye de résoudre le problème
profond de la calvitie précoce qui l’atteint, et, dans une nuée d’autres
berceaux, se trouvent soixante mille futurs chercheurs d’emploi, tout
prêts à lui fournir l’occasion d’affronter une seconde fois ce même
grand problème.
Enfin, dans un autre berceau, situé quelque part sous un drapeau, le
futur et célèbre commandant en chef des armées américaines se sent si
écrasé sous le poids des grandeurs et des responsabilités prochaines
qu’il emploie toute sa stratégie à trouver le moyen de mettre son orteil
dans sa bouche (je crois, sauf votre respect, que votre illustre hôte de
ce soir est parvenu, il y a quelque cinquante-six ans, à accomplir ce
haut fait d’armes)!
Si l’on admet que l’enfant se retrouve plus tard dans l’homme, peu de
gens mettront en doute le succès du futur commandant en chef.
CONSIDÉRATIONS SUR LE TEMPS
_Discours prononcé au 71ᵉ dîner annuel de la Société de New-England._
Je me permets de croire que le maître tout puissant, auteur de nos
jours, a créé toutes choses dans l’Etat de New-England à l’exception de
la température.
J’ignore qui a fait le temps, mais je suppose que ce doit être des
apprentis novices d’une fabrique de planches ou de draps de New-England;
ces apprentis sont sans doute chargés de fabriquer la température pour
les pays qui demandent un bon article, et ils cherchent leurs pratiques
ailleurs s’ils ne les trouvent pas dans le New-England.
La température du New-England offre tellement de variété qu’elle excite
l’admiration des étrangers en même temps qu’elle provoque leurs regrets.
Dans le New-England, le temps joue toujours un rôle important; il
préside continuellement aux affaires; il forme sans cesse de nouveaux
projets, et les essaye sur les gens pour voir comment ils s’en tirent.
Mais c’est surtout au printemps que le temps paraît le plus actif. Au
printemps j’ai compté dans l’espace de vingt-quatre heures cent
trente-six différentes espèces de temps. C’est d’ailleurs moi qui ai
fait la renommée et la fortune de l’individu qui, à la dernière
exposition du centenaire, exhibait sa merveilleuse collection de temps
si stupéfiante pour les étrangers. Cet individu se disposait à parcourir
le monde pour récolter des spécimens du temps sous les divers climats.
Je lui dis: «Ne faites pas cela; venez plutôt dans le New-England par
une journée de printemps bien choisie.» Je lui promis qu’il trouverait
là la quintessence du genre, tant pour la variété que pour la quantité.
Il vint donc et compléta sa collection en quatre jours. Quant à la
variété, il avoua qu’il avait trouvé plusieurs centaines d’espèces de
temps complètement inconnues de lui jusqu’à ce jour.
Après avoir récolté, trié et séparé toutes les espèces de temps qui lui
paraissaient imparfaites, il lui resta une telle profusion de temps
qu’il put en louer, en vendre, en mettre en réserve, et même en donner
une partie aux pauvres. Les gens de New-England sont généralement
patients et endurants de nature, mais cependant il y a des choses qu’ils
ne peuvent supporter. Chaque année, ils tuent une quantité de poètes en
leur faisant chanter les charmes du merveilleux printemps.
Ces poètes, presque tous visiteurs accidentels, arrivent avec un bagage
de connaissances du printemps qu’ils apportent de loin; il leur est donc
impossible de connaître les sentiments des natifs sur le printemps.
Les vieilles probabilités ont la réputation bien méritée d’être des
prophètes très justes et très clairvoyants. Prenez le journal et
observez avec quelle assurance il indique aujourd’hui quel temps il fera
sur le Pacifique, sur la mer du Sud, dans les Etats du centre et dans la
région du Visconsin. Suivez ses prédictions jusqu’au moment où elles
approchent de New-England; vous verrez subitement la courbe s’arrêter et
la prévision rester muette. Nul ne peut annoncer quel temps il fera dans
le New-England.
Le journal, tant bien que mal, rédige une prévision comme celle-ci:
vents probables du nord-est au sud-ouest, variations vers le sud,
l’ouest et l’est, sur certains points fortes dépressions barométriques;
averses probables, neige, grêle, puis sécheresses suivies ou précédées
de tremblements de terre avec tonnerre et éclair. Puis il termine par
ce post-scriptum pour en quelque sorte parer à toute surprise: «Mais il
peut se faire que dans l’intervalle cette prévision soit complètement
bouleversée.»
Oui, certes, un des plus brillants fleurons de la température du
New-England est son incertitude étonnante. Une seule chose paraît
certaine: la diversité, la variété et le défilé interminable des
variations de cette température; seulement, vous ne pouvez jamais savoir
par quel bout ce défilé va commencer. Vous opiniez pour la sécheresse,
et, laissant votre parapluie à la maison, vous partez gaiement en
excursion; une fois sur deux vous êtes trempé. Vous redoutez l’approche
d’un tremblement de terre et pour mieux supporter les secousses, vous
vous mettez en quête d’un appui où vous vous cramponnerez; à ce même
moment vous êtes frappé par la foudre. Ce sont là de gros mécomptes
malheureusement inévitables.
La foudre dans le New-England produit des effets si particuliers que
lorsqu’elle frappe un être ou un objet elle n’en laisse plus bribe
reconnaissable; je vous défierais de dire si la chose ou la personne
frappée était un objet de valeur ou un congressiste.
Quant au tonnerre! lorsqu’il commence à racler et à accorder ses
instruments avant le concert général, les étrangers s’écrient: «Oh! quel
effroyable tonnerre vous avez ici!» Mais lorsque le chef d’orchestre a
levé son bâton et que le concert commence vraiment, vous voyez alors
tous les étrangers disparaître, s’enfuir dans les caves et se cacher la
tête dans un baril de cendres.
Il me reste encore à envisager la dimension du temps dans le New-England
(je veux parler de sa dimension en longueur). Elle n’est nullement
proportionnée à la grandeur de ce petit Etat. Pressez-le, empaquetez-le
aussi serré que possible et vous verrez que le temps déborde toujours à
New-England et qu’il se répand à plusieurs centaines de milles à la
ronde sur les Etats environnants.
Le New-England ne peut maintenir la dixième partie de son temps; en
essayant de le contenir cet État se fend et craquelle de toutes parts.
Je pourrais écrire des volumes sur la barbare perversité du temps dans
le New-England, mais je me bornerai à en citer un simple spécimen.
J’aime à entendre tomber la pluie sur un toit de zinc; aussi, pour
m’offrir ce plaisir, ai-je couvert en zinc une partie de mon toit. Vous
vous figurez peut-être, monsieur, qu’il pleut sur ce zinc? Et bien non,
la pluie passe par-dessus toutes les fois.
Notez bien que dans mon discours je me suis tout bonnement proposé de
faire honneur au temps de New-England sans prétendre lui rendre justice;
mais, somme toute, ce temps présente une ou deux particularités (ou si
vous aimez mieux produit certains effets), auxquelles nous autres
résidents nous renoncerions difficilement.
Si nous n’avions pas notre feuillage enchanteur d’automne nous devrions
quand même être reconnaissants au temps de la forme qu’il revêt pour
nous dédommager de tous ses caprices malfaisants (je veux parler de la
tourmente de glace). A ce moment-là, l’arbre dépouillé de ses feuilles
est habillé de glace du sommet au pied, d’une glace aussi brillante et
aussi claire que le cristal; chaque branche est parsemée de perles
glacées de gouttes de rosée cristallisées, et l’arbre tout entier
étincelle froid et blanc comme l’aigrette de diamants du Shah de Perse.
Alors le vent agite les branches, le soleil apparaît et transforme ces
myriades de perles et de gouttes en prismes qui étincellent, brûlent et
scintillent comme autant de feux de couleur; ces prismes passent avec
une inconcevable rapidité du bleu au rouge, du rouge au vert, du vert au
jaune d’or; l’arbre devient une véritable fontaine lumineuse, un feu
d’artifice de joyaux éblouissants.
L’art de la nature atteint alors l’apogée suprême d’une magnificence
enivrante, éblouissante et presque intolérable. Les mots que j’emploie
ne sont certes pas trop forts pour rendre ma pensée.
UN SAUTEUR MEXICAIN PUR-SANG
Je m’étais décidé à acheter un cheval de selle. En dehors d’un cirque,
je n’avais jamais vu monter à cheval aussi vigoureusement et avec autant
d’élégance que ces Mexicains, ces Californiens, ces Américains
mexicanisés, qui, chaque jour, s’exhibaient dans les rues avec des
costumes aussi pittoresques que bariolés. Comme ils montaient à cheval!
Penchés légèrement en avant sur leurs selles, souples et nonchalants,
avec leurs grands chapeaux de feutre brun aux larges bords relevés sur
le front et leurs longues plumes empanachées, ces cavaliers passaient
dans la ville comme un tourbillon de vent et ne laissaient derrière eux
que des nuages de poussière.
Lorsqu’ils trottaient, ils s’enlevaient avec une cadence gracieuse et
semblaient faire corps avec leur cheval. Je savais tout juste distinguer
un cheval d’une vache et je désirais vivement étendre le domaine de mes
connaissances hippiques. Je me décidai donc à acheter un cheval.
Tandis que je ruminais cette idée dans mon esprit, le commissaire aux
enchères présenta un cheval noir, presque aussi bossu qu’un dromadaire,
qui me parut particulièrement déplaisant.
La mise à prix fut proclamée à 22 dollars.
--Allons, messieurs; cheval, selle et bride à 22 dollars!
Je me sentis incapable de résister à la tentation.
Un homme que je ne connaissais pas, mais qui semblait être le frère du
commissaire aux enchères, lut dans mes yeux mon désir ardent, et me fit
remarquer que le cheval était merveilleux pour ce prix; il ajouta que
seule la selle valait 22 dollars. C’était une selle espagnole, garnie de
riches panneaux, chamarrée de broderies d’or. Je répondis à cet étranger
que j’avais une médiocre envie de couvrir l’enchère; je crus d’abord que
cet individu roublard voulait me tâter, mais ce soupçon disparut
lorsqu’il me parla sur un ton qui m’inspira toute confiance.
--Je connais ce cheval, me dit-il, je le connais parfaitement. En votre
qualité d’étranger vous pourriez vous méprendre sur son origine et
croire que c’est un cheval américain; mais je vous garantis que non,
c’est tout autre chose (excusez-moi de vous parler si bas, mais les gens
qui m’entourent pourraient nous entendre); ce cheval est, sans l’ombre
d’un doute, un «sauteur Mexicain pur-sang».
Cette dénomination de «Sauteur mexicain» ne me disait pas grand’chose,
mais l’attitude de cet homme m’inspira une telle confiance que je jurai
dans mon for intérieur de posséder un «sauteur mexicain pur-sang» ou de
mourir.
--Ce cheval possède-t-il d’autres qualités? demandai-je, sans manifester
trop d’empressement.
Passant son index dans la poche de mon veston, il m’entraîna à part et
murmura à mon oreille ces mots impressionnants:
--Il n’existe pas d’obstacle en Amérique que ce cheval ne puisse
franchir.
--Allons, messieurs, allons, à 24 dollars et demi!
--27, criai-je avec frénésie.
--Vendu! dit le préposé aux enchères; et il m’adjugea le sauteur
mexicain pur-sang.
Je pouvais à peine contenir ma joie. J’acquittai l’argent et plaçai
l’animal dans une pension des environs pour qu’il puisse manger et se
reposer.
Dans l’après-midi, je ramenai mon cheval sur la place du marché; des
badauds complaisants lui maintinrent la tête et la queue pendant que je
l’enfourchais. A peine étais-je assis qu’il rassembla ses quatre pieds
sous lui, céda du rein, puis soudain arqua le dos et m’envoya en l’air à
3 ou 4 pieds de hauteur! Je retombai droit dans ma selle;
malheureusement il recommença son coup de raquette; je repartis en l’air
et retombai sur le pommeau d’abord, puis sur le cou du cheval (tout cela
en l’espace de trois ou quatre secondes); à ce moment il pointa et se
tint presque debout sur ses jambes de derrière; saisissant désespérément
le cou de ma monture, je me retrouvai en selle et tint bon. L’animal se
reçut sur ses jambes de devant et levant sa croupe en l’air, il décocha
vers le ciel une formidable ruade et resta en équilibre sur ses pieds de
devant. Sa croupe s’abaissa de nouveau et il continua cet étrange
exercice qui consistait à m’envoyer en l’air pour me faire redescendre
ensuite. Lorsque pour la troisième fois je repartis en l’air, j’entendis
un étranger qui disait: Oh! quel merveilleux sauteur!
Sur ces entrefaites, quelqu’un administra au cheval un bruyant coup de
chambrière; lorsque je me ramassai par terre, mon fameux sauteur
américain avait disparu. Un jeune Californien lui donna la chasse, le
rattrapa et me demanda la permission de le monter. Je lui accordai cette
faveur spéciale. Il enfourcha mon pur-sang, partit en l’air une première
fois, mais quand il redescendit il planta ses éperons dans les flancs de
l’animal qui partit comme un dard, droit devant lui. Léger comme un
oiseau, il vola par-dessus trois barrières consécutives et descendit à
toute allure la route qui conduisait à la vallée de Washoe.
Je m’assis sur une borne en poussant un soupir, et machinalement je
portai une main à mon front et l’autre au creux de mon estomac. Pour la
première fois de ma vie, je constatai la pauvreté de la machine humaine,
car, cette fois, il m’aurait fallu deux ou trois mains supplémentaires
pour contenir les autres points douloureux de mon corps. Je n’essaierai
pas de vous décrire combien je me sentais meurtri, courbaturé, quel
désordre général interne et externe j’éprouvais après cette navrante
équipée. Une foule plutôt sympathique m’entourait; un homme d’un certain
âge me prodigua ses bonnes paroles de consolation.
--Etranger, on vous a mis dedans. Tout le monde dans ce camp connaît ce
cheval; le premier enfant venu vous aurait dit que c’est un rueur de
profession, l’animal le plus vicieux et le plus infernal de tout le
continent américain. Je m’appelle Curry; je suis le vieux Curry, le
vieil Abel Curry; entendez-moi bien, votre cheval est un sauteur
mexicain pur-sang peu ordinaire dans son genre, je vous assure.
Maladroit que vous êtes, par votre manque de sang-froid et de
clairvoyance vous avez raté l’occasion d’acheter un cheval «américain»
pour presque le même prix que cette satanée vieille relique étrangère.
Je n’accusai pas le coup, mais je pensai en moi-même que si
l’enterrement du frère du commissaire aux enchères avait lieu pendant
que je me trouvais sur le territoire, je sacrifierais tout au plaisir
d’y assister.
Après un temps de galop de seize lieues, le jeune Californien et le
sauteur mexicain pur-sang revinrent à la ville, jetant autour d’eux des
flocons d’écume semblables aux embruns qu’un typhon chasse devant lui;
finalement, l’animal et son cavalier sautèrent par-dessus un Chinois qui
poussait une brouette et ils s’arrêtèrent en plein devant le parlement.
Pantelant, soufflant le feu par ses naseaux embrasés, l’animal jetait
autour de lui des yeux hagards! Vous croyez peut-être que cette bête
infernale était réduite! Nullement. Le président du parlement le
croyait lui aussi et il l’enfourcha pour aller au Capitole; mais le
premier obstacle que l’animal heurta fut une pile de poteaux
télégraphiques presque aussi haute qu’une église; il franchit les deux
lieues qui le séparaient du Capitole en battant le record de la vitesse
obtenue jusqu’à ce jour; à vrai dire, il ne parcourut réellement qu’une
lieue et préféra manger l’autre en sautant par-dessus les barrières et
les fossés pour couper au plus court et éviter les sinuosités de la
route. Lorsque le président arriva au Capitole, il déclara qu’il venait
de voyager dans les airs comme s’il avait fait son excursion sur le dos
d’une comète.
Le soir, le président rentra chez lui à pied pour prendre de l’exercice
et il fit attacher le sauteur mexicain derrière une voiture de pierres.
Le jour suivant, je prêtai mon animal au secrétaire du parlement pour se
rendre à la mine argentifère de Dana, éloignée de six lieues; il revint
lui aussi à pied pour prendre l’exercice et fit remorquer sa monture.
Toutes les personnes auxquelles je le prêtai revenaient toutes à pied;
il leur fallait à tout prix prendre de l’exercice. Je n’en continuai pas
moins à le prêter à quiconque désirait s’en servir; j’espérais qu’un
beau jour on me l’estropierait ou même qu’on le tuerait et qu’ainsi je
pourrais me faire rembourser le prix de mon sauteur mexicain.
Malheureusement aucun accroc ne lui arriva; à sa place tous les chevaux
auraient péri, lui s’en tira toujours sain et sauf. Il faisait tous les
jours des escapades impossibles et n’y laissait jamais sa peau.
Quelquefois il calculait mal son coup et endommageait fortement son
cavalier, mais à lui il n’arrivait jamais rien.
J’essayai de le vendre par tous les moyens possibles; mes efforts me
valurent une réputation de naïveté bien établie. Le commissaire aux
enchères parcourut les rues bride abattue pendant quatre jours sur le
dos de mon animal, bousculant la populace, interrompant les
conversations, écrasant les enfants; jamais il ne reçut une offre
sérieuse. Les gens souriaient avec malice et rengaînaient instantanément
leur désir de l’acheter.
D’accord avec le commissaire aux ventes, je retirai mon cheval du
marché. Nous essayâmes de le faire passer dans une vente privée et de
l’échanger à perte contre des tombes d’occasion, de la ferraille, des
traités de tempérance, bref contre toutes sortes d’objets. Mais aucun
propriétaire ne se prêta à notre combinaison et nous dûmes encore
retirer l’animal du marché.
A partir de ce jour je renonçai à monter mon cheval; la marche était un
exercice bien suffisant pour un homme comme moi, criblé de blessures, de
fractures et de contusions. De guerre lasse j’essayai de me débarrasser
de lui, mais ce fut en vain; en dernier ressort, je l’offris au
gouverneur pour l’usage de sa brigade; il parut d’abord bien accueillir
ma proposition, mais son visage se renfrogna et il me répondit que «cela
ferait un effet déplorable». A ce moment-là le patron de la pension de
mon cheval m’apporta sa note pour les six semaines de soins donnés à
l’animal: écurie pour le cheval, 15 dollars; foin pour le cheval, 250
dollars! Mon sauteur mexicain avait mangé une tonne de foin et l’homme
ajouta qu’il en aurait mangé plus de cent s’il ne lui avait pas coupé
les vivres.
Je dois vous faire remarquer ici judicieusement que le prix courant du
foin pendant cette même année et une partie de l’année suivante fut
réellement de 250 dollars la tonne. Pendant l’année précédente le foin
s’était vendu 500 dollars or, et pendant l’hiver précédent il y avait eu
en certains endroits telle pénurie de ce produit que sa valeur avait
atteint jusqu’à 800 dollars la tonne!
La conclusion de cet état de choses est facile à tirer: les gens
épuisèrent leur provision de foin, la disette s’en suivit pour le
bétail et avant l’arrivée du printemps, les vallées de Carson et d’Eagle
se trouvèrent littéralement jonchées de carcasses. Ce que j’affirme est
d’ailleurs facile à vérifier.
Je me débrouillai pour payer la pension de mon cheval, et le même jour,
je donnai mon sauteur mexicain pur sang à un émigrant de l’Arkansas que
le sort me fit rencontrer. Si mon récit lui tombe jamais sous les yeux
il se souviendra certainement de ma donation.
Quiconque a eu jamais la bonne fortune de monter un véritable sauteur
mexicain reconnaîtra l’exactitude de la description que je fais de cet
animal dans ce chapitre. Il ne la trouvera pas exagérée; mais quiconque
ne connaît pas ce genre d’animal très spécial me reprochera sans doute
d’en faire un portrait grotesque et fantasque.
L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE
(D’APRÈS SAMUEL COX)
Il y a quelques années de cela, le drogman de la légation américaine à
Constantinople fut appelé à servir d’arbitre dans une contestation entre
un étranger et un vieux Turc, docteur en droit et en théologie. Après
plusieurs tentatives de conciliation, le drogman conclut que le docteur
était un individu méchant et rébarbatif. Ce dernier avait précédemment
exercé les fonctions de cadi au tribunal civil de Smyrne. Le drogman lui
conta une histoire pour son instruction. Le fait se passe dans le vieux
Stamboul, peu importe l’époque, la morale qui en découle peut
s’appliquer à n’importe quelle région et à n’importe quel temps.
Nous dirons que l’histoire remonte à la fin du XVIᵉ siècle, époque à
laquelle l’empire turc était florissant et en pleine prospérité, sous le
règne d’Amurath III, sixième empereur ottoman, petit fils de Suliman le
Magnifique.
Comme cette histoire le prouvera, ce sultan n’était pas le plus médiocre
des empereurs ottomans: grand, l’air viril, plutôt gros de constitution,
très pâle de figure, il portait une longue barbe effilée. Il n’avait pas
l’air aussi féroce que les autres sultans; beaucoup moins débauché et
pas du tout viveur, il châtiait les ivrognes et s’accordait à peine
chaque jour un petit verre d’absinthe.
Son peuple savait qu’il aimait la justice; on le considérait comme un
bon prince, bien qu’il ait fait étrangler ses frères; l’histoire ajoute
qu’à la vue de leurs cadavres il ne put retenir ses larmes, car il ne se
complaisait pas dans ces actes de cruauté barbare exigés par la forme et
le bon ordre de son gouvernement.
Mais revenons à notre histoire du drogman. Elle fut ainsi racontée à la
légation, l’été dernier, pendant une sieste de doux farniente:
Il y avait un homme appelé Mustapha qui vivait près de la Porte d’Or; il
était très vieux, très riche; sur le point de mourir il fit venir son
fils et lui tint le langage suivant:
--Mon cher enfant, je vais mourir; avant de vous quitter, je veux vous
indiquer mes dernières volontés. Voici cent livres, vous les donnerez à
l’homme le plus méchant que vous rencontrerez. Voici cent autres livres,
vous les donnerez à l’homme le plus stupide que vous découvrirez.
Quelques jours après le père mourut; son fils se mit en quête du méchant
homme; on lui en indiqua plusieurs, mais ils ne lui parurent point assez
méchants. De guerre lasse, il loua un cheval et se rendit à Yosgat, en
Asie-Mineure. Là tous les habitants à l’unanimité lui désignèrent leur
cadi comme l’homme le plus exécrable du monde. Cette révélation donna
entière satisfaction au jeune homme. Il se rendit chez le cadi, lui
raconta l’histoire du testament de son père et ajouta:
--Comme je tiens à accomplir la volonté de mon père, je vous prie
d’accepter ces cent livres.
--Mais, objecta le cadi, comment savez-vous que je suis si méchant?
--Le témoignage de toute la ville me l’indique, répondit le fils.
--Notez bien, jeune homme, reprit le cadi, qu’il est contraire à mes
principes d’accepter le moindre présent; si je reçois de l’argent, c’est
à un point de vue tout spécial; je n’accepterai votre offre que si je
puis vous donner l’équivalent de votre argent.
Cette réponse du cadi paraissait juste et elle embarrassa le jeune
homme; cependant, comme il désirait avant tout accomplir la volonté de
son père, il insista auprès du cadi.
--Monsieur le juge, reprit-il, si vous me vendiez quelque chose, la
volonté de mon père n’en serait pas moins respectée, il me semble?